Le carnet de Jacques Burlaud : l’heure douloureuse du départ !

vendredi 15 août 2014
par  Jacques Burlaud

Dimanche 3 août
Il est 23 h. La pluie, forte par instants, plus douce à d’autres moments, qui a accompagné cette fin d’après- midi dominicale, vient de cesser. Les gamins qui se vautraient avec délectation dans les flaques de la rue ou qui s’éclataient dans des parties de foot dont chaque passe faisait gicler de jouissives gerbes d’eau ont rangé le ballon et regagné les maisons, les petits vendeurs de pain ont quitté l’abri où ils avaient mis au sec leur cargaison, le fils du voisin de la casa où nous logeons a même décidé de laver notre Geely, qui en avait bien besoin, maculée qu’elle était de boues et de bouses, de projections diverses et d’insectes fracassés au cours des derniers 4000 kilomètres que nous avions exigés d’elle.

La chaleur, un instant rafraîchie, reprend sa maitrise implacable. Le cyclone annoncé sur la République Dominicaine n’aura guère affecté la partie centrale de Cuba et la fréquentation de la plage de Rancho Luna n’aura rien perdu de sa densité. Les guaguas qui avaient amené les familles et groupes d’amis depuis une ribambelle de villages voisins, ont commencé, dès 16 h à quitter leur espace de stationnement, ballet en surchauffe - parfumé aux essences d’échappement et ponctué de coups de klaxons et d’accélérations en rappel pour les retardataires - dont les acteurs sont de vieux bahuts nord-américains d’avant 59, des bus scolaires canadiens, des camions IFA en provenance de l’ex-RDA, des minibus Hino surchargés de décos scintillantes et des bon vieux « Giron » cubains affectés au ramassage scolaire ou au transport des personnels d’entreprise et mis, le temps d’un été, au service de la population pour gagner les lieux du divertissement estival. La plage est remplie, les Cubains barbotent et sirotent, ou profitent en famille, à l’ombre d’un cocotier, de ce temps de détente. Musiques croisées qui s’empilent, cris d’appels et cris en retour, éclats de rire sonores, scènes de danse hautement suggestive, baisers gluants et hilares, ronflements, cris d’enfants-petits rois contrariés… un dimanche d’été à Cuba, plus exactement à la plage de Rancho Luna, à une quinzaine de kilomètres de Cienfuegos.

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Les retrouvailles avec Eirdemariem - qui travaille à la casa de la cultura de la ville -  ont été pour moi hyper-heureuses, après un long temps de silence, pour causes diverses, et avant tout en raison du départ en mission au Venezuela de ma « golondrita » (petite hirondelle) dont j’ai déjà raconté toute la douloureuse histoire personnelle dans d’antérieurs messages. Je voue à cette petite nana (terme très affectueux, dénué de tout machisme) d’à peine trente ans, confrontée par la vie à des situations extrêmes, une immense admiration et une très grande tendresse et me sens très proche de sa famille, aussi humble et simple qu’accueillante et généreuse.

 

Eirde s’est enrichie lors de son temps de mission, malgré les privations - affectives - qu’elle a du endurer. Je ne parle pas des quelques centaines de pesos convertibles qu’elle a pu épargner, même si, dans la situation de dénuement extrême dans laquelle elle vivait avant son départ, cette épargne-là lui permet aujourd’hui d’envisager quelques achats d’équipements dont elle n’osait pas rêver auparavant. Mais elle a surtout découvert une autre réalité et a ainsi gagné des éléments de comparaison auto-vérifiés qui ont changé sa vision tant de son propre pays que du reste du monde.

 

Eirde a vécu au Venezuela les moments les plus durs de la maladie, puis de la mort de Chavez, l’agitation politique violente qui a suivi la disparition du leader charismatique, les tentatives de déstabilisation, menées de l’intérieur ou de l’extérieur… Brigadiste culturelle, elle s’est retrouvée en situation de militante de terrain, chargée d’apporter à la population de son quartier d’intervention, les éléments d’analyse et d’explication fondamentaux pour convaincre cet électorat populaire de la nécessité de voter et de soutenir le gouvernement de Madura.

