Enfin le jazz vint ! C’était en 1977. Après 18 ans d’absence (2e partie)

lundi 18 mai 2015
par  Michel Porcheron

Il n’y aura pas de rétablissement des relations entre les Etats-Unis et Cuba, en matière de jazz. Elles sont rétablies depuis 1977, il est vrai après 18 ans de silence radio. Un trio de géants du jazz Dizzy Gillespie, Stan Getz et Earl Hines se produisit au teatro Mella, avant la montée sur scène, pour une jam-session historique des musiciens cubains du groupe Irakere, conduits par Chucho Valdés. L’année suivante, ces mêmes musiciens étaient invités à jouer au Carnegie Hall, lors du Festival de New Port. Une autre première dans l’histoire du jazz entre jazzmen américains et jazzmen cubains.

Le critique cubain, une sommité (la seule) Leonardo Acosta était dans la salle ce soir là de mai 77 au Mella. Il raconte. Si le correspondant de l’AFP dut relater, normalement, dans l’urgence, Acosta n’eut l’occasion de le faire que bien plus tard. Son témoignage vaut le détour.

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Enfin le jazz vint ! C’était en 1977. Après 18 ans d’absence (2e partie)

Par Michel Porcheron

En ce mois de mai 1977, le bateau de croisière Daphné croisait au large de La Havane. Une croisière touristico-musicale pour happy few avec bermuda dans les Caraïbes.  

Une escale à La Havane, avec des croisiéristes à bord, était-elle prévue de longue date ? Ce n’était pas l’époque.

Fut-elle « improvisée », au dernier moment, en raison de la présence à bord, assurant le « divertissement » musical, de trois géants du jazz, Dizzy Gillespie, Stan Getz (déjà venu pour la première fois à Cuba en 57/58) et Earl Hines, le vétéran avec ses 74 ans, et d’autres musiciens sideman premiers couteaux, comme le corniste et compositeur multi-instrumentiste David Amram, Ray Mantilla (percussions) JoAnne Brackeen (p) , Billy Hart (drums)…ainsi que Leonard Feather (1) et un certain …Ry Cooder, qui eut de la suite dans les idées  ? 38 ans plus tard, l’histoire ne le dit toujours pas.

Qui organisa l’escale, le séjour  des jazzmen yankees,  le concert du Mella, ainsi que « aussi important », le « bœuf » au Salon Caribe de l’hôtel Habana Libre (calle L, Vedado) qui eut lieu le matin même avec les « Yankees » et l’orchestre cubain Irakere ?

Nul ne le sut, nul ne le sait, histoire qui laisse déconcerté, quand on sait que rien de tout cela ne pouvait être mené à bien ici sans une longue et méticuleuse organisation préalable. Tout cela impliquait par ailleurs des autorisations en bonne et due forme du côté américain. Le Daphné naviguait pour une compagnie américaine,  ses passagers qui allaient pouvoir descendre à terre étaient américains.

Dizzy Gillespie, qui rêva toujours de se rendre à Cuba depuis 30 ans, eut-il un rôle prédominant dans cette entreprise ? Côté haute politique, on imagine mal Fidel Castro et …le président Jimmy Carter, en poste à la Maison Blanche depuis janvier 77, dans l’ignorance d’un évènement d’une telle ampleur.      

Le concert fut si bien pensé et méticuleusement organisé que fut établie une liste exhaustive des personnes qui allaient y assister « sur invitation personnelle », au strapontin près. Un public officiel, trié sur le volet, qui n’avait rien de musical. Des happy fews avec guayabera.  

Mais après tout, le concert eut lieu, un concert historique, mémorable. On en parle encore dans le mundillo cubain du jazz. Il vaut mieux ça n’est-ce pas que les concerts qui n’ont pas eu lieu, entourés de la même politique du secret, comme par ailleurs, les livres qui n’ ont pas été publiés, les pièces de théâtre qui n’ont pas été jouées ou les films  passés à la trappe.    

Quand Earl Hines, honneur au vétéran, Stan Getz, le plus jeune avec ses 50 ans et Dizzy Gillespie, qui allait avoir 60  ans en octobre, montèrent sur la scène, à la tête de leurs groupes respectifs, de ce grand théâtre de La Havane, le Mella, un mercredi soir de mai 1977, mettant  fin à plus de 18 ans d’absence de jazzmen américains dans la capitale cubaine, c’est paradoxalement aux Etats-Unis, que ce concert fit date.

