De politiques culturelles (III)

dimanche 4 octobre 2015
par  Graziella Pogolotti Jacobson

Les artistes et les écrivains ont exprimé leur soutien inconditionnel avec le triomphe de la Révolution Cubaine. La presse et les revues culturelles de l’époque ont reflété l’aspiration généralisée pour obtenir le soutien nécessaire du gouvernement pour la mise en place des institutions destinées à parrainer les différentes expressions de l’art et de la littérature, ce qui garantirait également la professionnalisation progressive du secteur, condamné jusqu’alors à réaliser des tâches éloignées de leur vocation.

Il semble inutiles rappeler ici l’histoire de la liste considérable des institutions fondées à partie de 1959, en commençant par l’ICAIC (Institut Cubain de l’Art de l’Industrie Cinématographique), impensable jusqu’alors. Peu perçoivent que les nouvelles structures organisationnelles et de production entraîneraient l’apparition de métiers, de techniques et de spécialités existants auparavant, en certaine mesure, de façon larvaire. Ce tissu de nouveaux acteurs a pris part aux processus créatifs et comme médiateurs quant à la diffusion de la culture. Avant la formulation explicite des orientations de la politique culturelle, la pratique impose une réalité. Des facteurs de distinctes natures, dont la censure appliquée au documentaire PM a été un déclencheur, elle a conditionné le dialogue de Fidel avec les écrivains et les artistes avec ses Paroles aux intellectuels.

Après plus d’un demi-siècle de cet événement mémorable, il vaut la peine d’essayer une réinterprétation de ses contextes. La conjoncture et le texte ont été réduits par des interprètes de l’ample et contradictoire spectre politique quant au positionnement autour de la liberté de création. Dans le contexte de l’époque, ces préoccupations ont animé les participants. Mais attention avec les concepts abstraits. Nous convergions tous quant à la défense de la Révolution, l’invasion de Playa Giron étant encore fraîche, qui, en plus d’un sens, a défini les camps. La défense du pays a contribué à unir deux traditions de pensée. L’aspiration socialiste et l’ancienne nuance nationaliste. Beaucoup, je les connaissais personnellement, ont réclamé leur droit de porter l’uniforme de milicien en ce moment. Le débat ce centrait en réalité sur le fantasme du réalisme socialiste.

La controverse politique, en marge d’une analyse conceptuelle responsable, a conduit à l’extrapolation de l’essence de la polémique sans prendre en compte les caractéristiques spécifiques du processus cubain et à minimiser la réflexion présente dans le substrat des Paroles aux intellectuels. L’année 1961 a été celle de Giron et aussi celle de la Campagne d’Alphabétisation. La politique de l’éducation et la politique culturelle provenant d’un tronc commun : rendre au peuple les droits toujours violés. Le slogan de la campagne affirmait, selon les dires de Fidel : « La Révolution ne te dit pas croit, la Révolution te dit lit ». La perspective émancipatrice convoquait à construire un jugement propre.

L’alphabétisation sans précédent de la population en un an a pu être réalisée en mettant de côté les technicismes afin de promouvoir une large mobilisation populaire. Au début, ce furent des hommes et femmes de bonne volonté, puis des milliers d’adolescents qui ont quitté leur foyer pour aller vivre avec les familles de paysans dans des endroits éloignés. Le but instructif est devenu une action culturelle ayant de profondes répercussions. C’était la reconnaissance mutuelle entre deux univers distants, existant sur une seule île.

Inclure la dimension culturelle, avec le sport, l’éducation, la santé et l’emploi dans les droits des citoyens et projeter leur démocratisation faisait partie des tendances les plus avancées de la pensée au milieu du XXe siècle, également associée à la réactivité, à la rénovation des mouvements anticolonialistes. Pour ne citer qu’un exemple d’une grande résonance, Frantz Fanon a souligné l’aspect subjectif, donc culturel, du problème. Mettre en œuvre la façon de le faire était extrêmement complexe, étant donné les carences dans une articulation théorique adéquate qui romprait le partitionnement existant entre les plus raffinées expressions de la création artistique et littéraire comprise comme expérience humaine. Les liens entre la culture et la société, centrés sur les possibles lectures idéologiques des textes par des fonctionnaires qui sous-estiment le sentiment populaire, masquaient l’interaction dialectique entre les différents milieux.

Circonscrire la notion de culture à la création artistique et littéraire a déterminé l’orientation des institutions vers les politiques de diffusion qui atteignaient les majorités sur le territoire national. La Editorial Nacional a publié des grands tirages à petit prix, l’ICAIC (Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique) a mis en place le cinéma mobile dans les zones rurales, on a promu des groupes de théâtre dans toutes les provinces, le nombre de galeries a augmenté, la musique symphonique et le mouvement choral ont reçu un soutient important. La tradition des études ethnologiques, héritée de la République, a favorisé le sauvetage et la légitimation du folklore. Par contre, on ne comptait pas de recherches abordant la réalité complexe de la culture populaire vivante, y compris ses spécificités, avec son canevas de tradition, de créativité artisanale collective avec son substrat ludique et participatif. Le premier atlas de la culture populaire traditionnelle a été réalisé dans les années 1980. Peu diffusé suite à cause des contraintes économiques de la crise des années 1990, son impact a été très limité. Ce vide a rendu propice des erreurs dans la conduite des processus qui ont contribué à donner forme à des événements aussi important que les carnavals.

La démocratisation a eu des résultats tangibles dans la diffusion des valeurs culturelles et dans l’organisation d’un solide système d’éducation artistique qui a incorporé au corps enseignant des maîtres de l’avant-garde dans toutes les manifestations et a rescapé des jeunes talents provenant majoritairement des couches sociales les plus humbles. La projection instructive du programme a abouti à la stimulation du développement du mouvement de amateurs comme un voie fondamentale de la participation populaire. En prenant en compte des coordonnées similaires à celles validées par la campagne d’alphabétisation réussie, on a conçu une idée de portée massive au moyen de la rapide préparation d’instructeurs avec le parrainage des syndicats, des universités, des organisations paysannes et des forces armées, quelque chose de similaire à ce qui était mis en place par les pays socialistes. La pratique a révélé les problèmes sous-jacents. Les amateurs ont reproduit les modèles établis par l’art professionnel sans prendre en compte leurs propres formes expressives. La routine s’est imposée à long terme. Dans la plupart des organisations impliquées, les festivals sont devenus des objectifs à atteindre, sujets à l’improvisation de dernière minute. Il s’agissait d’une marque de l’époque, le coût à payer pour le manque d’études culturelles profondes dans le théorique et dans les indispensables recherches sur le terrain, complétés par la faiblesse des travaux anthropologiques quant à ses aspects sociaux et culturels.

Cependant, le résultat de la mise en œuvre d’une politique culturelle avec l’appui du gouvernement s’est traduit dans la croissance des niveaux de l’éducation, dans l’expansion d’une immense vie culturelle et dans le surgissement de générations d’artistes hautement qualifiés qui ont façonné le panorama créatif de l’époque. Ce n’est pas mon intention de reprendre ici une histoire du demi-siècle. J’ai l’exposé en d’autres occasions. Maintenant, mes notes prétendent formuler, avec ces antécédents, certaines idées qui contribuent au débat contemporain sur les politiques culturelles dans le contexte de la globalisation néolibérale.


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