Siné : « Un artiste, c’est un homme libre… Il doit rester vigilant »

samedi 2 août 2014
par  Posté par Michel Porcheron

Le plus anar des révoltés du dessin de presse publie le tome 8 de ses mémoires, où il fait la part belle à la guerre d’Algérie et à ses premiers voyages à Cuba, dans les années 1960.

Le plus anar des révoltés du dessin de presse...

Maurice Siné, alias Siné (dit Bob… pour les intimes), se bat contre la maladie (et la vieillesse) mais il continue de semer sa zone dans Siné Mensuel, malgré les difficultés financières. Né le 31 décembre 1928 à Paris, fils d’un ferronnier anarchiste et d’une épicière, il passe son enfance à Belleville, Ménilmontant et Barbès, quartiers populaires dont il a gardé la gouaille. Il a commencé, début 1999, à rédiger ses mémoires, qui paraissaient à peu près tous les trois mois en hors-série à l’époque de Charlie Hebdo (difficiles à trouver – le N° 7 date de 2003 et avait été repris en album chez Casterman)

Le dernier opus (en date) de ses mémoires , intitulé "Siné, ma vie, mon œuvre, mon cul : tome 8" (82 pages, 8 euros) est édité sous la forme d’un Hors série du magazine Siné mensuel.

Comment allez-vous, après tous ces pépins de santé  ?

Siné Je vis au jour le jour. Après les reins et les poumons, ça branlait du manche côté œil gauche. En ce moment, ça va. Je deviens sage… Enfin, presque. Si je casse ma pipe, j’en ai plus rien à fiche. Ça ferait ch… quelques copains et ma femme, mais moi, je m’en tape. Je ne peux plus fumer ou sortir écouter du jazz, mais je picole encore. Je ne danse plus, c’est tout. Je ne voyage plus mais je reste chez moi. La mort de Cavanna m’a peiné. On se voyait peu. J’ai regretté de ne pas être allé le voir plus souvent : on dit toujours ça… Pas facile de vieillir. De Gaulle avait raison sur ce point.

Pourquoi avoir attendu onze ans pour écrire le huitième tome de vos mémoires ?

Siné Je ne sais pas trop. Il y avait des choses que j’hésitais à raconter. Des amis ont cassé leur pipe… et Charlie Hebdo, qui avait édité les sept premiers tomes, m’a viré. Je ne cessais de remettre à plus tard la suite, à procrastiner, quoi. Pourtant, ça marchait bien. Des copains ont insisté pour que je continue, dès que je leur racontais des anecdotes en buvant des coups.

Êtes-vous dans la nostalgie ou c’est pour témoigner, ces mémoires ?

Siné Non, je vous ai dit, c’est parce qu’on me le réclame que je raconte mes aventures. J’ai l’impression que tout était mieux à mon époque ; ça doit être l’âge… J’en ai rencontré des grands, de Genet à Malcolm X. Tout m’emm… maintenant. J’en suis resté au bon vieux jazz. J’ai toujours aimé conjuguer militantisme et rigolade. Du coup, les «  vrais  » militants ne me prenaient pas au sérieux. J’ai vraiment cru à la révolution cubaine. Avec du rhum, de la salsa, des belles filles et la justice ! C’est plus trop ça aujourd’hui… Enfin, le rhum, les filles et la salsa, oui, mais ça rigole moins dans la vie quotidienne.

Vos relations avec Cuba ont évolué, d’ailleurs…

Siné Oui, bientôt je raconterai qu’en 1970, lors d’un meeting de Gramma, sur le rôle des artistes, en bon anar, j’ai dit qu’il fallait se méfier des chefs. Un artiste, c’est un homme libre… Il doit rester vigilant. J’y suis retourné comme touriste, en 1975, mais en « résidence surveillée ». Ils avaient moyennement apprécié certains de mes dessins sexy.

Vous évoquez longuement la guerre d’Algérie et votre engagement pour son indépendance dans votre album. Le déclencheur de votre premier engagement politique, ce fut la guerre d’Algérie…

Siné Oui, la guerre d’Algérie m’a révolté. La manière dont on traitait ces gens… La guerre d’Algérie n’est pas terminée. Elle n’est toujours pas digérée.

Que pensez-vous de ce qui s’y passe, cinquante ans après ?

