“Gabriel García Márquez, ultime rencontre”

lundi 18 août 2014
par  Michel Porcheron

Par Ignacio Ramonet/ Posté par M P
(source : Renaud http://www.je-mattarde.com)
« Petite incursion dans le Diplo du mois d’août avec cet article signé Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008, racontant sa dernière rencontre avec l’écrivain colombien Gabriel García Márquez.
L’auteur des romans Cent ans de solitude (1967), Chronique d’une mort annoncée (1981) ou encore L’Amour aux temps du choléra (1985), décédé en avril 2014, évoque son passé, sa passion pour le journalisme et sa relation à la politique en Amérique du Sud. Les deux hommes s’étaient rencontrés pour la première fois à la fin des années 1970, avant que Márquez ne reçoive le prix Nobel de littérature. Ils s’étaient souvent revus, à Paris, à La Havane ou à Mexico, mais se sont quittés à l’issue de cette rencontre sans savoir qu’ils se voyaient pour la dernière fois » (Renaud)

“Gabriel García Márquez, ultime rencontre”

Par Ignacio Ramonet/ posté par M  P 

(source :

http://www.je-mattarde.com/index.php?post/Gabriel-Garcia-Marquez-ultime-rencontre)

« On m’avait dit qu’il était à La Havane mais que, souffrant, il ne souhaitait voir personne. Je savais où il descendait d’habitude : dans un superbe cottage, loin du centre. J’appelai, et Mercedes, son épouse, balaya mes scrupules: « Pas du tout, me dit-elle avec chaleur. C’est pour éloigner les casse-pieds. Viens, “Gabo” sera content de te voir. »

Par une chaleur mouillée, le lendemain matin, je remontai une allée de palmiers et me présentai à la porte de leur villa tropicale. Je n’ignorais pas qu’il souffrait d’un cancer de la lymphe, et qu’il se soumettait à une exténuante chimiothérapie. On le disait très atteint. On lui attribuait même une déchirante lettre d’adieu à ses amis et à la vie... Je craignais de me retrouver devant un moribond. Mercedes vint m’ouvrir et, à ma stupéfaction, me dit avec un sourire : « Entre. Gabo arrive... Il termine sa partie de tennis. »

Dans la chaude lumière du salon, installé dans un canapé blanc, je le vis peu après s’avancer, en pleine forme en effet, ses cheveux frisés encore mouillés de la douche et la moustache en bataille. Il portait une guayabera (chemise cubaine) couleur or, un pantalon blanc très large et des chaussures en toile. Un vrai personnage de Visconti.

En sirotant un café glacé, il m’expliqua se sentir « comme un oiseau sauvage échappé de sa cage. En tout cas, bien plus jeune que mon apparence ». Mais, ajouta-t-il, « avec l’âge, je constate que le corps n’est pas fait pour durer autant d’années qu’on aimerait vivre ». Tout de suite, il me proposa d’« imiter les Anglais, qui ne parlent jamais de problèmes de santé. C’est impoli. »

La brise soulevait très haut les voilages des immenses fenêtres, et la pièce se mit à ressembler à un vaisseau flottant. Je lui dis tout le bien que je pensais du premier tome de son autobiographie, Vivre pour la raconter (1) : « C’est ton meilleur roman »

Il sourit, ajusta ses lunettes à grosse monture d’écaille. « Sans un peu d’imagination, dit-il, impossible de reconstruire l’incroyable histoire d’amour de mes parents. Ou mes souvenirs de nourrisson... N’oublie pas que seule l’imagination est clairvoyante. Elle est parfois plus vraie que la vérité. Regarde Kafka, ou Faulkner, ou tout simplement Cervantès. » En arrière-fond sonore, les notes de la Symphonie du Nouveau Monde, d’Antonín Dvorák, baignaient la pièce d’une atmosphère à la fois joyeuse et dramatique.

