Nouvelles de Cuba Automne 2013 (4)

mardi 17 décembre 2013
par  Jacques Burlaud

INTERNATIONALISME ET IDENTITE

Il n’y aura pas de musique, demain, lors des combats de coqs de la « Feria de Camagüey », condamnés à se dérouler dans un silence très incongru ici, où la musique, les musiques, constituent une sorte de fond sonore permanent, imposé, subi, consommé avec jubilation (le français n’a pas de verbe transitif pour dire la jouissance sans périphrase, me semble-t-il…) mais jamais mis en question, quels que soient les choix musicaux, la qualité et l’intensité sonore de la diffusion…

Mandela est mort et Cuba sera en deuil (« duelo nacional », disent-ils et je découvre soudain la parenté linguistique entre deuil et douleur que je n’avais jamais vraiment perçue jusqu’alors. Honte sur moi !). Ce décès va, parait-il, coïncider avec une autre date historique liée à la personnalité et à l’histoire du Che et le week-end qui s’ouvre se passera, au moins lors des manifestations officielles et des reportages qui en seront transmis, dans une atmosphère de respect internationaliste envers des combattants exemplaires…

La télévision - les télévisions - consacrent des reportages au grand disparu. Telesur, chaine d’information engagée de la zone sud américaine et caraïbe, intercale de temps à autres des messages en l’honneur de Mandela dans son programme de nouvelles et d’analyse qui m’aident à avoir une vision du monde un peu déconnectée des centrages hexagonaux, européens et occidentaux qui prédominent sans partage chez nous. (Que l’on ne se méprenne pas sur un possible repli insulaire, je viens de voir quelques images de la rencontre entre JM Ayrault et les responsables chinois).

Cette dernière semaine, comme toutes les autres, aura vu la célébration d’une multitude d’anniversaires, d’hommages ou d’évocations - de la journée de la médecine latino-américaine à celle de la coopération internationaliste, du jour de l’infirmière à l’anniversaire du débarquement du yacht Granma marquant le retour de Fidel, du Che et de quelques complices sur la terre cubaine après leur exil forcé… Le mois de décembre est également l’occasion de rappels des étapes historiques de la victoire de la Révolution cubaine dont le triomphe s’imposait en janvier 1959. Reportages, mises en ondes et éditions spéciales se disputent les fréquences de Radio Rebelde et des autres chaines locales ou nationales.

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Pourtant, les préoccupations majeures de la plupart des Cubains en ce dernier mois de l’année semblent plus prosaïques et plus directement orientées vers l’organisation des fêtes à venir. Il s’agit surtout de s’assurer qu’il y aura bien du porc à Noël (ou au 31 décembre), qu’il soit entier pour les plus fortunés ou en morceaux pour les autres. La formidable capacité d’invention et de débrouillardise (la « lucha », comme on dit ici) trouve, ici et maintenant, sa vraie dimension. Certains stratèges ont depuis longtemps planifié l’achat à prix modeste lorsque la demande était basse, pour la revente juteuse ou la consommation familiale à moindre coût, d’autres ont bichonné les petits que leur ont donnés leur(s) truie(s) pour qu’ils atteignent le meilleur poids au meilleur moment, d’autres espèrent encore une intervention extérieure (divine, de la famille de Miami ou d’un bon plan avec un touriste de passage) pour réunir les sous nécessaires. Du riz - avec ou sans haricots noirs -, du rhum et de la bière, des bananes et quelques pâtisseries à base de cacahouètes ou de coco parachèveront la fête, évidemment inimaginable sans musique ni danse…

Les magasins en devises affichent des posters ou les bulles pétillent dans les flûtes, certaines vendeuses ont coiffé un drôle de petit bonnet rouge bien étonnant ici, des sapins de Noël chinois tout plastique avec guirlandes clignotantes trônent dans les maisons de location ou dans celles de quelques nouveaux-riches d’inspiration chrétienne… Pour les enfants cubains de ces familles-là, Noël sera très certainement l’occasion d’ajouter à une panoplie déjà débordante, de nouveaux jouets, grands, lumineux, sonores et colorés, de nouvelles fringues avec LED incorporés et de se bâfrer de glaces, de gâteaux et de refrescos en tout genre garants d’obésité précoce mais signes extérieurs de réussite. Pour d’autres, ce sera, au mieux, un paquet de galleticas (petits biscuits), une bouteille de soda à l’orange, une part de gâteau crémeux aux couleurs affriolantes et/ou un petit jouet en plastique souple…

Noël, relativement peu célébré ici où l’on se consacre davantage à la « fin de l’année », s’installe peu à peu, avec sa dimension d’universalité, comme un laminoir culturel qui aplanirait toutes les pratiques en en gommant les identités fortes pour n’en garder que la dimension consommatoire sur modèles partagés, consensualisés, merchandisés.

Les drapeaux américains et anglais (coïncidence ?), déclinés à toutes les sauces sur les vêtements et accessoires des plus jeunes (question : une sauce se décline-t-elle ?) rivalisent avec les t-shirts pro Chavez, importés du Venezuela, et avec ceux qui portent l’effigie du Che. Ces images me renvoient aux réflexions que m’avait inspirées lors de mon récent séjour au Vietnam la déferlance nord-américanisante, alors même qu’un nombre élevé de familles continuaient à porter dans leur quotidien et dans leur chair meurtrie les effets terriblement dévastateurs du gaz orange « made in USA ».

