Il y a 60 ans, le Nobel à Hemingway

Gabriel Garcia Marquez : « Son meilleur roman est le roman de sa vie »
dimanche 23 novembre 2014
par  Michel Porcheron

Ernest Hemingway, prix Nobel 1954, il y a 60 ans, ne fit pas le déplacement à Stockholm pour les cérémonies de remise du prix, le 10 décembre. Il avança (prétexta ?) des problèmes graves de santé. Il se limita à transmettre un texte de remerciement, le plus court de l’histoire du Nobel, 2 mn, 30 secondes.
Le 29 octobre 1954, 24 heures après l’annonce de l’attribution du Nobel à E.H. qui se trouvait alors chez lui, à Cuba, dans sa Finca Vigila, le jeune journaliste Gabriel Garcia Marquez écrivit, dans le quotidien colombien El Espectador :
« Le meilleur roman du nouveau prix Nobel est le roman de sa vie. Un roman si complexe, que, probablement, pour l’écrire il faudrait un romancier supérieur à Hemingway lui-même »

« Gabo », prix Nobel 1982, pour l’ensemble de son œuvre également, créa l’évènement à Stockholm : non seulement il se présenta vêtu de son liquiliqui, fit son discours sur « La soledad de América latina », fuma un havane, on dansa sur Bésame mucho, et la fête colombienne réunit 70 musiciens et chanteurs.
Mais les Nobel 1954 et 1982 eurent plusieurs points communs : heureux, bien sur, d’avoir été récompensés, ils ont toujours manifesté leur nostalgie de leurs vies d’avant. Ils ont connu l’apogée, déjà célèbres et populaires, au même âge, 55 ans. Mais la descente pour Hemingway fut rapide et pathétique. Six ans plus tard il se donnait la mort.

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                       Il y a 60 ans, le Nobel à Hemingway

Gabriel Garcia Marquez : « Son meilleur roman est le roman de sa vie »

Par Michel Porcheron

Le jeune colombien Gabriel Garcia Marquez lut Hemingway pour la première fois probablement au début de l’année 1950. Cependant, selon un témoignage de Germán Vargas, membre du « groupe de Barranquilla » son ami Gabriel reçut début 1949, par courrier postal plusieurs paquets de livres, alors qu’il se trouvait à Sucre (Colombie) chez ses parents, où il passait sa convalescence après une maladie sévère.

« Manifestement (à Sucre) il n’y avait rien à lire, ainsi l’auteur de La horajasca [Des Feuilles dans la bourrasque], connut Faulkner,  Virginia Woolf, John Dos Passos, Ernest Hemingway, John Steinbeck, Erskine Caldwell et Aldous Huxley »

Entre 1950 et 1954, l’opinion de Garcia Marquez sur Hemingway va changer, évoluer, elle ira d’un « jugement négatif » vers « une admiration nuancée » (Jacques Gilard). On ne peut préciser les dates de ce changement d’opinion, mais la lecture du Vieil homme et la mer que publia Life en espagnol, « a dû jouer un rôle décisif ».  GGM a raconté qu’il avait lu, enthousiasmé, cette œuvre dans une chambre d’hôtel de Ríohacha, à une époque où pour gagner sa vie, il avait trouvé un travail de vendeur de livres…

                                  El gato  volteando la esquina

Garcia Marquez, le journaliste, écrivit sa première chronique sur Hemingway le 21 juin 1950,  signant  Septimus  pour la chronique La jirafa du quotidien El Heraldo, de Barranquilla. Elle porte sur « Au-delà du fleuve et entre les arbres », roman de E.H. qui venait de sortir aux Etats Unis, publié en feuilleton dans une revue nord-américaine. GGM ne l’a pas lu, mais il commente favorablement le commentaire virulent d’un critique espagnol, vivant à New York, Félix Martin Ibáñez, qui n’est pas loin de penser que « Au-delà du fleuve… » est « peut-être » la dernière création de Hemingway.

« La grande différence avec l’auteur de « Pour qui sonne le glas », est que l’auteur de « Au-delà du fleuve… » ne s’appelle pas Ernest Hemingway »

Plus loin, GGM poursuit sa descente en flèche : « L’indiscutable bon goût de Martin Ibáñez nous permet d’affirmer que l’heureux (afortunado)  auteur de beaucoup d’œuvres capitales vient de livrer - et au moyen d’un feuilleton- sa dernière note (nota) comme romancier, qui, si elle n’est pas supérieure aux antérieures, ne doit pas être bien élevée »

« Je ne connais pas en Colombie un lecteur d’indiscutable bon goût  qui considère Hemingway comme « une référence de valeur (valiosa) dans le roman nord-américain, qui est bien plus basse que Dos Passos, que Steinbeck, et Faulkner, le créateur le plus extraordinaire et fondamental du monde moderne

Comme c’est naturel, les infatigables professionnels de la gastronomie littéraire aux Etats Unis et dans le reste du monde, ont fait en sorte que Hemingway ait en confort économique ce qui lui manque en qualité, et cela est une dimension que l’on ne doit pas perdre de vue dans un cas comme le sien »

 

« On peut avoir la certitude que la célébrité de Hemingway prendra fin avant que prenne fin le compte bancaire de ses héritiers »

Les quelque 20 lignes qui suivent sont du même acabit : GGM est impitoyable sur Hemingway, avec des arguments et un ton de pamphlétaire.

