Il y a 50 ans, la mort de MALCOM X : souvenirs de sa rencontre historique avec Fidel CASTRO à New York

dimanche 22 mars 2015
par  RG

« Tant que l’Oncle Sam est contre toi, tu sais que es tu un bon gars », ce fut un des commentaires que fit Malcolm X à Fidel Castro le 19 septembre 1960, quand ils se rencontrèrent à l’Hôtel Theresa de Harlem, pour cette seule et unique occasion.

Fidel était venu à New York pour participer à l’Assemblée générale des Nations Unies. La Révolution cubaine était au pouvoir depuis un peu plus d’un an et demi, mais l’opposition du gouvernement nord-américain au processus naissant était déjà manifeste. Un climat hostile anti-cubain se répandait à travers la presse et les déclarations des porte-paroles du gouvernement états-unien. Les gérants des principaux hôtels new-yorkais refusaient de loger la délégation cubaine. Le seul qui offrait ses services exigeait des conditions humiliantes.

En sac à dos et en treillis de combat, le Premier ministre cubain fit donc irruption à l’improviste à l’ONU et affirma sa détermination de camper dans les jardins du siège de l’organisme mondial. Immédiatement, la solidarité de la communauté latine et afro-américaine fut patente. La délégation cubaine fut invitée à se loger à l’hôtel Theresa, au plein cœur d’Harlem, le quartier pauvre du peuple noir new-yorkais. Parmi les coordinateurs de cette action se trouvait Malcolm X, dirigeant alors de Nation of Islam.

La rencontre entre ces deux leaders, dans la chambre qu’occupait Fidel, fut fraternelle et comprit de nombreuses réflexions philosophiques et politiques. On y parlait de Cuba et du peuple afro-américain, de Lumbumba et d’Afrique, du racisme et de la solidarité. Les mots du Commandant en chef scellèrent la raison qui unissait ces hommes : « Nous luttons pour les opprimés ».

Un des journalistes invités à cette rencontre historique, Ralph D.Matthews écrivit un article pour l’hebdomadaire New York Citizen-Call, qui fut publié le 24 septembre 1960. Cubadebate le reproduit pour ses lecteurs.

Dans la chambre de Fidel

Pour voir le premier ministre Fidel Castro après son arrivée à l’Hôtel Theresa de Harlem, il fallait se frayer un chemin parmi une petite armée de policiers de New York qui surveillaient le bâtiment, ainsi que plusieurs agents de sécurité états-uniens et cubains.

Mais une heure après l’arrivée du dirigeant cubain, s’entassaient Jimmy Booker du journal Amsterdam News, le photographe Carl Nesfield et moi-même dans la tempête de la chambre Caribéenne et nous l’écoutons échanger des idées avec le leader musulman Malcolm X.

Le docteur Castro ne voulait pas perdre son temps avec les reporters des quotidiens, mais il accepta de voir à deux représentants de la presse noire.

Malcolm X fut un des rares qui purent entrer parce qu’il avait récemment été nommé pour un Comité d’accueil de dignitaires en visite qui avait été mis sur pied à Harlem par le Conseil de quartier du 28ème district.

Nous suivions Malcolm et ses collaborateurs, Joseph et John X, au bout du couloir du neuvième étage. Fourmillant de photographes, frustrés de ne pas avoir pu voir le barbu Castro, et de reporters vexés d’avoir été refoulés par les agents de sécurité.

Nous passons en les frôlant et, un par un, on nous laissa entrer dans la chambre du docteur Castro. Il se leva et serra la main de chacun d’entre nous. Il semblait être de très bonne humeur. L’accueil enthousiaste que lui avait réservé Harlem semblait encore résonner dans ses oreilles.

Castro portait un treillis militaire vert. Je l’attendais aussi débraillé que les photos des magazines le laissait apparaître. A ma grande surprise, sa tenue décontractée était repassée, immaculée et impeccablement propre.

Sa barbe, dans la faible lumière de la chambre, était couleur café avec juste une pointe de rouge.

Après les présentations, il s’assit au coin du lit, et demanda à Malcolm X de s’asseoir à ses côtés et parla dans un curieux anglais approximatif. Nous qui étions autour de lui n’avons pas saisi les premiers mots qu’il prononça, mais Malcolm les entendit et répondit : « Pour vous, le centre de la vie était glacial. Et ici, c’est chaleureux. »

Le premier ministre sourit, acquiesçant : « Aaah, oui. On sent bien cette chaleur, ici ».

Ensuite le dirigeant musulman, toujours combatif, dit : « Je crois que tu trouveras que le peuple de Harlem n’est pas tant ’accro’ à la propagande venue du centre-ville ».

