"La Havane coùte cher, mais elle le vaut !"

samedi 29 juin 2013
par  RG

Un entretien avec Mario COYULA, architecte et Directeur de l’Architecture et de l’Urbanisme de la Ville de La Havane.

Bavarder avec Mario Coyula sur le logement à Cuba peut être intéressant, mais aussi très déroutant. Il peut te transporter vers des images horribles mais réalistes concernant aujourd’hui la principale préoccupation des cubains. « La Havane pourrait disparaitre, dans une vision dantesque, en un grand anneau de déchets consolidés ou en cratère vide, dans lequel il y eut un jour une ville », alerte t’il et sans se douter qu’il m’épouvante quant au sujet sur lequel je commence mes recherches.

Entretien réalisé par Maria del Carmen Ramon, publié en espagnol par la revue "CUBAHORA.CU" et traduit gracieusement par une de nos adhérentes Nuria SENTENAC, que nous tenons à remercier.

photo : Fernando Medina Fernandez/Cabuhora)

Depuis le triomphe de la Révolution, malgré les efforts du gouvernement donner un logement à chaque citadin s’avère compliqué. La détérioration progressive du centre de La Havane , les modifications constructives, effectuées pour la plupart sur les immeubles situés en périphérie, sur des maisons en très mauvais état et ou d’incalculables familles qui, sans d’autres choix, partagent le même toit, reflètent une partie des problèmes de logement auxquels sont confrontés aujourd’hui la population.

Quelles sont les zones en plus grand danger au point de vue architectural face aux dommages du temps et de la nature ? Comment faire pour inculquer à la population la culture du bon goût, de ce qu’est la bonne architecture ? Quel impact pourrait avoir la nouvelle loi d’achat et vente du logement à Cuba ? Durant plus d’une heure de discussion, Coyula nous donna des réponses. Compte tenu de l’ampleur du sujet, Cubahora commence toute une série de reportages et entrevues sur le développement et actualité des projets constructifs à Cuba, avec ses conséquences sociales.

De façon générale, comment valoriseriez- vous le développement du logement à Cuba, depuis 59 ?

Le logement fut un sujet essentiel qui intéressa dès le départ. Un des premiers projets fut celui de Ahorro et logement, porté par Pastorita Nuñez, comportant la construction de plus de 10 ou 12 mille logements dans le pays, tous de bonne qualité. Il y eut d’autres idées, comme l’effort personnel et l’entraide mutuelle, des programmes de logements ruraux et près de 600 communautés furent construites dans tout le pays. En ville le projet nommé « Plan Cuquita » fut mis en pratique avec l’ambition d’améliorer les chambrées bâties en zones denses, en complément des projets d ’érradication des quartiers insalubres. Dans ce cas l’erreur fut commise de transférer les quartiers complets sur de nouveaux sites, qui devinrent en peu de temps des quartiers insalubres. Cette expérience nous appris qu’il ne faut pas transférer en blocs entiers des logements en très mauvais états vers d’autres lieux sans casser le lien social et qu’il faut les disperser dans la ville.

Pendant ces premières années commença un travail sur le bien - être social, en étudiant les noyaux, les gens, les conditions. Puis, les différents projets constructifs furent centralisés au Ministère de la Construction. Néanmoins, dès le début, une mise au point est faite, celle de se concentrer sur la construction de logements et non dans l’entretien de l’existant ce qui dura 50 ans.

Dans le logement quelques institutions furent créées pour préserver, mais ces essais ne menèrent à rien car en dessous des besoins. Les logements en mauvais état furent ensuite mis en avant pour qu’ils puissent durer, mais ce ne fut pas non plus suffisant. Je crois qu’on est arrivé à la conclusion que la mise au point faite sur le sujet du logement est erronée. Il n’est pas possible que le gouvernement soit le seul en capacité de résoudre les problèmes des gens et que les gens restent passifs, en attente de travaux pour leur maison ou qu’on leur en construise une neuve. Raoul a insisté et a été clair sur le fait que cela ne pouvait pas être ainsi. Ce sont les gens eux-mêmes qui doivent être la source principale de construction de logements.

