Nouvelles de Cuba - Automne 2013 (1)

lundi 2 décembre 2013
par  Jacques Burlaud

Arrivée à La Havane au bout d’un vol banal et sans histoire, avec un retard au décollage d’à peine une heure, dont la Cubana ne porte certainement qu’une petite part de responsabilité, tant l’engorgement des passages au contrôle des bagages à main dans le Terminal d’Orly Ouest était flagrant. Les inévitables beauferies, récurrentes en pareille situation, ont donc pu se croiser entre « C’est ça la France d’aujourd’hui » et « Avec la Cubana c’est pas étonnant » sur fond de regards entendus et de sourires veules.

Dans le vol, un bon paquet de retraités-voyageurs, ceux-là même qui dès les premiers instants de l’enregistrement se cherchent des oreilles complaisantes pour leur débiter la liste des pays qu’ils ont « faits », agrémentée de son lot de jugements et d’appréciations à l’emporte-pièce. Et quand, au milieu des pays cochés, se glisse une croisière, le champ des commentaires enfle considérablement, même si l’escale n’a duré qu’une paire d’heures qui ont à peine suffit pour découvrir le cocktail local et faire le tour d’une enchanteresse boutique de souvenirs.

Et puis pas mal de Cubains, avec la présence intrigante d’un assez fort groupe (ou peut être de deux groupes distincts, en fait) de jeunes 18-25. Il y avait parmi eux, c’est à peu près certain, un ensemble d’artistes de la scène musicale ou dansée, lookés à l’extrême, animés d’une fierté qui, malgré ses côtés carrément joyeux plutôt sympathiques, frisait parfois l’arrogance et l’ostentation (cette dernière qualité n’étant pas véritablement rare en terre cubaine !). Ces jeunes-là affichaient la panoplie high-tech du dernier cri (appareils photos numériques, I-phones, tablettes et ordi portables, casques ornés de diverses couches de brillants et paillettes), un goût très élaboré de la séduction et de la mise en scène par les fringues, et un culte raffiné du détail et de l’accessoire (bijoux, sac à main, lingerie, piercings et tatouages...). Ils rentraient très probablement au pays après une tournée en France ou en Europe, grande ou modeste, luxueusement rémunérée ou - plus probablement - bouclée au prix de conditions plusieurs fois revues à la baisse. Ils ne faisaient pas partie de ces Cubains de la diaspora nord-américaine à l’affichage souvent insupportable ; leurs vêtements, savamment choisis et combinés, leurs parures clinquantes et même leurs boites à échanger des non-nouvelles n’étaient certainement pas du matériel de haute gamme, mais ils avaient vu et partagé en direct le monde de la communication et de l’achat facile, et ils souhaitaient le faire voir et sentir ; ils avaient sans doute touché - et immédiatement réinvesti - un peu de sous, ce qui leur permettait de revenir, comme les émigrés de tant d’autres pays, auréolés des deux images follement séduisantes et perverses de la réussite hors frontières et de la suprématie de la consommation. De quoi faire baver d’envie tous les copains et toutes les copines, et au-delà d’eux, tous les jeunes en mal de représentation qui ne disposent pas du tout des mêmes moyens, fussent-ils modestes et très temporaires (ou pas ?).

Ces jeunes gens, au demeurant charmants, se sont lâchés, pendant le vol retour, sur la bière cubaine, vendue 2 Euros dans l’avion alors qu’elle coûte 1 CUC (= 0,78 €) partout à Cuba, et dont ils ont vidé quasiment tout le stock embarqué entre le moment où ils ont émergé des premières heures dormies et l’arrivée à Santiago.

Il est bien évident que les jeunes Cubains sont tout aussi sensibles que les autres - voire davantage dans certains domaines - aux séductions de la technologie et des modes, aux envies consommatoires et à la soif de modernisme dont l’image largement diffusée leur parvient par divers canaux. Il est évidemment hors de question de se prendre à rêver d’une terre-oasis, protégée, préservée, tenue, maintenue, entretenue à l’écart des schémas stratégiquement universalisés, une sorte d’enclave ethnologique pour touristes, militants et photographes nostalgiques !

