Carnet de voyage... suite.

samedi 22 juin 2013
par  Jacques Burlaud

L’ami Ernesto, connu à Paris, retrouvé à La Havane m’a suggéré ceci : « Tu fais ton tour de l’île, tu regardes, et nous nous retrouvons à ton retour à La Havane pour parler de ce qui t’a marqué ». Proposition d’autant mieux reçue que j’ai toujours beaucoup apprécié la richesse des échanges que nous avons eus jusqu’à présent, tant en France que lors de nos rencontres, à chacun de mes passages dans la capitale cubaine.

Balayage informel et non hiérarchisé, totalement subjectif, partiel et très certainement partial, de choses vues et ressenties plus que lues et analysées, dénuées de toute autre prétention que celle de – peut-être - ouvrir des chemins de réflexions partagées et/ou d’argumentations contradictoires.

Ce qui a changé à Cuba ?

L’obsession des portables : omniprésents dans la vie des jeunes Cubain(e)s, de ceux qui en ont un comme de ceux qui n’en ont pas encore. Les premiers inventent des pirouettes acrobatiques pour communiquer sans rien se dire des mots qui les ruineraient, tout en conservant ouverte la très vitale « ligne » qu’un défaut prolongé de crédit risquerait de couper de manière quasi irrémédiable. Les seconds font du « celular » l’objet de la demande en boucle qu’ils transmettent à toute rencontre potentiellement sollicitable. La recharge du portable depuis l’étranger, fortement encouragée par la très nationale entreprise de télécommunication ETECSA à coups de promotions récurrentes qui doublent la mise, devient le cadeau n°1, la monnaie d’échange privilégiée pour tous les câlins chicas-chicos, et le sujet de conversation premier des adolescents, adulescents et de bien d’autres usagers d’âge plus avancé. Le crédit s’épuise vite et appelle d’autres crédits, les sonneries sans suite frustrent et ne résolvent rien, quant au jonglage entre les portables qui avisent et les téléphones fixes ou les cabines publiques qui permettent de rappeler à moindre coût, il est souvent rendu bien complexe par le délabrement d’un certain nombre de postes fixes ou les messages d’erreur que renvoie la compagnie.

A la moitié de mon séjour, je repars déjà avec une bonne douzaine de commandes dont il y a fort à parier que bon nombre d’entres ne verront jamais le jour de leur réalisation

L’équipement informatique : Impossible de ne pas le voir ! Toutes les agences « Telepunto » de l’ETECSA ont été équipées de matériel flambant neuf. Les ordinateurs, plus nombreux qu’auparavant, offrent une bien meilleure réactivité et les temps d’attente interminables - et finalement parfois vains – que j’ai connus lors de précédents séjours, semblent désormais appartenir au passé. Les Cubains y ont également accès et les employées de l’Agence consacrent une part importante de leur temps de travail à l’initiation de ces nouveaux utilisateurs. Le prix reste cependant très sélectif et ne peut concerner pour l’instant, me semble-t-il, que la partie de la société cubaine qui dispose de revenus en devises confortables.

Autre évolution technologique à forts effets sociétaux, la mise en place massive de caméras de vidéo-surveillance, installées, bien évidemment, « pour la sécurité de la population et la tranquillité des touristes ». La petite ville de Trinidad vient d’en voir fleurir une bonne trentaine, accrochée au grè des poteaux téléphoniques à la verticalité parfois hasardeuse et empêtrée dans le réseau très rock’n roll des câbles enchevêtrés. Les habitants semblent partagés, entre ceux qui se laissent convaincre pour l’argumentaire gouvernemental et d’autres qui doutent très visiblement de l’efficacité de l’équipement, voire y voient une mesure de surveillance supplémentaire.
Rien de très original dans ce débat qui anime aussi périodiquement les habitants de nos communes jugées par les édiles excessivement criminogènes !

Je reviendrai dans un prochain message sur d’autres points en mutation.
Pour l’instant, Cuba regarde avec un intérêt inquiet du côté de la frontière entre le Venezuela et la Colombie qui pourrait bien devenir un nouveau terrain d’action pour une entreprise de déstabilisation du Venezuela de Madura (successeur de Chavez) dont il ne serait pas impossible (euphémisme de circonstance) qu’elle soit portée en sous main par le grand voisin US. La préoccupation majeure, sur le plan intérieur, est actuellement la finale de « la pelota », championnat national de Base ball qui oppose dans une alchimie de jeux à laquelle je n’ai jamais rien compris, les très glorieuses équipes de Cienfuegos, Villa Clara, Sancti Spiritus et Camagüey.

