L’ancien et le neuf ...

jeudi 11 juin 2015
par  Traduit par Pascale HEBERT

Un article de Graziella Pogolotti, publié le 6 juin 2015 dans le quotidien cubain Juventud Rebelde et traduit par Pascale Hébert.

Graziela Pogolotti, née à Paris, Critique d’art, essayiste, éminente et prestigieuse intellectuelle cubaine, promotrice des Arts visuels cubaine. Présidente du Conseil consultatif du Ministère de la Culture, vice-présidente de l’ Union des écrivains et artistes de Cuba . Membre de l’ Académie cubaine de la langue .

Ce sont les petites choses qui font la grandeur !

Ma maison possède un mobilier hétérogène. Certains meubles sont centenaires. Presque tous ont besoin de réparations. Les livres s’amoncellent un peu partout. Je me reconnais dans cette ambiance parce qu’elle est en étroite relation avec mes traits de personnalité et avec mon histoire personnelle. Ils ne sont pas arrivés tous en même temps. Je me souviens des circonstances qui les ont progressivement réunis. La bibliothèque ronde a été dénichée dans un de ces déballages autrefois appelé marché aux puces, où s’accumulaient toute sorte d’objets, laissés comme gage d’un prêt d’usurier. Ses étagères luisent encore de leur brillant vernis d’origine. Elle m’a suivie partout depuis 1940.

Je ne prétends pas imposer à tout le monde ce modèle qui peut sembler hérité d’une vie de bohème qui n’a jamais existé. Mais je suis atterrée par la monotonie en série qui rend prévisibles les salles de séjour et les chambres où nous pénètrerons un jour par hasard, avec leur canapé et leurs fauteuils et la table basse qui va avec, tous disposés de la même façon, par la facilité avec laquelle nous nous défaisons d’objets de valeur pour acquérir, si nous avons assez d’argent, le salon que propose le supermarché, semblable à celui du voisin et signe extérieur d’aisance économique et de statut social, sans tenir compte des impératifs du climat ni de la saveur familiale du foyer. L’obsession des apparences a stimulé la fabrication en série de colonnettes en plâtre dépourvues de valeur ou de style qui se répandent sur toute la surface de l’Ile.

Je ne rejette pas l’esprit de modernité. Mais je refuse de voir l’espèce humaine logée dans des ruchers identiques, étrangers aux contextes culturels spécifiques. Il y a toujours eu des architectes qui ont conçu de belles maisons, des jardins et des artisans qui travaillaient le bois, la céramique et fabriquaient les objets nécessaires à la vie domestique. A Cuba, nous avons pu bénéficier d’une excellente tradition d’ébénistes et de forgerons. Ils réalisaient des œuvres de commande pour des clients haut placés. Les pauvres se contentaient du minimum pour dormir, et le cas échéant, pour manger.

Au XXème siècle, on a assisté au développement du design industriel à grande échelle. Tout en tenant compte des possibilités de l’Ile, à partir du triomphe de la Révolution, on a reconnu l’importance du design. Le grand saut en avant s’est manifesté immédiatement dans les arts graphiques qui ont modifié l’image des livres et des revues reconnus nationalement et internationalement. La qualité des affiches cubaines a contribué à diffuser des modèles de goût. Beaucoup de jeunes les ont incorporées dans leur environnement le plus proche, parce que les paradigmes s’établissent grâce la présence compulsive de la visualité.

C’est la même chose pour les manières et pour les modes vestimentaires, pour les accessoires domestiques, pour le mobilier et même pour la valeur reconnue des matériaux utilisés. Le plastique est entré dans la vie courante par la porte arrière, de façon presque honteuse. Les premiers articles se sont imposés pour des raisons d’ordre pratique. Faciles à laver, ils séchaient rapidement et n’avaient pas besoin de repassage. Tout ce que nous avait offert la nature, de plus en plus rare : la soie et le coton, les bois précieux, conservait son prestige. Maintenant, le plastique a tout envahi, au point que beaucoup bannissent les anciennes portes en cèdre ou en acajou joliment vernies qu’ils remplacent par des substituts de moindre qualité, tous éblouis par une fausse conception de la modernité.

Dans les années 60 du siècle dernier, Celia Sanchez Manduley a soutenu certains projets de développement proches de la projection d’un design qui conjuguerait tradition et modernité, authenticité cubaine et sens utilitaire. Peu de gens savent que l’héroïne de la Sierra et de la plaine avait été éduquée dans une ambiance propice à l’épanouissement de l’art et de la culture. Son père, le docteur Sanchez Silveira, entretenait des liens étroits avec les très actifs intellectuels de Manzanillo, aux idées avancées tant en politique qu’en matière de création artistique. Depuis la ville de Manzanillo, Orto, la plus résistante des revues culturelles cubaines du siècle dernier, irradiait dans l’ensemble du pays.