Cette génération-là de jeunes Cubain(e)s est née après la Révolution, tout comme leurs homologues en âge vietnamiens n’ont rien connu de la guerre menée par les USA. Pas étonnant, alors, qu’ils soient perméables, quasiment sans protection (sortez couverts !), à la fantastique entreprise d’uniformisation culturelle menée au profit des marchands de tout et aux décapeurs de cerveaux dont le révisionnisme n’interpelle plus personne, même au sein de la partie la plus critique de la gauche française. Il y est de bon ton d’inscrire un temps US sur sa carte de visite et on en fait parfois, hypocritement, une sorte de passage obligé pour raisons professionnelles, ce qui peut être parfois vrai, mais parfois seulement… et la liberté de choix reste finalement accessible à tous.

La société cubaine sera-t-elle à court ou moyen terme, également laminée et mise aux normes, là où les tentatives d’assassinat, d’invasion et de déstabilisation politique et militaire auront été mises en échec ? Cette société, profondément composite et tolérante, réussira-t-elle à maintenir la force qu’elle a su opposer jusqu’à présent à toutes les tentatives extérieures de mise sous tutelle ? La fabuleuse alchimie qui lui a donné naissance et qui lui confère aujourd’hui encore sa cohérence et son unité malgré tous les coups de boutoir que lui a assénés et que continue à lui asséner l’histoire en marche téléguidée, résistera-t-elle aux nouveaux putches, aux nouvelles invasions, aux nouvelles contaminations, infiniment plus redoutables que les tentatives menées par les mercenaires de la Playa Giron ?

JPEG - 108.9 ko Le peuple cubain, issu et créateur de l’un des plus formidables métissages d’origines, de cultures, de positions sociales et de cheminements politico-religieux, a été confronté et a su résister à des invasions et occupations successives, à des guerres d’indépendance, à des temps de dictature, à des moments de satisfactions matérielles artificielles et à des périodes d’extrême dénuement, à des politiques hostiles et à des actes de guerre militaire et économique, ce peuple-là sera-t-il assez fort et uni pour s’opposer au rouleau compresseur consommatoire et idéologique, celui-là même que ne pourront pas arrêter les chevaux de frise disposés sur les bords de l’autopista nacional pour qu’elle ne puisse pas servir de piste d’atterrissage en cas d’agression extérieure ????

J’aurais aimé vous parler aussi de la formidable leçon d’histoire et d’héritage que l’ami Virgili* m’avait offerte autour d’une des tables de la Casa de la Trova de Santiago, paisible et silencieuse à cette heure de la matinée, ce qui n’est pas, à proprement parler sa destination ! Je ne le ferai pas ou peu, par crainte de trahir la richesse de ses connaissances et de vous abrutir (aburrir = ennuyer ne dit pas vraiment la même chose, mais reste dans un champ de signification bien proche, me semble-t-il !)

Car il s’agissait bien, la-aussi, de ce puissant phénomène d’acculturation et de métissage tout à fait passionnant !
Il y allait des diverses pratiques religieuses et de leur différenciation régionale, issues de la sélection des esclaves à leur arrivée à La Havane, entre les meilleurs ( !), Yorubas, qu’on se gardait à la Capitale et les « moins bons » (Congos, Mandingues) qu’on, expédiait vers les Provinces orientales… Il y allait aussi des empilements syncrétiques entre ces diverses croyances importées comme unique bien spirituel par le peuple des esclaves, le prosélytisme agissant de l’Espagne catholique conquérante, puis le spiritisme d’inspiration française apporté d’Haïti. Il y allait aussi des diverses façons de pratiquer le Bembé (tambours rituels), très différentes entre Occident et Orient, également interdites et tolérées, et des constructions spirituelles qui concrétisaient ces croisements religieux en attribuant à tel Saint des pratiques africano-aborigènes un équivalent de l’hagiologie catholique. Ce jour-là, Virgili portait les couleurs d’Ochun, mais aussi deux autres colliers aux couleurs d’autres Saints de la Santéria…

* J’ai fait la connaissance de Virgili voilà deux ans, lors de la conférence de presse qui ouvrait l’édition 2012 du Festival des Caraïbes de Santiago. Parallèlement à son travail de journaliste radio qui couvrait l’évènement - ce qui l’avait amené à m’interviewer sur ma présence et mon implication dans la manifestation -, il m’avait présenté le groupe de jeunes théâtreux du « Alegro Teatro » qui assuraient la mise en scène de la rencontre à travers une chorégraphie épurée à l’extrême où le mouvement des acteurs s’étirait en une sorte de glissement quasi imperceptible. J’avais pris ensuite un grand plaisir à retrouver cette bande de garçons et filles, talentueux, créatifs et formidablement passionnés à diverses reprises. Quant à Virgili, il était rapidement devenu mon ami et complice, curieux des autres, généreux de lui-même, passionnant lors de nos conversations et redoutablement efficace par sa connaissance très précise de la ville et de celles et ceux qui en font la richesse, tous domaines confondus.

J’ai retrouvé Virgili aujourd’hui et nous sommes allés visiter ensemble divers lieux culturels du centre de la ville, susceptibles d’accueillir une prochaine exposition photos que j’envisage pour l’été 2014. Parcourir, aux côtés de Virgili, les quelques centaines de mètres qui séparent le très beau Centre culturel Francisco Prat Puig du hall du ciné Rialto à l’architecture très séduisante, est une petite aventure, ponctuée de multiples rencontres, de chaleureuses accolades et de rendez-vous conclus dans l’instant…
Le temps que nous avons partagé ensuite dans le bar de la « Casa de la Trova » - sorte de scène ouverte où se produisent, à toute heure de la journée, des artistes ou groupes d’une infinie variété - a été un autre grand moment au cours duquel j’ai eu l’impression d’assister et de participer, tel un étudiant en mal d’apprendre, à un de ces grands moments d’enrichissement personnel.

Demain, les drapeaux cubains retrouveront le sommet des mâts et des hampes et la musique retrouvera toute sa place.

Morón, le 08.12


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