Siné Quel gâchis ! Je me suis engagé quatre ans pour ce peuple. Je suis allé souvent là-bas et suis longtemps resté en contact avec ce pays. Je me souviens de la disparition de Maurice Audin, puis du massacre du 17 octobre 1961. J’ai bien connu Henri Alleg. Je raconte comment j’ai apporté à Fidel Castro une lettre de Ben Bella… puis comment j’ai viré un de ses neveux de chez moi parce qu’il avait eu la main baladeuse avec ma femme (rires) ! C’est quand même incroyable que cette marionnette de Bouteflika soit manipulée comme ça et par qui ? Puisqu’on dit que ce ne sont même plus les militaires… J’ai connu une Algérie passionnante, avec des types comme à Cuba, à la fois joyeux et combatifs. Ce pays est devenu déprimant. On a l’impression qu’ils n’ont rien foutu depuis leur indépendance. Ils ne vivent qu’avec le pétrole mais n’ont créé aucune industrie : c’est ahurissant.

Vous racontez de belles anecdotes sur 
Malcolm X dans votre livre.

Siné Oui, notamment qu’il m’avait confié avoir commencé par militer avec Nation of Islam, créé par Elijah Muhammad – avant de se faire descendre par des sbires de Farrakhan, gourou du boxeur Mohamed Ali – pour fédérer le peuple noir. Mais qu’il avait l’intention de« marxiser  » son engagement, notamment avec les Black Panthers, ce juste avant de se faire assassiner. Je ne me suis toujours pas remis de sa disparition. Nous venions de nous lier d’amitié. Il était fasciné par ma collection de disques de jazz : moi, le petit Blanc ! Ce type était passionnant.

Vous évoquez cet épisode loufoque, à Cuba, lorsque Fidel passe par la fenêtre de votre hôtel de La Havane pour vous écouter sur l’Algérie de Ben Bella. Et comme le contact s’est bien passé, des membres des services secrets cubains vous demandent de vérifier si un touriste français, de passage, ne travaille pas pour la CIA…

Siné (rires) J’ai hésité à raconter cette histoire, parce que le type est encore vivant. Le plus marrant, c’est que lorsque j’ai demandé aux Cubains pourquoi moi ? ils m’ont dit : parce que tu déconnes. Tu bois des mojitos, tu fais la fête, tu danses et dragues des filles… Alors que lui, il est trop sérieux (rires) ! C’était le contraire des critères habituels.

Après toutes ces années d’engagement, de l’Express des débuts à Révolution , avec Jacques Vergès, et Siné Massacre, dans les années 1960, puis Charlie Hebdo, dans les années 1970-1980, vous devez avoir l’impression d’assister à un retour en arrière…

Siné Oui, ça va de mal en pis. J’ai du mal à comprendre ce que les gens ont dans le crâne. Ce sont des prolos ou des chômeurs qui votent FN… On vit le crépuscule du socialisme ! Ils ne savent même plus que ce mot existe au PS, on dirait. Je reste proche des cocos et du Front de gauche. Je regrette qu’on ne s’allie pas tous : des anars aux troskos, la vraie gauche, quoi. Au lieu de quoi, ils se tirent dans les pattes. Ça ne donne pas envie de militer. Il faudrait faire la grève générale, qu’on bloque tout, comme en mai 68 ! Il y a de quoi descendre dans la rue en ce moment. J’espère que ça va se radicaliser, mais les gens ont peur de perdre leur boulot. Il faut faire céder l’État. Non, je ne me résignerai jamais, mais parfois, les bras m’en tombent quand je vois ce qui se passe.

Vous avez voté aux européennes ?

Siné J’ai voté pour contrer le FN. Je n’aime pas cette Europe du fric mais c’est pas pire que le nationalisme et le communautarisme. Il y a des députés européens qui essaient de bouger les choses.

Qu’allez-vous raconter dans le tome 9 ?

Siné J’y travaille en ce moment. Il s’agit du milieu des années soixante. Avec Cuba, encore… Et la Chine qui me vire ! Ils ont cru que je me foutais de Mao parce que je dessinais des chats dans ma correspondance… Pas de ma faute si ça veut dire Mao ! Ils ne savaient pas que les chats étaient ma marque de fabrique.

Propos recueillis par 
Guillaume Chérel


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