Pourtant pour les heureux (et talentueux) musiciens cubains qui furent choisis pour participer à la jam session de fin de soirée, les portes des salles de concert des Etats Unis allaient s’ouvrir dès l’année suivante. Les Irakere (1973) de Chucho Valdés montaient pour la première fois sur la scène du Carnegie Hall, lors du Festival de Newport 78.  Il  y a 37 ans. « Le blocus » du jazz était levé. Bon an mal an par la suite

[Jusqu’en 59, les jazzmen américains venaient à Cuba au rythme régulier des vols New York-La Havane, tandis que les meilleurs musiciens cubains s’installaient aux Etats- Unis, pour y mener une vraie carrière et y enregistrer du jazz. On mentionnera  Alberto Socarras, Machito, Mario Bauza, Chano Pozo et Chico O’Farrill. Selon les époques, à partir de 1946, leurs noms et leur talent furent associés à Dizzy Gillespie qui, ainsi, dut attendre plus de trente ans pour se rendre au pays de ses protégés].  

Pour les quatre journalistes occidentaux en poste alors à La Havane (2 de l’AFP, Reuters et Radio-Canada) comme d’ailleurs pour leurs collègues cubains spécialisés, ainsi que la très grande majorité des musiciens havanais, l’annonce de ce concert historique tomba du ciel en un éclair et prit tout le monde de court.

Pour savoir (presque) tout sur cet évènement musical hors du commun – le concert lui-même et ses dessous -  l’unique référence – encore aujourd’hui- est le témoignage  qu’en fit le seul vrai grand connaisseur cubain du jazz, le jazz des deux côtés du Détroit de Floride, l’éclectique Leonardo Acosta (1933) comme le dit son CV ou sa CV (carte de visite), journaliste, musicien (saxophone), musicologue, essayiste, écrivain (Premio nacional de Literatura 2006),  entre autres titres. Il est le seul à avoir écrit un livre exclusivement sur le jazz à Cuba [« Un siglo de jazz en Cuba » Editorial Museo de la Música, La Habana, 2012, 328 pages et un Index analytique, ouvrage qui fait suite à une première édition « Descarga cubana : el jazz en Cuba » en deux volumes : « El Jazz en Cuba, 1900-1950 » (2000) et « 1950-2000 » (2002), aux Editions Union UNEAC.

Traduit en anglais (Cubano Be, Cubano Bop : Onde Hundred Years of Jazz in Cuba (Smithsonian Books, Washington DC, 2003), il n’a pas jusqu’ici curieusement  bénéficié d’une traduction en français.

Leonardo Acosta est par ailleurs l’auteur de l’introduction (de la version en espagnol) du livre (1956) de Marshall W. Stearns « The Story of Jazz » (« La Historia del Jazz », 1966, La Habana, Ed.Nacional del libro).

A défaut d’un livre de Leonardo Acosta, au moins trois auteurs en France, dans des registres différents, sont à lire : Isabelle Leymarie, François-Xavier Gomez et Luc Delannoy.    

Voici  ce que fut le concert américano-cubain de mai 1977 comme le raconte Leonardo Acosta, à la virgule près :

« En 1977 fit escale à La Havane le paquebot de croisière touristique et jazzistique, le Daphné,  qui avait à son bord Dizzy Gillespie, Stan Getz, Earl Hines, David Amram, Ray Mantilla ainsi que d’autres musiciens,  excursion qui allait culminer avec un concert au théâtre Mella (Linea y A, El Vedado). Pour la  première fois depuis la rupture des relations entre les Etats Unis et Cuba, nous recevions une représentation nourrie de musiciens de jazz nord-américains, quelques uns d’importance historique exceptionnelle.

Le légendaire Earl Fatha Hines vint avec un groupe qui incluait au saxo et à la clarinette Rudy Rutherford, le bassiste John Ore, le batteur Eddie Graham et les chanteurs Marva et Ry Cooder.  Leurs numéros les plus forts et de saveur latine (sabor latino) furent Tangerine et Caravan.

