Nouvelles de Cuba Automne 2013 (3)

mercredi 11 décembre 2013
par  Jacques Burlaud

Depuis Camaguey...

Le parc Ignacio Agramonte est une sorte de passage obligé pour tous les visiteurs de la ville de Camagüey, qu’ils effectuent leur tour de ville à pied, en bici-taxi ou en voiture. Il est situé à mi chemin entre la Plaza San Juan de Dios et l’Eglise de la Merced, au tout début de la très commerciale zone piétonne, et concentre en son pourtour, outre une église de belle taille et la statue équestre du sieur Agramonte (héros de l’Indépendance), une belle collection de lieux de rencontre qui englobe la « casa de la Trova » - avec programme musical quasi-quotidien mais tout particulièrement prisé le week-end -, deux des bars labellisés comme incontournables par les guides touristiques, une salle d’exposition, un marchand de glaces, un restaurant de qualité en monnaie nationale et la très délirante et charmante maison-musée-galerie d’un couple de peintres qui jouit désormais d’une renommée internationale.

Les grands arbres qui encadrent le monument central répandent pendant la journée une ombre agréable sur les nombreux bancs publics qu’on a installés tout autour de la place et aoutent encore à la séduction de l’endroit, pourtant en rien exceptionnel. Dès la fin de l’après-midi lorsque le soleil rasant se prend à dorer toutes les façades de la ville et à s’accrocher un instant aux lourdes grilles de fer forgé qui ornent les fenêtres, les terrasses accueillent, le temps d’une bière ou d’un mojito, les groupes de touristes que déversent régulièrement les escouades de bici. Ceux de l’administration municipale sont décorés par un ou une artiste plasticien(ne) du cru, les « privés » affichent des décors plus simples autour de quelques enseignes fortes (El terminator, el chacal etc.)
Les princesses du soir aussi sont là, installées sur les bancs du parc ou adossées à la façade des cafés, en quête d’une rencontre qui les invitera le soir-même à partager un temps de conversation, de danse, et plus si affinités ou stratégie gagnante, à la casa de la Trova. Certaines d’entre elles ont déjà déchaussé - ou pas encore chaussé - les chaussures à talons-échasses qui leur font gagner, outre quelques centimètres de hauteur, une cambrure extrême qui renforce encore l’effet push up de leur décolleté !

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Les écoliers qui ont traversé tout à l’heure le parc à la sortie de l’école sont désormais rentrés à la maison ; quelques pilotes de taxi, motorisés ou non, rôdent en maraude ; des rabatteurs de chambres d’hôte, vendeurs de cigares clandestins ou pourvoyeurs de chicas trainent d’une table à l’autre, d’un verre à l’autre en ondulant au rythme des musiques crachées par diverses sources très concurrentielles ; Les papys de l’après-midi ont quitté le banc qu’ils occupent tous les jours, comme les clients des bistrots traditionnels allemands ont leur « Stammtisch » réservée et intouchable…
Ce sont ces papys-là que je me suis amusé à observer depuis la table du restau ou je m’étais installé pour déguster un pollo frito (poulet rôti amélioré), le temps d’une pause dans une journée de déambulation-flânerie à travers divers quartiers de la ville. A priori, il s’agissait bien de petits-vieux (on est toujours le petit vieux de quelqu’un, n’est-ce pas ?) qui se retrouvaient là pour bavarder, regarder passer les filles aux croupes accortes et échanger propos complices et commentaires affutés sur lesdites croupes et quelques autres aspects de la vie de la ville et du monde (Urbi et Orbi, comme on dirait ailleurs !). A y regarder de plus près, toutefois, je me suis aperçu que l’un des compères avait déposé à côté de lui un tas de petits sacs en plastique blancs (des « poches » diraient les Toulousains !) et que des passants venaient régulièrement en acheter. Un peu interloqué par ce petit manège (les sacs plastique se vendent ici en général à l’entrée des magasins ou des marchés !), j’ai tenté d’en savoir davantage et j’ai découvert que notre homme cachait en fait, derrière des allures bien ordinaires, des talents incontestables de marketing : il avait évidemment remarqué que les portions de poulet servies par le restaurant d’en face étaient tellement copieuses - je confirme - que beaucoup de clients ne les terminaient pas et choisissaient d’emporter à la maison les parties excédentaires… ce qui engendrait bien sur une forte demande de sacs pour le transport et un négoce florissant pour le papy malin. Pas de quoi gagner des fortunes, certes, mais à raison ne serait-ce que d’une dizaine de pesos cubains par jour, de quoi gagner l’équivalent d’un petit salaire supplémentaire !!!

Chacun son truc, grand ou petit, juteux ou modestissime, pour assurer la survie minimale de la famille, gratter un peu plus d’aisance ou amasser le plus de pognon possible. Les petites arnaques des restaurateurs de nos pays qui me mettent la rage (absence systématique par exemple des produits les moins chers inscrits à la carte) ont été parfaitement bien intégrées par les nouveaux commerçants cubains qui savent par ailleurs pouvoir compter sur la complicité tacite de la majorité de leurs compatriotes qui, fondamentalement, n’aiment pas les conflits.

