Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de la science

mardi 14 avril 2015
par  Traduit par Léticia RAVOUX

Article d’Agustín Lage Dávila (Docteur ès sciences, directeur du Centre d’immunologie moléculaire) traduit par Léticia RAVOUX

A Cuba, le débat sur la science est de plus en plus présent...

Et ce n’est pas le résultat d’une quelconque analyse scientifique ; la préoccupation pour la science a toujours existé. Nous en sommes aujourd’hui à un débat sur la science elle-même : jusqu’où va-t-elle ? Comment la développer encore plus ? Comment la rattacher aux autres sphères de la vie cubaine ? Comment l’évaluer et lui donner une fonction sociale ?

Nombreux sont ceux qui associent la science aux laboratoires, aux sciences ou à des choses compliquées. C’est une image tronquée : la science c’est également, et essentiellement, une manière de penser. C’est un processus humain volontaire qui vise à produire des connaissances nouvelles. Ce n’est pas utiliser intelligemment des connaissances acquises (ce dont nous avons également besoin) mais plutôt créer celles qui n’existent pas.

Face à un problème concret, nous réagissons de façon non scientifique, avec nos expériences, nos acquis et connaissances, et c’est souvent suffisant. La vision scientifique va bien plus loin : elle décompose, analyse, élabore des hypothèses sur toutes les explications possibles, cherche des pistes, directement ou à l’aide de différents appareils, afin d’arriver à la conclusion.

Dire cela nous amène à l’idée que les conclusions scientifiques doivent produire des hypothèses vérifiables qui guident les actions futures, et à la notion que ces conclusions peuvent être vérifiées indépendamment par des personnes différentes. C’est la méthode scientifique, que tout cubain devrait pouvoir s’approprier quelque soit sa fonction sociale, de la même façon que nous nous sommes approprié (pour en faire le droit de chacun) la capacité de lire et écrire en 1961.

La science à Cuba

La culture cubaine a compris très tôt l’importance de la méthode scientifique, implantée dès l’époque coloniale par de grands hommes et intellectuels comme Félix Varela, José Martí ou Carlos J. Finlay. L’Académie Royale des Sciences médicales, physiques et naturelles de La Havane a été crée en 1861, la première (scientifique, élective, fondée sur le mérite) créée hors Europe.

La révolution de 1959 a multiplié le potentiel scientifique du pays qui a investi énormément pour la formation du capital humain, guidé par la vision de Fidel, qui, en 1960 (avant la campagne d’alphabétisation), disait que "l’avenir de notre pays doit forcément être un avenir d’hommes de science" ; puis en 1993 il faisait observé que « La science et les productions de la Science devront se retrouver un jour en tête de l’économie nationale".

Des dizaines d’années de collaboration avec l’Union soviétique et les pays socialistes européens ont renforcé notre développement scientifique. Des milliers de scientifiques et de techniciens cubains ont étés formés dans ces pays, mais aussi dans beaucoup d’autres, socialistes ou non.

Cuba s’est ainsi retrouvé vers la fin des années 80 parmi les pays de Grand Développement Humain, ses indicateurs sociaux étant enviables par des pays bien plus développés économiquement. C’est dans ce contexte, et avec toutes les connaissances acquises, que l’industrie nationale de la biotechnologie est apparue. Peu de temps après le mur de Berlin tombait et l’URSS disparaissait.

Les blessures de la « Période Spéciale »

On a tendance à lier la fin de la Période Spéciale à ce dernier fait, qui certes a eu un impact énorme ; mais n’oublions pas la loi Torricelli a été signée en 1992, puis la loi Helms-Burton en 1996, et le dénommé « Plan Bush » contre Cuba en 2004. La persécution organisée contre nos transactions financières s’est multipliée, le commerce extérieur a chuté de plus de 80 %, le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 35 %, le pouvoir d’achat des travailleurs a diminué, ainsi que la disponibilité des aliments et des médicaments.

Cuba est sorti victorieux de cette épreuve, ce qui a surpris beaucoup de monde, mais pas nous. La cohésion sociale n’était pas brisée, la souveraineté nationale s’est défendue avec succès, et les indicateurs de santé et d’éducation sont restés honorables. De même, l’industrie de la biotechnologie a augmenté ses exportations et le PIB s’est remis à augmenter.

Mais même si on gagne des batailles, ils restent des blessures. C’est le cas dans le domaine de la science, ne nous voilons pas la face. Les indicateurs de volume et de productivité de l’activité scientifique ont été sapés au cours de la Période Spéciale, y compris le capital humain. Plusieurs de ces indicateurs, au-dessus de la moyenne de l’Amérique latine pendant un temps, sont aujourd’hui en dessous. Après ces grandes difficultés économiques, il faut s’attendre à ce que la science, par sa propre orientation à long terme, récupère son retard plus lentement que les autres secteurs de la société. Espérons que cela ne tarde pas trop, car il y a un moment où les difficultés passagères deviennent permanentes, et nous ne devons pas en arriver là.