J’avais connu Gabo vers 1979, à Paris. Invité par l’Unesco, il faisait partie, avec Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde diplomatique, d’une commission, présidée par le Prix Nobel Seán MacBride, chargée d’établir un rapport sur le déséquilibre Nord-Sud en matière de communications de masse. A cette époque, il n’écrivait plus de romans, en vertu d’une interdiction qu’il s’était imposée à lui-même tant qu’Augusto Pinochet serait au pouvoir au Chili. Il n’avait pas encore reçu le prix Nobel de littérature, mais il était déjà une immense célébrité. Le succès de Cent Ans de solitude (1967) avait fait de lui l’écrivain de langue espagnole le plus universel depuis Cervantès. Je me souviens d’avoir été surpris par sa petite taille, et impressionné par sa gravité et son sérieux. Il vivait comme un anachorète, ne quittant sa chambre, transformée en cellule de travail, que pour se rendre à l’Unesco.

A propos de journalisme, son autre grande passion, il venait alors de publier un reportage retraçant l’attaque d’un commando sandiniste contre le Palais national à Managua, qui avait précipité la chute du dictateur Anastasio Somoza au Nicaragua (2).

Il y apportait des détails prodigieux, donnant l’impression d’avoir lui-même participé à l’événement. Je voulais savoir comment il s’y était pris : « J’étais à Bogotá [Colombie] au moment de l’attaque. J’ai appelé le général Omar Torrijos, président du Panamá. Le commando venait de trouver refuge dans son pays et n’avait pas encore parlé aux médias. Je lui ai demandé de dire aux muchachos de se méfier de la presse, leurs propos pouvant être déformés. Il m’a répondu : “Viens ! Ils ne parleront qu’avec toi.” Je suis arrivé, et avec les chefs du commando, Edén Pastora, Dora María et Hugo Torres, nous nous sommes enfermés dans une caserne. Nous avons reconstitué l’événement minute par minute, depuis sa préparation jusqu’à son dénouement. Nous y avons passé la nuit. Epuisés, Pastora et Torres se sont même endormis. J’ai poursuivi avec Dora María jusqu’au petit matin. Je suis rentré à l’hôtel écrire le reportage. Puis je suis revenu le leur faire lire. Ils ont corrigé quelques termes techniques, le nom des armes, la structure des groupes... Le reportage est sorti moins d’une semaine après l’attaque. Il a fait connaître la cause sandiniste dans le monde entier. »

J’avais souvent revu Gabo, à Paris, à La Havane ou à Mexico. Nous avions un désaccord permanent, à propos d’Hugo Chávez. Il n’y croyait pas. Alors que je tenais le commandant vénézuélien pour l’homme qui allait faire entrer l’Amérique latine dans un nouveau cycle historique. Du reste, nos discussions étaient toujours très (trop ?) sérieuses : le sort du monde, le destin de l’Amérique latine, Cuba...

Une fois, cependant, j’ai ri aux larmes. Je revenais de Carthagène des Indes, somptueuse cité coloniale, en Colombie ; j’y avais aperçu sa villa sous les remparts, et j’en avais discuté avec lui. Il me demanda : « Sais-tu comment j’ai eu cette maison ? » Aucune idée.

« J’ai toujours voulu habiter Carthagène, me raconta-t-il. Et, quand j’en ai eu les moyens, j’y ai cherché une maison. C’était toujours trop cher. Un ami avocat m’a expliqué : “Ils t’imaginent milliardaire, et ils augmentent le prix. Laisse-moi chercher à ta place.” Quelques semaines après, il repère la maison, qui était alors une vieille imprimerie à moitié en ruine. Il parle au propriétaire, un aveugle, et tous deux tombent d’accord sur un prix. Le vieillard formule toutefois une exigence : il veut connaître l’acheteur. Mon ami revient et me dit : “Il nous faut le rencontrer, mais tu ne dois pas parler. Sinon, dès qu’il reconnaîtra ta voix, il triplera le prix... Il est aveugle, tu seras muet !” Le jour de la rencontre arrive. L’aveugle se met à me questionner. Je réponds par des paroles indistinctes... Mais, à un moment, je commets l’imprudence de répondre par un sonore : “Oui.” “Ah ! bondit-il. Je reconnais votre voix. Vous êtes Gabriel García Márquez !” J’étais démasqué... Il ajoute sur-le-champ : “Il nous faut revoir le prix ! Là, les choses changent...” Mon ami essaye de négocier. Mais l’aveugle répète : “Non ! Ça ne peut pas être le même prix. En aucun cas...” “Bon, combien, alors ?” demandons-nous, résignés. Le vieillard réfléchit un instant, et lâche : “Moitié prix !” On ne comprenait pas... Alors il nous explique : “Vous savez que j’ai une imprimerie. Et de quoi croyez-vous que j’aie vécu jusqu’à présent ? Des éditions pirates des romans de García Márquez ! »