Stan Getz avait au piano JoAnne Brackeen et à la batterie Billy Hart, renforcés par le multi-instrumentiste (« en cualquier instrumento ») David Amram et Ray Mantilla (percussionniste-tumbadora). Mais ceux qui remportèrent (robarse) le show furent David Amram  et bien sûr Dizzy Gillespie.

Le groupe de Dizzy était composé  de Rodney Jones (guitare) Ben Brown (basse) Mickey Roker (batteur) et Joe Ham (timbales), auxquels s’étaient joints également et Ray Mantilla et David Amram. Le « espontaneo » Amram, en plus de présenter son œuvre « Memoriam to Chano Pozo », en hommage au « tamborero » cubain, joua du piano, de la guitare, du xylophone, des percussions et de la flûte de divers type.

Le concert s’acheva avec les Irakere jouant avec Amram, Dizzy, Getz et autres musiciens, incluant, le quartette de percussion cubaine, Los Papines. La pièce qui servit de base à cette jam session fut l’historique « Manteca » de Chano et Dizzy lors d’un hommage à Chano Pozo.

Nous ne connaissons pas les impressions de l’historien et critique Leonard Feather (1), qui était du voyage, mais le critique de Down Beat, Arnold Jay Smith fit un excellent compte  rendu de ce voyage et souligna que la musique révéla une fois de plus qu’elle était un langage commun. « Il existe réellement une fraternité dans la musique, qui comme l’amour, n’a pas besoin de traduction, seulement de l’improvisation » (Down Beat, 11 août 1977 « Jazz Cruise to Cuba »)

Peut être plus important que le concert en soirée  au Mella, fut la rencontre qui eut lieu dans la matinée au Salon Caribe de l’Hôtel Habana Libre, où les membres des Irakere purent jouer une jam forcément improvisée avec Dizzy, Amram, Getz et les autres visiteurs, lesquels dans leur ensemble exprimèrent leur surprise  face à la grande qualité du jazz à Cuba.

Dizzy déclara plus tard à la presse qu’il avait comblé son désir  de longue date de visiter l’Ile, patrie de son ami cher et sideman Chano Pozo.

Dans les années qui suivirent Dizzy (2) revint à Cuba à trois reprises à l’occasion des festivals annuels havanais, Jazz Plaza (créé en 1980).

Cependant, dans les dessous (entretelones) de ce rendez vous inespéré entre jazzmen des deux pays, comme on pouvait s’y attendre, il y eut aussi des aspects négatifs.

Malheureusement, la majorité des musiciens de jazz cubains ne furent pas invités ni pour la rencontre informelle du Habana Libre, ni au concert du soir. Ne furent même pas vendues au public des entrées au théâtre Mella, car la bureaucratie culturelle (3), toujours aussi timorée à l’égard de tout qui provenait des Etats Unis, eut recours à la procédure des entrées sur invitation. Résultat : le public fut composé, en premier lieu, des fils de fonctionnaires, pendant que des dizaines de musiciens et fanatiques de jazz, au courant de la présence de Dizzy, se présentaient au théâtre, étant refoulés au guichet (rechazados) : c’était « seulement sur invitation ».

Horacio Hernandez (4) et moi- même ne fûmes invités seulement quand Rafael Somavilla, alors tout nouveau Director de Música du Ministère de la Culture, récemment créé, se rendit compte que personne d’autre, ne pouvait rédiger les notes de présentation de tous les visiteurs, mais nous ne fûmes pas invités à la jam-session du Habana Libre. Plus tard, Leo Brouwer s’excusa avançant que « tout fut si rapide »

L‘arrivée de ce bateau de croisière fut si inattendue qu’elle prit par surprise tous les Cubains, du Ministère de la Culture à la presse et les musiciens eux-mêmes. Il résulta que cet évènement jazzistique dont le point culminant a été un grand  concert dans un théâtre au centre même de la capitale, fut quelque chose comme un évènement underground, qui n’eut aucun écho dans notre presse culturelle, alors que les revues américaines de jazz informaient, avec un luxe de détails, le voyage complet du Daphné et la rencontre avec les musiciens cubains.

Toutefois, cette visite fut positive pour le jazz local : les jugements de musiciens et des critiques nord-américains sans aucun doute eurent leur influence pour que soient invités les Irakere au Festival de Newport en 1978. Les Cubains partagèrent la scène du Carnegie Hall ce jour là avec trois des plus grands pianistes de jazz de tous les temps : Bill Evans, McCoy Tyner et Mary Lou Williams ».