Dans un anglais hésitant, le docteur Castro dit : « Cela, je l’admire. J’ai vu comment la propagande peut changer les gens. Votre peuple vit ici et est confronté constamment à cette propagande et pourtant il comprend les choses. C’est très intéressant. »

« Nous sommes 20 millions », affirma Malcolm, « et nous comprenons toujours ».

Des membres du parti de Castro entrèrent depuis la chambre adjacente, rendant la petite chambre encore plus étroite. La plupart des cubains fumaient de longs cigares et quand quelque chose les amusait, ils penchaient la tête en arrière et expulsaient des bouffées de fumée tout en riant.

Les gestes que faisaient Castro en parlant étaient étranges. Il touchait ses tempes avec ses doigts tendus comme s’il voulait souligner quelque chose ou se taper la poitrine comme pour s’assurer qu’elle était toujours là.

Son interprète traduisait les phrases plus longues de Malcolm X en espagnol et Castro écoutait attentivement et souriait poliment.

Au cours de la conversation, le Castro de Cuba et le Malcolm de Harlem couvrirent un vaste champ philosophique et politique.

Sur ces problèmes avec l’Hôtel Shelbourgne, le docteur Castro déclara : « Ils ont notre argent, 14 000 dollars. Ils ne voulaient pas que nous venions ici. Quand ils surent que nous viendrions ici, ils ont voulu que nous venions accompagnés »

Sur la discrimination raciale, il affirma : « Nous luttons pour tous les opprimés ». Mais il leva une main prudente : « Je ne voudrais pas intervenir dans la politique intérieure du pays ».

Et ensuite, avec une petit ton de mise en garde, en parlant toujours sur la question générale de l’inégalité raciale, le docteur Castro déclara : « Je parlerai à l’Assemblée (Générale des Nations Unies) ».

Sur l’Afrique :

« A-t-on des nouvelles de Lumumba ? », Malcolm X répondit par un grand sourire au fait que soit mentionné le dirigeant congolais. Castro leva alors la main : « Nous allons essayer de le défendre (Lumumba) énergiquement ».

« J’espère que Lumumba séjournera ici au Theresa ».

« Il y a 14 nations africaines qui font leur entrée à l’Assemblée. Nous sommes latino-américains. Nous sommes leurs frères ».

Sur les noirs nord-américains :

« Castro lutte contre la discrimination à Cuba, partout ».

« Notre peuple change. Nous sommes désormais un des peuples les plus libres du monde ».

« Vous êtes dépourvus de vos droits et vous les réclamez »

« Aux Etats-unis, les noirs ont plus de conscience politique, une vision claire des choses, que quiconque ».

Sur les relations entre les Etats-Unis et Cuba :
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En réponse à l’affirmation de Malcolm selon laquelle « Tant que l’Oncle Sam est contre toi, tu sais que tu es un bon gars », le docteur Castro répondit : « Pas l’Oncle Sam, mais ceux qui contrôlent ici les revues et les journaux ».

Sur l’Assemblée générale des Nations unies :

« Il y aura une leçon formidable à tirer de cette session. Bien des choses se passeront lors de cette session et les peuples auront une idée plus claire de leurs droits ».

Le docteur Castro a terminé sa conversation en tentant de citer Lincoln : « On peut tromper une partie du peuple, un moment... », mais l’anglais lui manqua, et il leva les bras comme pour dire :« Vous savez bien ce que je veux dire ».

Malcolm, se levant pour les adieux, expliqua ce qu’était son organisation musulmane à un reporter cubain qui venait d’arriver : « Nous sommes des adeptes de Elijah Muhammad. Lui dit que nous pouvons nous asseoir et prier pour 400 années de plus. Mais si nous voulons nos droits maintenant, il va falloir que... ». Ici, il s’arrêta et sourit énergiquement, « Bien... »

Castro sourit. Il sourit de nouveau quand Malcolm lui renconta une histoire : « Personne ne connaît mieux son maître que ceux qui le servent. Nous avons été des serviteurs depuis que l’on nous a emmené ici. Nous connaissons tous ces petits trucs. Tu comprends ? Nous savons tout ce que va faire le maître avant qu’il ne le sache lui-même. »

Le dirigeant cubain écouta la traduction en espagnol et ensuite pencha sa tête en arrière en riant de bon coeur : « Si », dit-il avec enthousiasme, « Si ».

Après les « adieux », nous avons arpenté de nouveau le couloir bondé, pris l’ascenseur qui nous déversa dans la rue, où la foule était toujours massée.

Un riverain de Harlem enfiévré lança dans la nuit un seul cri : « Vive Castro ! »

Traduction JC


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