Le fou rire d’alors résonnait encore dans ma mémoire pendant que, dans le cottage de La Havane, je poursuivais ma conversation avec un Gabo vieillissant, mais toujours aussi alerte d’esprit. Il me parlait de mon livre d’entretiens avec Fidel Castro (3).

« Je suis très jaloux, disait-il en riant, tu as eu la chance de passer plus de cent heures avec lui... »

« C’est moi, lui répondis-je, qui suis très impatient de lire la deuxième partie de tes Mémoires. Tu vas enfin parler de tes rencontres avec Fidel, que tu connais depuis bien plus longtemps. Lui et toi, vous êtes deux sortes de géants du monde hispanique. Si on compare avec la France, c’est un peu comme si Victor Hugo avait connu Napoléon... »

Il éclata de rire, tout en lissant ses épais sourcils. « Tu as trop d’imagination... Eh bien, je vais te décevoir : il n’y aura pas de deuxième partie... Je sais que beaucoup de gens, amis et adversaires, attendent en quelque sorte mon “verdict historique” sur Fidel. C’est absurde. J’ai déjà écrit sur lui ce que je devais écrire (4). Fidel est mon ami ; il le sera toujours. Jusqu’au tombeau. »

Le ciel s’était assombri, et la pièce, en plein midi, était maintenant plongée dans la pénombre. La conversation s’était ralentie, puis éteinte. Gabo méditait, le regard perdu, et je me demandais : est-ce possible qu’il ne laisse pas de témoignage écrit sur tant de confidences partagées en amicale complicité avec Fidel ? L’aura-t-il laissé pour une publication posthume, quand tous deux ne seront plus de ce monde ?

Dehors, des trombes d’eau se précipitaient du ciel avec la puissance torrentielle des bourrasques des tropiques. La musique s’était tue. De violentes senteurs d’orchidée envahissaient le salon. Gabo eut soudain l’air épuisé d’un vieux guépard colombien. Il restait là, silencieux et méditatif, fixant la pluie inépuisable, compagne permanente de toutes ses solitudes. Je m’éclipsai discrètement. Sans savoir que je venais de le voir pour la dernière fois.

Ignacio Ramonet


(1) Gabriel García Márquez, Vivre pour la raconter, Grasset, Paris, 2003.

(2) Gabriel García Márquez, « Asalto al Palacio », Alternativa, Bogotá, 1978.

(3) Ignacio Ramonet, Fidel Castro. Biographie à deux voix, Fayard, Paris, 2007.

(4) Gabriel García Márquez, « El Fidel que creo conocer », préface au livre de Gianni Minà Habla Fidel, Edivisión, Mexico, 1988, et « El Fidel que yo conozco », Cubadebate, La Havane, 13 août 2009.

+++++++

Nb- Pour ceux qui lisent l’espagnol, lire avec (grand) intérêt 

(Ramonet et Ramon, Gallegos tous les deux, sont frères depuis toujours):

http://ramonchao.wordpress.com/2014/05/04/el-garcia-marquez-que-conozco/

http://ramonchao.wordpress.com/?s=garcia+marquez

(mp)

 


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