L’entrée (on dit ici « la sala ») est l’une des pièces les plus importantes et vastes de la maison dont elle est en même temps la partie visible depuis la rue. Elle sert, certes, à la fois de garage à vélo, scooter ou d’entrepôt pour les parpaings ou les sacs de ciment stockés là en prévision des prochains travaux, mais elle est aussi celle dans laquelle on expose les armoires vitrées, la vaisselle et la verrerie familiale, agrémentées d’une ribambelle de petites statues orientalisantes, de fleurs artificielles et des photos encadrées des 15 ans, des noces ou des sorties familiales mémorables.

Une monumentale image du Christ trône face à l’entrée de la « sala » de la vaste maison qui abrite nuitamment ma voiture (petit business très répandu, sans aucune mesure avec la réalité de l’insécurité, distillée par les proprios des chambres d’hôte, dont on ne sait jamais s’ils sont dictés par une sorte de trouille de tout, largement partagée ici, ou par le souci généreux de tout faire pour que rien ne puisse arriver…).

Le couple de septuagénaires qui vit dans cette somptueuse maison - 4 chambres, 2 salles de bain, une galerie et un patio de belle taille, un garage transformé en point de vente de bijoux de pacotille lorsqu’il ne sert pas de garage à 2 CUC la nuit etc etc - a apposé sur la porte de la maison une affichette A4 sous pochette plastique « FOUR SALEN », sensée internationaliser en direction d’acheteurs potentiels de l’étranger la mise en vente de la bâtisse. Mise à prix 50000 CUC (actuellement 38000 Euros, prix évidemment très négociable).

Après m’avoir fait visiter la demeure, la duègne me susurre d’un air entendu : « nous attendons de vendre la maison pour partir « là-bas » (= à Miami…) où les enfants sont déjà installés depuis longtemps ». Avec un peu de chance, ces braves gens bénéficieront peut être, avant leur départ, d’aides publiques pour restaurer/améliorer/ravaler leur bien, évidemment situé dans le périmètre historique privilégié par les services de l’Historien de la ville pour le vaste programme de travaux en cours.

La ville de Camagüey est en effet actuellement transformée en un gigantesque chantier qui rend encore plus inextricable la circulation dans les rues et les ruelles, déjà bien compliquée en temps « normal ». Comme quatre autres villes cubaines - dont Trinidad en janvier - la « ciudad de los tinajones » (ville des monumentales jarres en terre utilisées traditionnellement pour conserver l’eau fraîche) commémorera en février 2014 le 500ème anniversaire de sa fondation.

Tout le centre-ville, en particulier la très commerçante Calle Republica, est éventré, éviscéré, creusé, façadisé, inondé d’eaux boueuses, encombré de gravats, poudré de ciment, éclaboussé de projections de peinture. Les passants empruntent des passerelles branlantes, les employés font acte de présence dans des magasins vidés de toute substance, les bici serpentent entre les passages encore accessibles et les rues barrées dont la configuration change chaque matin, les maçons, les peintres et les terrassiers sont les maitres de la ville…

A quelques dizaines de mètres de là, le très beau bâtiment de la gare ferroviaire continue de se ruiner lentement. Il ne sera pas inscrit au programme du 500ème anniversaire. Ce serait très certainement une dépense énorme aux retours modestes (l’entretien des bâtiments patrimoniaux qui ne sont pas directement et consensuellement considérés comme des héritages majeurs est toujours un choix très compliqué !).

La maison de Yaleisis non plus, ne sera pas inscrite au nombre des bâtiments prioritaires pour bénéficier des subventions patrimoniales. « Il faudra sans doute attendre le 1000ème anniversaire » dit-elle avec un sourire joyeux et un rien résigné.

Yaleisis, la quarantaine, est la maman de deux grands enfants et, depuis peu la grand-mère d’une petite princesse, qui, avant même d’affronter la lumière du jour, avait su rendre totalement chèvre son abuelita - même si Yaleisis s’évertue à inventer un terme de remplacement à cette appellation qu’elle juge trop « vieillissante » ! Le fils de Yaleisis, fort joli garçon, a confronté sa petite maman à une situation bien bousculante à Cuba lorsqu’il lui a avoué son homosexualité. Après le choc initial qu’elle a ressenti - et sans doute aussi après les conversations très libres que j’ai eues avec elle -, Yaleisis a accepté cette réalité, la présence d’un ami homo, sous ou tout près de son toit (puisque le fiston vit dans la très modeste maisonnette de la maman) et les activités de cabaret, puis de coiffure que mène son unique fils et qui lui permettent d’assurer une modeste indépendance financière.