Mais il va progressivement nuancer ces jugements abrupts jusqu’à répéter souvent qu’il a « une dette à l’égard de Hemingway » (Jacques Gilard) : il se réfère à la façon dont Hemingway sut  exploiter de manière magistrale l’image (1) du « chat qui tourne le coin de la rue » (el gato volteando la esquina)

Jusqu’au jour où il écrivit pour le quotidien colombien El Espectador « Hemingway premio Nobel », le lendemain même de l’annonce faite par l’Académie de Stockholm le 28 décembre 1954. Il s’en réjouit, Hemingway a mérité le Nobel, mais c’est sa vie que Hemingway a surtout réussi.  

« Gagner le prix Nobel a été probablement dans la vie de Ernest Hemingway, la chose la moins émouvante. D’abord parce qu’après avoir été attribué à José Echegaray et à Pearl S. Buck,  l’estimée récompense internationale lui est un peu étroite (…) ensuite parce que la vie de Hemingway a été tellement remplie de moments émouvants que maintenant le prix Nobel ne doit avoir pour lui aucune saveur extraordinaire.

Même s’il n’était pas un des plus grands écrivains de son époque, l’humanité lui devait une reconnaissance de n’importe quel genre, pourvu qu’il soit à la hauteur de ses mérites, non pas exactement en raison de la qualité de ses livres, mais pour la manière avec laquelle il les a vécus.

Le prix Nobel devait être attribué à ce formidable écrivain pour la forme avec laquelle il a fait de lui même quelque chose qui ressemble beaucoup à la littérature.

Hemingway n’a pas encore écrit son autobiographie, mais tout parait indiquer qu’il a mené sa propre vie réelle comme il l’a voulu, si belle, intense et aventureuse, que beaucoup d’écrivains – y compris les écrivains meilleurs que lui- auraient voulu que leurs romans soient comme la vie de Hemingway.

Le meilleur roman du nouveau prix Nobel est le roman de sa vie. Un roman si complexe, que, probablement, pour l’écrire il faille un romancier supérieur à Hemingway lui-même. Il n’y a pas de prix juste pour l’œuvre de sa vie, pour son œuvre littéraire, le prix Nobel, c’est bien pour le moment » (esta bien por ahora)      

Note-(1)- Dans une de ses nouvelles, Hemingway a écrit que lors d'une corrida, après avoir frôlé la poitrine du torero, le taureau décrivit une courbe « comme un chat tourne au coin de la rue en rasant les murs ».

« Je pense en toute humilité, a écrit Garcia Marquez, que cette remarque est une des broutilles (tonterías) géniales dont seuls sont capables les écrivains les plus lucides. L'œuvre d'Hemingway regorge de ces trouvailles  simples et éblouissantes qui prouvent à quel point il se conformait à sa théorie selon laquelle l'écriture littéraire — tout comme l'iceberg —n'est valable que si elle repose sur les sept huitièmes de son volume ». 

                           

                                                CODA  

Garcia Marquez allait consacrer plus tard trois textes principaux (non traduits en français) à Hemingway, avec une constante littéraire : il préfèrera toujours les nouvelles de E.H, beaucoup moins ses romans.  

- Le 9 juillet 1961, dans El Espectador, quelques jours après le suicide de E.H. « Un hombre ha muerto de muerte natural » (Un homme est mort de mort naturelle)  

- le 29 juillet 1981, « Mi Hemingway personal » où il raconte qu’il ne fit que voir Hem à Paris au printemps 54, de l’autre côté du Boulevard Saint-Michel, la seule fois où il le vit, ils ne se rencontrèrent jamais. A cette époque là, le Colombien avait comme maitres Faulkner, qui avait une grande place « dans son âme », sa sensibilité littéraire, et Hemingway, l’écrivain qui « eut le plus à voir avec mon métier ».

Trouvé sur internet : http://unite.jean-jaures.org/unite/pdf/U437_000273041.pdf

- le 27 octobre 1982, « Hemingway en Cuba », qui sera publié, enrichi, en introduction du livre du Cubain  Norberto Fuentes, « Hemingway en Cuba » (1984, Letras cubanas, La Habana). (mp)   


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