Dans ce contexte, Celia avait raffiné sa sensibilité humaine et esthétique. Pour adoucir le sévère profil architectural qui héberge le Conseil d’Etat, le peintre René Portocarrero a réalisé une énorme fresque murale en céramique, qui est un chant à la nature en harmonie avec les espaces de verdure unique rapportés de la Sierra Maestra. Modeste, efficace, attentive aux détails, elle s’est attachée à unir l’utile et le beau dans l’exécution des œuvres qui lui ont été confiées.

L’aménagement du Parc Lénine a inclus la commande des originales assiettes en céramique pour l’une des cafétérias. Avec l’aide du designer Gonzalo Cordoba, elle a ouvert un petit marché destiné aux élites européennes pour un mobilier conçu et fabriqué à Cuba. C’étaient des actions à petite échelle qui s’efforçaient d’ouvrir des voies.

De nos jours, le design influe de plus en plus dans la vie quotidienne, il façonne les goûts, affirme des valeurs et, de cette manière, il agit sur le comportement des personnes. A Cuba l’Institut Supérieur de Design a formé des générations de professionnels insuffisamment utilisés pour améliorer l’ambiance qui nous entoure et la qualité de la production nationale.

On discute beaucoup de l’adoption inappropriée des modes. Bien souvent, on prend comme modèle l’habillement du monde du spectacle, jamais adapté aux déplacements de la vie quotidienne. La télévision pourrait proposer des paradigmes par le biais des séries, en combinant l’indispensable touche de modernité avec l’adaptation au milieu dans lequel évoluent les personnages, à leur âge et à leur physique. La même approche peut s’appliquer à l’image des intérieurs, pas nécessairement luxueux, mais pratiques et fonctionnels et elle peut aussi donner des exemples d’une meilleure utilisation des espaces disponibles.

Certains traits identitaires proviennent de la relation avec le climat. Les voyageurs du XIXème siècle observaient que, sans pour autant s’écarter des canons de la mode, les femmes adoptaient des vêtements plus légers et on laissait les fenêtres ouvertes sur la rue, augmentant ainsi l’échange entre le dedans et le dehors, entre l’espace privé et l’espace public. Les avenues bordées d’arcades offraient de l’ombre et un abri sûr pendant les brusques averses tropicales. Les aliments procèdent du métissage et de l’histoire sociale du pays. Le manioc nous vient des aborigènes. La tradition des viandes salées vient de la nécessité de conserver les vivres en l’absence de glace, de glacière ou du plus récent réfrigérateur. De ce qu’imposait la nécessité est venue l’habitude qui s’est transformée en tradition. L’expansion urbaine du XXème siècle a introduit un nouveau plan d’urbanisme. L’ombre accueillante des rues étroites a trouvé un substitut dans la dense couverture arborée, aujourd’hui victime d’un surprenant élan destructeur.

La situation critique du logement et la rareté des marchandises disponibles limitent les choix en matière vestimentaire et en matière d’ameublement. Elles contribuent à hypertrophier le pouvoir de séduction d’autres modèles, elles favorisent la tendance à l’homogénéité et attisent la tentation de marquer sa différence par ce que l’on a ou par ce que l’on aimerait posséder.

Si l’on pense à l’avenir, cela vaut la peine de rappeler que ce sont les petites choses qui font la grandeur. A l’échelle territoriale, on peut identifier des matières premières utiles pour jeter les bases d’une production, créative dans son design, qui satisfasse les demandes du marché intérieur et qui puisse, peut-être, à un moment donné remplacer les importations. Nous débattons beaucoup de la perversion des goûts, de l’invasion de la banalité et du pouvoir de séduction du consumérisme. De la formulation abstraite des problèmes, il faut passer à l’analyse de leurs causes pour avancer peu à peu dans la recherche de solutions. Tout ne pourra pas se faire d’un seul coup et sur une grande échelle. Compte tenu des évolutions actuelles, nous devons construire nos paradigmes avec le regard tourné vers les demandes d’un quotidien inspiré par le tentant modèle du « Bien Vivre » *

*Concept intégré dans la Constitution de l’Equateur, inspiré par les aymara, et alternative à la société néolibérale. Il combine les notions de développement durable et d’épanouissement personnel.


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