NOTES (mp) :  

(1)- Les jazzmen du Daphné ne pouvaient pas être mieux drivés. Leonard Feather (1914-1994) est considéré depuis les années 60 comme le plus important critique de jazz aux Etats-Unis. Auteur de Encyclopedia of Jazz (1955), son premier ouvrage, plusieurs fois mis à jour, il collabore à de multiples périodiques internationaux, à commencer par Metronome, Down Beat, tout en étant producteur de concerts et superviseur de séances d’enregistrements. Durant son séjour à La Havane, il prendra beaucoup de notes.

(2)  Dans son autobiographie  To Be or not to Bop » (1979) Dizzy Gillespie commente -hélas brièvement - son premier séjour à La Havane, en mai 1977.

Le plus cubain des jazzmen US (p.493) écrit : « J’ai commencé à raisonner dans l'optique d’une consolidation des relations entre les Etats-Unis et Cuba sur le plan  artistique. Il fallait jouer avec eux, et non pas contre eux. Il y a une grande différence entre esprit de compétition et esprit de coopéra­tion. Et la meilleure solution est la seconde.

C'est ce qu'on a fait quand on est allés à Cuba après que le président Carter eut levé l'interdiction, et tout a très bien marché. En ce moment même, j'essaie d'amener les Etats-Unis et Cuba à collaborer pour organiser un concert auquel je participerais et dont le bénéfice irait à la construction d'une école à Cuba, ainsi qu’à un monument vivant dédié à la mémoire de Chano Pozo »  

S’il avait mis à jour son autobiographie, le trompettiste et chef d’orchestre n’aurait pas manqué de relater ses trois autres voyages à La Havane en 1985, 1986 et 1990.

(3)- Dans toutes les époques, « la bureaucratie culturelle » a fait des siennes, indélébiles ou non, avec plus ou moins de succès, mais toujours dans le ridicule. L’espace nous manque pour être ne serait-ce que sommaire.  

(4)- Horacio Hernandez fut le grand monsieur  discret  - méconnu en dehors du milieu musical- - du jazz à Cuba, sa mémoire et son présent. Sans lui, encyclopédie vivante,  animateur de radio (CMBF), très tard en soirée (23h00)  sans budget, l’histoire du jazz à Cuba, -- autant le jazz cubain que le jazz américain-- sa divulgation et sa connaissance n’aurait pas été la même. Il n’eut pas la « carrière » qu’il aurait pu (dû) avoir. Sa réserve, sa timidité n’expliquent pas tout. Son nom ne figure pas dans le Diccionario Enciclopédico de la Musica en Cuba, en quatre volumes de Radamés Giro (2007, Ed. Letras cubanas).  

Découvrir de nouveaux talents, se documenter, faire aimer tous les jazz, transmettre son savoir était son unique passion. S’il est forcément cité ici ou là, aucun ouvrage, aucun article ne lui a été consacré, en dehors de sa « nécro » ( ?). Il était pourtant « le fournisseur » d’infos, numéro 1. Il organisait des mini-concerts chez des particuliers, il donnait des conférences.

Très  jeune, avant la Révolution, Horacio H. était déjà un grand amateur de jazz. Dizzy Gillespie, depuis longtemps le jazzman le plus cubanisé  était son musicien préféré. Il n’avait pas hésité à se laisser pousser la petite touffe de poils au-dessous de la lèvre inférieure, et se coiffer d’un béret noir, deux « accessoires » purement gillespiens.

Quand le journaliste Rafael Gonzalez Escalona publie sa critique sur le livre  de Leonardo Acosta Un siglo de jazz en Cuba, (2012) il écrit : « Ce livre est le fruit d’une minutieuse investigation dont l’unique antécédent  est un texte de Horacio Hernandez – regrettablement inédit, auquel Leonardo Acosta a eu accès- qui lui servit de guide fondamental » (Temas, avril-juin 2014, n° 78).

Leonardo Acosta a eu l’occasion de préciser qu’il a eu entre les mains, le temps d’y travailler, une copie tapée à la machine, intitulée « El Jazz en Cuba : su origen y evolucion ». Aujourd’hui encore, le texte de Horacio Hernandez reste introuvable. Perdu de vue.(mp)    


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