Quant à la diaspora cubaine, elle est sans doute partagée entre deux besoins, aussi divergents de nature que convergents dans leurs effets : pour la plupart des Cubains anti-castristes qui ont quitté le pays pour des raisons politiques, il faut prouver que le gouvernement et ses choix politiques privent le peuple de l’accès à la croissance, de la jouissance du progrès et le maintiennent dans une sorte d’état arriéré à l’écart du monde libre (de consommer). Pour la partie de l’émigration qui s’est faite plutôt pour des raisons économiques, il faut prouver à ceux qui sont restés que le départ n’était pas une fuite, un échec ou une trahison. Dans l’un comme dans l’autre cas, la solution passe par le cadeau aux proches - parfois mal vécu car extrêmement pesant - qui mise bien souvent davantage sur le superflu ostentatoire que sur le nécessaire sans panache. Dans tous les cas, c’est un sacré coup de pouce donné à l’illusion de l’argent facile et un sacré croche-pied à l’idée que les choses s’acquièrent au prix d’efforts. Vaste question, qui ne concerne finalement que les « tontons d’Amérique », réels ou autoproclamés, me direz-vous, mais qui nous interpelle aussi très directement sur le distinguo entre le geste humanitaire - généreux et/ou auto-valorisant - et la dimension de coopération institutionnelle. Il me semble de plus en plus que cette dernière, avec toutes ses imperfections et ses ratés, est la seule qui évite d’enfoncer davantage encore le clou déjà bien douloureux et rouillé - au sens de porteur de menaces sociétales - de la différence béante entre ceux qui ont ou qui peuvent avoir et ceux qui n’ont irrémédiablement pas. Si nous avons des ordis à donner, construisons un projet avec une maison de la culture ou un centre de formation à l’informatique plutôt que de fournir à quelques ados, déjà généralement issus de milieux qui vivent plutôt pas mal, ou à des petits entrepreneurs ou loueurs, déjà bien rôdés et équipés, les outils qui permettront aux uns de crâner et aux autres d’optimiser leur gestion. Les demandes individuelles peuvent, bien sûr, perdre toute limite, du téléphone portable qu’on ne pourra bien souvent pas utiliser par manque d’argent pour acheter du crédit au téléviseur à écran plat en 116 pouces destiné à des pièces où l’on s’entasse parfois à cinq ou six dans 12m2. Laissons les Cubains régler en famille leurs problèmes de cadeaux en espérant qu’ils sauront s’épargner les montagnes de « maisons Barbie avec garage et dépendances », de « très gros camions de pompiers avec sirène hurlante » et de « maxi-pandas plus hauts que toi » qu’on, n’arrive plus à revendre, même à 30% de leur prix d’achat dans nos « vide greniers », « range ta chambre » et « déballe ta cave »…

Dans la suite de cette réflexion toute personnelle et qui peut parfaitement bien donner lieu à des échanges de commentaires ou à des confrontations d’appréciations différentes, j’ajouterai sans complexes (mais sans suffisance non plus, merci de m’en donner crédit !) que la manière dont se sont jusqu’à présent déroulées nos actions de coopération dans le cadre de Cuba Coopé 41 me paraissent être des modèles du genre : définition commune, motivée et graduée des besoins, durabilité du mieux-vivre apporté et ampleur du public « bénéficiaire », incidence sur l’activité artisanale et commerciale locale, élaboration du cahier des charges et suivi de sa mise en œuvre… Il n’y a rien là-dedans qui soit susceptible de déclencher ou de renforcer les comportements individuels dont je parlais tout à l’heure.

Je verrai bien dans les jours qui viennent comment la nouvelle phase se présentera lors de la rencontre que j’espère avoir avec les instances dirigeantes de la Santé publique et de l’Hôpital de la Province de Sancti Spiritus. Je dois bien avouer, à ce propos, que je me sens et me sentirai davantage encore le moment venu, bien petit en raison de l’insuffisance - parfois paralysante - de ma maitrise de l’espagnol et de ma - encore bien plus inhibante - grande méconnaissance du secteur de l’oncologie et de la médecine nucléaire. Il y aura sans doute aussi d’assez belles phases de temps perdu - sans l’être jamais tout à fait - de contacts non-actifs à relancer jusqu’à ce qu’ils le deviennent ou redeviennent, et de flou assez peu artistique… Mais je sais maintenant qu’il faut savoir patienter ici, et que tout finit toujours par trouver sa solution.

Cela a été le cas toute cette matinée à propos de la location de la voiture qui devra m’emmener de La Havane à Santago et retour et que je souhaitais à la fois la plus économique possible et néanmoins bien logeable car il m’arrive souvent de voyager en famille ou en fratries improvisées, avec bagages et autres bricolettes. L’oiseau rare n’existait pas, le modèle le plus proche coûtait 28% plus cher et l’autre, de même catégorie, aurait eu bien du mal à ingurgiter mes ou nos valises. Finalement, sur le coup de midi, tout s’est soudainement débloqué : ils m’ont trouvé une Geely (voiture chinoise difficilement définissable tant elle est ordinaire !) en (bon ?) état de marche et la galère a pu commencer à voguer !