Maintenant et dans le cadre de la mise en œuvre de la politique économique et sociale, adoptée par le sixième Congrès du parti, il faut identifier et traiter les blessures et séquelles.

La résistance héroïque du peuple cubain au cours des deux dernières décennies ne vaudrait rien si elle ne nous conduit pas à la société socialiste, prospère et durable à laquelle nous aspirons. Pour cela nous avons besoin de science, de beaucoup de science dans de nombreux domaines de notre société.

Les défis d’aujourd’hui

Nous allons pouvoir surmonter la Période Spéciale et construire un socialisme prospère et durable ; mais ce ne sera pas un retour aux années 80. Ce sera différent parce que le monde a changé et qu’il est impossible pour des petits pays d’asseoir leur souveraineté sur une autosuffisance économique ; nous devons nous insérer dans l’économie mondiale de façon intelligente, dans les échanges de marchandises, de services et de connaissances. C’est le défi économique. Cuba, qui est un petit pays, n’a pas comme la Chine, une énorme demande intérieure qui attire l’industrialisation. Nous n’avons pas non plus de ressources minérales ou énergétiques sur lesquelles baser nos exportations, ni de vastes étendues de terres pour l’agriculture, l’élevage ou l’exportation agroalimentaire.

Notre levier de croissance économique doit être les produits et services de haute valeur ajoutée, fondée sur la science et la technologie. Fidel le disait en 1993 : « nous devons développer la production de l’intelligence... c’est comme ça que nous trouverons notre place dans le monde... pas autrement ".

Il faudra pour cela des entreprises actives dans la science et la technologie et des institutions scientifiques en relation avec ces entreprises. Pour cela il faudra réinventer et mettre en œuvre un cadre juridique qui permette de tels échanges. Il faudra trouver comment de nouvelles entreprises de haute technologie peuvent émaner des organismes académiques ou universitaires qui sont prêts pour ce changement.

Aujourd’hui, notre population n’augmente pas et vieillit. Il est évident que ce phénomène est du à nos problèmes économiques mais ce changement démographique est aussi le résultat de l’augmentation de l’espérance de vie des cubains et le niveau d’éducation des femmes qui fait réduire le taux de natalité. C’est un problème qui montre certes un phénomène social positif. C’est le défi démographique. Il faudra développer une stratégie de santé publique pour les maladies chroniques liées au vieillissement ; et une politique du travail qui permettent aux cubains d’être socialement actif jusqu’à un âge plus avancé. Et pour cela nous avons besoin de beaucoup de science.

La défense de notre culture et nos valeurs doit s’adapter à ce monde constamment connecté, dans un flux rapide d’informations et d’influence culturelle. On ne sait pas encore si cette mondialisation conduit à une uniformisation et à un appauvrissement culturel sous l’hégémonie de ceux qui ont plus de moyens pour communiquer, ou si elle ouvre la voie à une diversité culturelle enrichissante.

C’est le défi social. Et là aussi nous aurons besoin d’approches scientifiques, en particulier dans les sciences sociales. Il faut donc construire une théorie et une pratique de ce que doit être l’entreprise d’Etat socialiste, ses relations internes dans la micro-économie et son lien avec la macro-économie.

Plus nous avancerons vers des entreprises de haute technologie, plus le côté social de la production sera important et plus le socialisme sera fort. Nous aurons besoin d’une infrastructure scientifique importante et efficace pour fournir un flux de connaissances et de technologies adaptées aux tâches de la société cubaine.

Il ne s’agit pas d’entretenir des capacités scientifiques mais de les faire progresser. C’est le défi de la science. Nous aurons besoin d’indicateurs objectifs pour retrouver et accroitre un potentiel scientifique que nous pourrons expliquer à la population. Il faudra trouver le bon équilibre entre la science à court terme, nécessaire dans le secteur privé, et la science à moyen et long termes, pratiquée dans le secteur public.

Les deux secteurs doivent être couverts, sans en privilégier un au détriment de l’autre.
Ces questions ont été débattues en séance plénière de l’Académie des Sciences, ainsi que dans d’autres réunions ou séances de travail. Nous devons nous dépêcher si nous voulons relever ces défis avec succès. Nous allons avoir besoin d’une société, d’une société tout entière, forte d’une culture scientifique qui lui sera utile dans les décisions quotidiennes, pour étudier, raisonner, trouver des solutions en s’aidant d’hypothèses vérifiables ; une société capable de rejeter l’improvisation, la décision arbitraire, la pseudoscience, l’imitation et le superficiel.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de la science.


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