Bien sûr, cela pose un problème fondamental : les personnes peuvent d’eux même arranger de petits logements individuels, mais s’ils habitent dans un immeuble, il faut plus de moyens. Il y a alors un paradoxe : je suis propriétaire de mon logement, mais personne n’est propriétaire de l’immeuble, et les immeubles se détériorent.
L’ironie veut que les immeubles en zones centrales, et qui ont la plus grande valeur architecturale historique, sont éventrés ; mais ceux de la périphérie, qui n’ont aucune valeur, vont être entretenus, car plus faciles à réparer. Ceci est un problème qui peut devenir très dangereux.

Autre problème intéressant issu de la nouvelle loi permettant l’achat et vente de logements : d’un côté il y aura un effet positif, car les gens seront plus attentionnés vis-à-vis de leur logement, non pas seulement parce qu’ils ont un toit sur la tête qui leur appartient, mais aussi parce que c’est une marchandise, qui à un moment donné, peut représenter de l’argent ; mais d’un point de vue sociétal, les personnes ayant les meilleurs revenus iront habiter les meilleurs endroits et alors les plus beaux quartiers deviendront les moins beaux , car nous avons maintenant le cas de personnes ayant de l’argent mais peu raffinés et sans aucun goût. On va assister à une fracture sociale avec une bande près de la côte, où se situent les quartiers du Vedado, Miramar et une zone au fond, au sud, La Havane profonde, ou vivront les pauvres. C’est un sujet très complexe, il faut savoir l’appréhender, car d’un côté on ne peut pas interdire à quelqu’un ayant peu de revenus et en possession d’une maison en bon état, de la vendre pour aller vivre dans une maison moins bien entretenue, ceci étant une décision personnelle.

L’autre danger pour cette ville est qu’avec le temps, les gens ne pourraient entretenir que les maisons situées en périphérie, et ce qui ne pourra pas être récupérer sera la zone centrale. La Havane pourrait disparaitre dans une vision dantesque, en un grand anneau de déchets consolidés ou en un grand cratère vide, qui fut un jour une ville. Des catastrophes naturelles comme celle de Santiago de Cuba seraient très désastreuses pour La Havane.

Quelle serait la zone la plus touchée d’un point de vue architectural face aux dommages du temps et de la nature ?

Surtout la partie la plus accolée à la mer, la côte du Vedado et de Centro Havane, qui bien qu’il n’y ait pas d’inondations sont affectés par le sel. Le niveau de la mer est plus haut, et il y aura des endroits qui seront inondés. On pourrait trouver des solutions partielles et construire des barrières dans la mer pour que l’eau n’entre pas, mais elles coûtent extrêmement chers. Les vents et les fortes pluies touchent avant tout les maisons précaires faites de matériaux de moindre qualité comme le fer et le carton, comme il en existe beaucoup dans le pays.

Il existe des projets pour bâtir des logements avec de solides mûrs, dédiés à la salle de bain, et le reste avec ce qui est possible pour les gens, afin que si un cyclone arrive il y ait une protection pour les familles, mais cette personne aurait alors une maison à moitié faite.

Vous disiez dans un article que le logement était une fille malingre avec plusieurs pères qui ne s’étaient pas accordés pour s’occuper d’elle, pourquoi ?

On a toujours parlé du logement mais sans jamais grande attention. Cela ressemble à une plaisanterie, mais il est certain, quand existait le groupe de développement des constructions sociales des secteurs agricoles qui remplaça le MICONS durant un laps de temps, une commission fut créée avec grand fracas appelée Commission pour l’entretien et la construction des logements.

C’est sous ce nom que se tint la première réunion, mais lors de la deuxième réunion le nom avait changé et ce fut la Commission de Construction et entretien, et à la 3ème réunion ce fut la Commission de construction. L’entretien fut tout d’abord mis en retrait et disparut ensuite. L’entretien ne fut jamais pris en compte et c’est aujourd’hui ce qui devient essentiel, car la population ne grandit pas ; les gens vivent mal, mais il est préférable de consolider l’endroit où ils vivent pour une plus grande protection lors de cyclone.