Il fait très chaud, la saison touristique est encore en période d’étiage et les marchands de tous poils font grise mine…

Ce qui a changé à Cuba ? (suite )

- L’anglais
- les conditions de travail (travailler plus pour gagner autant)
- le négoce (toutes les maisons, garages, courettes… transformées en lieu de commerce)
- le risque sérieux de manque de main d’œuvre
- l’achat de maisons, terrains, immeubles etc etc par des étrangers, plus pour activités commerciales que comme lieux de villégiature

Ce qui n’a pas changé

- le machisme et la soumission des femmes cubaines
- la capacité à oublier le client ou l’usager face à toute sollicitation personnelle ou de collègue
- les pesanteurs de la machine administrative
- la corruption (déplacée sans doute mais toujours à la base du négoce à cuenta propia)

Il y a quelques années, les « apagones » (coupures de courant de durée variable) semblaient avoir quasiment disparu du panorama quotidien des Cubains, qui, avaient du, jusqu’alors, s’accommoder de l’irruption soudaine et imprévisible de l’obscurité, de l’interruption brutale de la diffusion de la Novella et de la mise hors service des frigidaires, congélateurs, ventilateurs et, pour les plus aisés d’entre eux, de la climatisation. Avec l’humour qui les caractérise, ils avaient su inventer une kyrielle de blagues, plus ou moins délicates voire carrément salasses sur le phénomène.

Les accords sur les fournitures énergétiques avec le Venezuela et l’installation de dizaines de centres de groupes électrogènes en soutien aux structures de distribution électrique avaient permis de faire des progrès considérables et de garantir à de larges secteurs géographiques un approvisionnement en énergie à peu près régulier.

Par ailleurs, l’état très délabré des installations de la Vieille Havane avait récemment causé des coupures mémorables dans ce quartier très touristique de la capitale et les dégâts occasionnés par les cyclones et en particulier dans les provinces orientales par le très dévastateur « Sandy » en octobre dernier, avaient bien évidemment entrainé l’apparition de longues périodes sans courant, particulièrement difficiles pour les populations concernées.

J’ai été surpris de retrouver cette année à Santiago les délices des apagones : outre les affres de nuit(s) à 34° sans lumière ni fraîcheur, propices aux attaques massives des moustiques, les coupures se traduisent en journée par une paralysie lourde de l’activité économique et commerciale : entreprises, bureaux, magasins et restaurants se retrouvent en léthargie forcée, les personnels sont contraints à une présence passive et ce qui n’est que péripétie lorsque l’interruption ne dure que quelques heures, devient phénomène évidemment préoccupant lorsque la situation se prolonge.

Sur les causes des coupures dans la ville de Santiago, les interprétations divergent : les uns évoquent la poursuite des réparations des dégâts causés par Sandy qui, visiblement, demanderont encore beaucoup de temps et d’investissements humains et financiers ; d’autres parlent de mesures visant à économiser le combustible utilisé par les centrales électriques ; d’autres encore haussent les épaules en prononçant le très fataliste « hay corriente, hay corriente, no hay corriente, no hay corriente », version cubaine de « si y en a, y en a, si y en a pas, y en pas » (pas nécessaire de me rappeler les règles de grammaire pour cette formulation quasi phonétique) ; d’autres enfin, accusent avec un zeste de critique les chantiers multipliés dans la ville qui va fêter le 26 juillet prochain le 60ème anniversaire de l’assaut de la caserne Moncada, acte fondateur de la révolution cubaine. Il est vrai que la capitale de l’Oriente ressemble à un immense chantier, hérissé de camions-grue et de nacelles, sillonné d’engins, de tracteurs et de brouettes, jalonné de pôles de rafraichissement des façades, jonché de gravats, de tuiles, de souches et de troncs d’arbres. Même la Place de la Révolution et la très monumentale statue de l’ami Lescaye font l’objet d’une remise à neuf. Les murs de la caserne, aujourd’hui transformée en école en application de l’un des principes institués par Fidel, affichent une teinte ocre impeccable et les plots jaunes qui séparent les files de circulation sont systématiquement repeints. Les camions de la ETECSA et de la UNE sont omniprésents et les agents perchés en haut des échelles tout comme les peintres accrochés aux nacelles suspendues au long des façades font partie du paysage urbain. La peinture, même lorsqu’il s’agit des façades d’immeubles de 18 étages se pratique au pinceau-brosse, le béton destiné à la chape qui recevra le nouveau carrelage des escaliers de la Place de la Révolution circule, seau par seau et sans hâte, de l’un à l’autre des 4 bidasses en treillis affectés à la tâche. Il faut dire qu’il fait un bon 33 degrés et que le lieu est particulièrement exposé !