Elle ne m’a pas emmené bien loin, tout juste à quelques quadras (= pâtés de maison) ou j’ai réussi, après moult demandes insatisfaites, à localiser les - jolis - locaux du CONAS, instance habilitée à délivrer les visas et accréditations en lien avec la coopération internationale et le commerce extérieur, à rencontrer le camarade Dario dont le Ministère m’avait annoncé qu’il était parfaitement au fait de ma démarche de modification de visa pour transformer la formule « touristique » en version « coopération », à constater qu’il avait bien été informé, que la demande avait bien été validée… MAIS, il s’avéra bien vite que le Ministère avait omis de transmettre ladite-demande…. Donc, je les appelle demain matin et je tenterai de collecter les infos.

Le lendemain matin, l’Empereur, sa femme et le Petit Prince, (trouvez dans ce texte les noms des deux intrus !) alertés par les mises en garde croisées d’un large entourage, se représentèrent… après avoir appris avec un immense soulagement que la demande était finalement bien arrivée et qu’il ne me restait plus qu’à revenir dans les - jolis - locaux du CONAS pour finaliser la chose… ce que je fis avec empressement, pour m’entendre dire qu’il conviendrait de repasser le jour suivant après avoir laissé mon visa de tourisme qui devait maintenant recevoir le blanc-seing de la Inmigración. Porté par le flegme qui me caractérise et que celles et ceux qui me connaissent bien reconnaitront aisément, j’ai donc immédiatement inscrit au programme du lendemain une troisième visite aux - toujours aussi jolis - locaux du CONAS et à l’ami Dario. Je la pensais rapide et ultime, cette visite-là, mais lorsque je me présentai au lieu et à l’heure dits, je me trouvai devant des services quasiment déserts, pour cause de pause-déjeuner. Je dois avouer que je me suis surpris, à ce moment-là, à pêcher et, à ma grande honte, à honnir les conquêtes syndicales en matière de droit du travail… Je m’empresse de préciser combien je les trouve positives et justifiées et combien je serai(s) marri le jour où Cuba viendra(it) à les réduire…
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Les parenthèses n’ont rien d’une clause de style. Elles traduisent bien mes craintes et mon ressenti face aux évolutions actuelles de la société cubaine que la crise mondiale, les menées déstabilisatrices en cours envers le premier partenaire Vénézuélien, des décisions internes très mal perçues par une partie de la population et l’état bien médiocre de certains secteurs mettent à mal.

Trêve de petites histoires et d’anecdotes… Je suis désormais en possession d’un visa Ying et Yang, Dr Jekyll et Mr Hyde, parfaitement réversible puisque l’opération s’est finalement soldée par l’application dûment collée au dos de mon visa de touriste d’un papillon qui assure à qui veut l’entendre ou le lire que je dispose du statut de D1. Je n’ai aucune idée des incidences concrètes e cette mini-manip, mais peut être en apprendrai-je davantage dans les jours qui viennent.

(Nota : je viens en effet d’en apprendre davantage, à savoir que la possession d’un tel visa devrait à la fois me permettre de rencontrer des instances institutionnelles sans difficultés… et m’interdire en même temps de me loger dans des chambres chez l’habitant !!!)
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Toutes ces démarches (voiture et visa) m’auront finalement copieusement occupé ces deux ou trois premiers jours. J’ai tout de même commencé à arpenter - par nombre de pas ou tours de roues interposés - les rues de La Havane ou de certains quartiers de la capitale que j’affectionne particulièrement ou que j’ai découverts. Retour en images au grand marché de 4 caminos - quasi exclusivement réservé, désormais, à la production privée (cuentapropistas) -, flânerie dans les rues et ruelles de la Vieille Havane (- où j’ai tenté - et réussi parfois - de/à retrouver d’anciens modèles photographié(e)s -, passage devant la Casa Victor Hugo - bien vide à ce moment-là, malgré une expo plutôt dynamique -, pèlerinage au Cristo, - tout fraichement restauré et que je n’avais pas encore gratifié d’une visite depuis son « ravalement » -, pause bienfaisante au petit café-terrasse de Casablanca, découverte de l’espace des musées militaires avec une expo des missiles soviétiques et de bon nombre d’autres pièces d’armement, et visite rituelle à la Feria del Arte dont je suis sorti avec l’impression forte que la peinture cubaine, jadis (quel jadis ?) immensément créatrice, avait perdu une bonne part de cette force innovante pur ne plus se consacrer qu’aux portraits du Che, aux images de vieilles Chevrolet, à la « Bodeguita del Medio » ou à des nus plus ou moins délicats de négresses aux formes suggestives. Heureusement, j’y ai quand même de belles œuvres d’inspiration africano-rupestre que j’ai pris un certain plaisir à négocier avec leur créateur que je rencontrerai à mon retour de l’Orient, via Sancti Spiritus et Trinidad où j’arriverai demain (samedi).

La Havane, 22.11.2013


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