Aujourd’hui la plupart des logements construits sont pour ceux qui ont perdu leur logement ou hébergés. Ce qui a été réalisés ce sont des chambres pour que les gens y vivent, mais ces pièces construites dans des endroits éloignés sont embarrassantes. Le logement est le grand problème non résolu, et ce problème n’est pas spécifique à CUBA, car dans tous les pays, le logement reste un problème, mais dans les pays plus riches le niveau de ce qui est essentiel est différent.
A Cuba actuellement beaucoup de personnes vivent ensemble ce qui n’est pas la meilleure façon de vivre, surtout lorsque ce n’est pas un choix ; la famille cubaine traditionnelle était grande, avec trois générations vivant ensemble, mais c’étaient des maisons agrandies, avec des domestiques, et ces familles aimaient vivre ainsi. Mais aujourd’hui c’est différent, il y a des couples divorcés qui doivent continuer à vivre ensemble, le sujet est sérieux, et en augmentation et il faut tenir compte du danger d’une catastrophe climatique.

D’où vient le style qui prime en majorité dans les maisons construites de nos jours dans des quartiers précis de Cuba ?

Je crois que cela vient beaucoup des séries latino- américaines, colombiennes, et aussi de Miami, où il existe des quartiers avec des maisons ridicules, mais qui s’imposent car elles sont à la mode. Ici il y a trois facteurs qui ont influés pour que la marginalité ne soit plus marginale : tout d’abord l’existence depuis longtemps d’un noyau de marginaux dans les villes, issus des quartiers insalubres, qui vivaient dans la marginalité. Le second groupe de problèmes furent les émigrants de zones qui venaient ici en souhaitant cultiver, et élever des poules ou semer des bananiers dans la ville. Les marginaux, les paysans qui vinrent en ville et leurs proches copièrent le style de ceux qui partirent. Je pense que c’est de là que vient ce style ridicule, que sont certaines balustrades avec grilles, dauphins, lionceaux et tuiles, même si ces balustrades ne vont pas avec le style de notre époque. Je suis en train de parler de 1920 ou existait cela.

Si nous devions valoriser le développement économique et social de Cuba à partir du thème logement, si nous voulions raconter son histoire à travers ses logements, comment le faire ?

La maquette de La Havane a un code de couleur pour les époques de construction. Par exemple, le XXéme siècle, de l’Indépendance à la Révolution, on a le jaune, et la maquette de La Havane est jaune. La Havane a un immense fond colonial. La Havane existe depuis les premieres 60 années du siècle dernier, et ont été rajoutés Alamar, San Agustin, certaines zones de développement de microbrigades. La ville s’est beaucoup densifiée, surtout dans le Centre Havane, ou il y a mille habitants par hectares dans des logements à basse hauteur, c’est dire que les gens vivent pratiquement les uns sur les autres.

Nous parlons souvent du logement et des constructions ; mais il faudrait commencer par refaire toute la structure de l’aqueduc qui est très embouteillé, puisqu’il existe depuis 100 ans, depuis 1913, quand la ville avait 300 mille personnes, et conçu pour 600 mille, et La Havane a aujourd’hui 2 millions d’habitants. Donc l’aqueduc est plus qu’à saturation, et il faut réagir.

Je me souviens d’une réunion très intéressante, qui eut lieu il y a longtemps, avec le Groupe de Développement de la Capitale et ou un spécialiste du Ministère de la Construction dit : « La Havane coûte 3 000 millions pour la refaire ». Je pense qu’il faut beaucoup plus ; mais de toute façon, ma réponse est que La Havane coûte cher, mais elle le vaut.

Et la seule façon de trouver l’argent pour entretenir cette ville est celle qu’a trouvé Eusebio Leal, à savoir mettre la ville en mesure de générer de l’argent pour elle.


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