La fièvre de la préparation du 60èmre anniversaire du 26 juillet touche aussi les villages et les hameaux des environs de Santiago, mais, là, elle sévit nettement en arrière-plan par rapport aux tâches de récupération des dégâts causés par Sandy, dont les traces, huit mois après restent bien visibles. Arbres déracinés, toits volatilisés, murs et cloisons mises à terre témoignent encore sans ambigüité de l’ampleur terrifiante du phénomène dont beaucoup de Santiagueros parlent avec une sorte de vénération mêlée de peur panique rétrospective.

Parmi les choses qui n’ont pas (pas encore ???) changé, on peut bien sûr citer cette lenteur désarçonnante qui sévit à, des degrés divers, dans toute une partie des relations commerciales, administratives ou de simple consommation. Qu’il s’agisse de la phénoménale capacité des employés d’une agence téléphonique à délaisser totalement le « client » présent devant leur guichet pour se dédier unanimement à la recherche collective de la solution à un problème de clavier rencontré par l’une des collègues, qu’il s’agisse des très fréquents arrangements avec les horaires de travail et de présence qui peuvent très bien entrainer la fermeture « jusqu’à nouvel ordre » d’un service ou d’un bureau, qu’il s’agisse bien sûr aussi du kafkaïen empilement des retards à répondre, à décider ou à prendre l’initiative qui fait par exemple que je ne sais toujours pas ce vendredi si la donation au profit du foyer maternel de Trinidad pourra se faire (je pense, par expérience, que la solution finira par apparaître) ni quand elle pourra s’effectuer, ce qui conditionne lourdement l’organisation de mon voyage…

J’ai donc, par précaution raccourci, un peu beaucoup à contre cœur, mon séjour à Santiago et amorcé ma remontée vers les provinces centrales et occidentales de l’ile. J’ai rallié Santiago à Camagüey en moins de 5 heures 30, ce qui m’a bien sur étonné et conforté dans mon impression que les infrastructures routières font petit à petit de véritables progrès, même si, à l’évidence, il reste beaucoup à faire.

J’étais attendu à Camagüey par Yaleisi, une des « petites négresses pauvres » de mes élucubrations photographiques, petite maman et bientôt grand maman, qui ne s’est jamais vraiment remise de se retrouver en première de couverture de mon expo « Cuba Mango », - mais qui trouve désormais la photo très bien ! - et sa sœur Yadira, également adorable, nettement plus plantureuse et tout aussi rayonnante que sa cadette, qui travaille avec son mari dans l’enceinte de la « Feria Agropecuaria », sorte de salon de l’agriculture pas bobo du tout, rendez-vous du monde des éleveurs de toutes sortes de bestioles plus ou moins volumineuses, du buffalo au cheval, des brebis aux volailles.

Le domaine d’activité de Yadira et Rolando, c’est la piste de combats de coqs, sorte de kiosque circulaire, organisé, comme un cirque, en gradins, tout autour du ring central où s’affrontent tous les samedis et les dimanches les meilleures bêtes de concours des élevages de la région. L’ambiance est chaude, très chaude et les « Galleros » ne ménagent pas leur énergie pour encourager « leur » combattant. Les paris s’enchainent très vite et le coq qui réussit à s’imposer reçoit des marques d’adoration à la hauteur des gains qu’il rapporte. Le vaincu repart plutôt démantelé, et finit parfois dans un sac de jute qui dit tout de son état de santé. Dans une salle voisine, les éleveurs et leurs aides s’emploient à fixer aux pattes des coqs inscrits dans les prochains combats des ergots artificiels très acérés, machines à tuer qui assureront le spectacle pour le plus grand bonheur de l’assistance. 

L’assistance est à 80 % blanche et à 90 % mâle, casquette ou chapeau de cow boy vissé(e) sur le crâne. On y boit abondamment et les dérives imbibées sont très visibles, tout en restant, comme nous le confie Yadira, parfaitement sous contrôle grâce à la présence de policiers en civil qui se mêlent au public des parieurs et des aficionados.

Le parking des autos enchaine une suite d’ailerons pointus de Cadillac, Chevrolet, Plymouth au milieu desquels les formes molles de ma Peugeot 307 font un peu figure de jouet pour rigolo !!!!


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