Yaleisis vit une sorte de dénuement maximum (ni télé ni frigo par exemple) dans une petite maison de briques et de parpaings bruts, adossée à celle de sa maman dans un quartier périphérique de Camagüey. Elle est à l’écoute de toutes et de tous et prête, pour des raisons de solidarité humaine beaucoup plus que pour des convictions religieuses militantes, qui lui sont quasiment étrangères, à donner le peu de biens qu’elle a et toute la générosité qui l’anime pour venir en aide à ceux qui pourraient en avoir besoin. Elle est, à mes yeux, une sorte de Sainte, ou du moins elle représente ce que j’imagine qu’une Sainte devrait être, même si beaucoup de critères me font cruellement défaut pour la définition de la Sanctitude.

Outre sa formidable générosité, Yaleisis dispose de deux trésors essentiels (au sens véritable et non galvaudé des deux termes) : sa bicyclette et sa machine à coudre. La dernière ne lui permettant pas les « points de finition », elle ne lui sert « que » à réaliser des petits travaux de réparation de vêtements que lui confient les voisins. Elle rêve d’avoir un jour une machine plus perfectionnée (rien à voir avec la CAO, couture assistée par ordinateur !) pour pouvoir passer de la réparation à la création, ce qui serait - appréciation réelle ou fantasmée ? - une sorte de sésame pour une vie plus riche et confortable. L’autre richesse de Yaleisis, c’est sa bicyclette, de construction basique certes, mais essentielle pour ses déplacements et son autonomie au quotidien.

Son vélo rouge, dont je suis content qu’elle ait, sur mes « injonctions » - sans aucun paternalisme - fait aujourd’hui réparer les freins, est par exemple l’élément premier du formidable enchainement de transports qu’elle doit mettre en œuvre lorsqu’elle veut aller rendre visite à ses deux « princesses » dans le tout petit hameau où se trouve la ferme dont le gendre est le vaquero.

Levée à 4 heures, elle doit enfourcher sans attendre son fidèle coursier pour rejoindre la gare des bus (guaguas) assez tôt pour qu’elle puisse espérer se trouver une place assise dans le car de 6 h. Pas de sièges capitonnés ni de suspension hydropneumatique mais au moins la garantie de ne pas passer la première heure dans un entassement suffocant, et de s’épargner une partie des confrontations brutales avec les tôles brutes au passage des nombreux nids de poule qui jalonnent les 40 kilomètres de la première étape. Une heure après, à la descente du bus ou du camion, il lui faut trouver la pièce suivante du puzzle, selon les cas, un camion benne, un pick up ou un tracteur et sa remorque… qui la mèneront jusqu’au prochain carrefour. Là, les choses deviennent plus aléatoires, car il faut compter sur les transports d’hyper proximité, par exemple les charrettes à cheval qui collectent les bidons de lait et les mènent au point de rassemblement.

C’est une question d’horaire, qui peut se jouer à 10 minutes près. Si le transport précédent a pris du retard, il ne lui restera plus que la marche à pied, à condition toutefois que le chemin n’ait pas été totalement détrempé par les pluies de la veille. De toutes manières, elle devra effectuer le dernier kilomètre à pied (je sais de quoi je parle, je l’ai partagé hier !) en évitant les ornières ou en suivant le ballast de la voie ferrée sucrière. Le tout aura duré environ quatre heures, de soleil ou de pluie, d’inconfort maximum… et devra se répéter à l’identique pour le retour. Comme Yaleisis ne va jamais rendre visite à sa fille et à sa petite dernière les mains vides, il convient d’ajouter à tout cela le poids de sacs plus ou moins ergonomiques (!) qui massacrent la colonne vertébrale, usent les épaules et rendent toutes les (innombrables) « imperfections » du chemin particulièrement incommodes.

Lorsque, le soir venu, Yaleisis rentrera sa bicyclette dans sa maison, elle sera épuisée et heureuse d’avoir pu profiter de la présence de sa muñequita (petite poupée). Le lendemain, elle devra se remettre à la fabrication des « gâteaux de cacahouètes » qu’elle produit au quotidien et que le vieux voisin Orlando tente de vendre au porte à porte pour quelques pesos (cubains, bien sûr !)

Yorki, le gendre de Yaleisis, aura, pour sa part, rentré les vaches, effectué la traite, dont il doit garantir une quantité quotidienne dans le cadre du contrat qui le lie à l’état. Il aura bien sûr aussi bichonné avec une attention maximale la douzaine de coqs qu’il prépare pour les combats à venir et apporté aux porcs de tailles et d’âges divers qu’il élève la nourriture qui assurera leur développement gagnant.

La maison au sol de terre battue qu’il occupe avec sa femme et leur bébé, est partagée par des sacs en plastique tissé, récupérés après importation de riz vietnamien, qui délimitent trois espaces dédiés. Au mur de l’un d’entre eux, est accrochée une affiche qui proclame « L’Homosexualité n’est pas une maladie. Garde toi de juger, de repousser, d’agresser ou de discriminer qui que ce soit (traduction libre et de mémoire) pour son orientation sexuelle ».

Au pays des barbudos, des cow-boys, et de la très traditionnelle église espagnole, ça n’est pas si mal, non ?

Ce chemin-là aussi, il en aura coûté de l’énergie et de la volonté, à Yaleisis…


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