 

Elle a vécu des mois difficiles et douloureux, choisi de se séparer de sa fille qu’elle adore pour sortir d’une situation insupportable ; elle a découvert une violence du quotidien qu’elle ne pouvait même pas imaginer auparavant. Obligée de rentrer à Cuba avant la fin des deux années contractuelles pour régler ses problèmes d’attribution de maison, Eirdemariem n’en restera pas là et ira - si Dieu le veut - jusqu’au bout de son implication, ce qui lui vaudra le titre - essentiellement honorifique - d’Internationalista.

 

Quoique non membre du PCC, Eirde est une fille du Che, dans la plus belle acception de cette expression qui est à la base de l’éducation des pionniers cubains. Elle adore son métier d’instructrice culturelle auprès des enfants et n’envisagerait d’en changer pour rien au monde. Elle le mène avec une admirable conscience professionnelle - comme le font chez nous la très grande majorité des responsables des secteurs de la culture et de la cohésion sociale - et met toute son énergie au service de sa tâche malgré des conditions parfois bien rudes. Elle n’envisage pas de basculer vers le secteur « éducation », qui lui garantirait un salaire plus confortable car il est classé dans les priorités nationales, par peur de perdre la mesure immédiate de l’efficacité de son travail. Elle se contente donc de son salaire modeste et de l’augmentation de 5 pesos cubains mensuels tous les deux ans pour ancienneté.

 

Sa gamine a profité du temps de mission de sa maman - et donc des années au cours desquelles nous n’avons pas pu nous revoir - pour prendre une bonne dizaine de centimètres et pour troquer son apparence de petite fille édentée contre un look de jeune ado… à l’aise, jolie, complice avec sa mère, enfant joueuse et déjà responsable. Le repas que nous partageons sur la plage de Rancho Luna fait office de révision laborieuse de l’art de manger avec une fourchette ! Eirde nous explique : contrairement à leurs parents, ces gamins-là, éduqués par excès de précaution à l’art exclusif de la cuillère, n’ont jamais été amenés à utiliser l’instrument et n’y ont été confrontés que lors de très exceptionnelles sorties au restau… Résultat, le transport se fait hésitant, chaotique et impose parfois le recours à la main, normalement réservé au poulet frit (« El pollo se come con la mano »)

 

Miracle de notre relation personnelle, un instant interrompue et instantanément renouée avec son intensité originelle, comme si rien n’avait interféré, tout de suite reviennent les projets évoqués antérieurement et provisoirement balayés par l’histoire ou les histoires : collecte et sauvegarde des chansons enfantines anciennes, travail avec un groupe d’enfants et leurs parents pour les maintenir vivantes… On parle besoins (une manie !) = de quoi acheter des tissus pour réaliser les costumes (30 enfants x 15 CUC = 450 CUC = 400 €, cela semble faisable…)

 

Puis les projets s’ajoutent aux projets. Le passage par Lajas (ville natale (mi rincon querido) de Benny Moré) et la conversation que nous avons au cimetière du village, devant la tombe du maître du bolero, avec un petit bonhomme intarissable sur ses souvenirs des instants partagés avec la maestro, déclenchent spontanément et de manière partagée l’envie d’un travail de collecte de témoignages, avant qu’il ne soit trop tard ! - de la part de celles et ceux qui auront connu « El Benny » et partagé avec lui de petits et grands moments.

 

Au bout du bout, quand arrive l’heure douloureuse du départ, les deux profils de projets sont à peu près bouclés. S’y ajoute celui d’une expo-photos dans la salle de la superbe casa de la cultura… qu’il faudra finaliser, mais je doute que cela puisse poser de gros problèmes… !

 

Une fois de plus, j’ai ressenti ce matin lors de notre voyage jusqu’au bout du bout de la campagne cubaine pour aller chercher la princesse Estibamiz (9 ans) au-delà de Cruces, cette belle et forte sensation d’appartenir à une famille, simple, humble et généreuse. Très troublante sensation, déjà perçue plusieurs fois dans d’autres familles et qui me renvoie sans ménagement à une interrogation fondamentale sur les lieux et les liens. Le prof d’allemand retrouve alors la troublante formulation du doute de l’appartenance : WO ICH HINGEHÖRE (en très gros : Ou est ma place ?)

 

 


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