Je mourrai face au soleil

par Graziella Pogolotti, Présidente de la Fondation Alejo Carpentier
mercredi 1er juin 2016
par  Graziella Pogolotti Jacobson

Enracinée à la nation et à la culture cubaine, les deux inséparables.

Je n’aime pas les haricots. Je déteste la malanga. Je suis émigrante et je proviens d’une famille d’immigrants. Seul mon père est né à La Havane. Cubain dans l’âme, malgré avoir vécu à l’étranger durant de nombreuses années, il a voulu laisser ses os sur cette terre et, heureusement, il y est parvenu.

La passion pour l’île est entrée par les pores, par le biais de la fascination de la mer et l’odeur de l’air marin dans la circonstance heureuse d’avoir de l’eau de touts part. J’ai acquis un sentiment d’appartenance dans le quartier j’ai passé une partie de mon enfance et de ma jeunesse, celui de San Juan de Dios, près de la Loma del Ángel, habité par des gens modestes, travailleurs, pauvres, mais décents, des ouvriers, des vendeurs, des instituteurs sans emploi, des employés de bureau. C’était un monde de portes ouvertes, dans lequel tous aidaient leurs voisins en cas de nécessité et conversaient de balcon à balcon à travers l’étroite rue Peña Pobre. J’allais aussi dans le parc, où l’on entend encore des rondes comme « Arroz con leche se quiere casar con una viudita de la capital… » (Riz au lait voudrait se marier avec une veuve de la capitale…). À l’école primaire, j’ai appris les rudiments de notre histoire. Une chute violente a failli me laisser une cicatrice : « Ce n’est pas grave – ai-je répondu – j’aurai une étoile sur le front comme Calixto García ».

C’est ainsi que j’ai avancé dans la vie. J’ai voyagé. Je me suis spécialisée en littérature française à Paris. J’ai récupéré mes liens avec ma famille italienne. Mais dans l’âme j’étais déjà enracinée à la nation et à la culture cubaine, les deux inséparables. C’est au cours de mes études universitaires que j’ai étrenné ma volonté de lutter en faveur de la construction d’un pays véritablement souverain, n’apparaissant pas devant le monde comme une république bananière. Après le triomphe de la Révolution, j’ai eu l’occasion de contribuer à l’édification de ces rêves dans les espaces qui me résultaient proches : l’éducation et la culture.

J’évoque ces souvenirs car les définitions conceptuelles sont indispensables actuellement. Les bases de la nation résident dans cette mosaïque diverse dont nous faisons tous partie, un peuple d’intellectuels, d’ouvriers, de paysans, d’activistes politiques, porteurs de la tradition et de la mémoire diverse marquées par la localité, la race, l’âge, le sexe, nous partageons les douleurs, les difficultés et les célébrations festives. La création artistique et littéraire fait partie de ces complexes réseaux culturels. Dans l’histoire de chacune des manifestations il y a toujours eu l’échange stimulant entre l’intérieur et l’extérieur. Je ne partage pas les préoccupations de ceux qui voient avec suspicion le concert des Rolling Stones. J’ai immédiatement pensé à la génération qui a converti les Beatles en icônes. Là se trouvaient des groupes d’amis avec des enfants d’âges différents, dans une heureuse convergence des générations. La création authentique de notre pays a la capacité de tout métaboliser.

Cependant, la bataille contemporaine pour la survie des nations se livre sur le terrain de l’autre culture, celle qui entre par les pores, par les différentes voies de communication massive. C’est celle qui intervient directement dans la vie quotidienne, fabrique des rêves, favorise l’évasion et inhibe l’exercice de la pensée. Le faiseur d’une œuvre matérielle ou immatérielle, tout comme l’artiste, garde une relation affective avec elle, chaque fois que l’amour et le don de soi est présent dans la réalisation. Dans les nuits fébriles sans sommeil augmente l’affection pour les enfants.

La culture, complexe tissu de vie, de mémoire, de coutumes, de façons de vivre ensemble, de célébrations, d’images artistiques, nourrit l’imaginaire populaire et se cristallise dans les symboles sacrés de la patrie. Les cubains n’ont jamais été xénophobes : minés par l’heureuse circonstance de l’eau de toute part, l’île a été un port. Après la Guerre d’Indépendance, les Espagnols qui ont choisi de rester dans le pays, y compris des soldats de l’armée d’occupation, ont reçu un traitement respectueux et ils ont fondé des foyers. Mais l’orgueil légitime émanant d’une culture de résistance ne peut pas être lacéré. On oppose le villageois vaniteux, le mimétique suiveur des modes étrangères aux demandes de son contexte spécifique, le citoyen honteux d’un pays qu’il sous-estime, obséquieux et servile avec les arrogants qui le méprisent.

Ces commentaires sont nés de certains phénomènes qui, par coïncidence, se sont manifestés dans la capitale. Fast and furious, un film commercial de piètre qualité, a fait irruption violemment dans la vie havanaise. Il a perturbé les communications dans les zones centrales. Il a affecté les étudiants et les travailleurs. Il a ajouté des tensions à la difficile vie quotidienne. Quelque chose de similaire est arrivée avec la présence du défilé de mode de Chanel. Il a imposé des interdictions inacceptables aux habitants de certaines zones. L’arrivée du premier paquebot étasunien, selon nos médias, a été accueilli par une chorégraphie plus propre d’un cabaret que d’un espace public : des jeunes filles portaient un très court vêtement fait avec le drapeau national.

Le bon sens indique la nécessité d’ouvrir des voies au commerce, à l’investissement et au tourisme pour affronter les difficultés économiques qui nous affligent. Le mandat de la réalité ne doit pas nous faire oublier qu’il s’agit, avant tout, de la lutte séculaire pour la défense de la nation souveraine. Il nous revient le droit d’établir, dans chaque cas, les règles du jeu. C’est le devoir de tous d’exiger le respect envers la dignité de nos citoyens, ce que José Martí nommait décorum. Le Maître aspirait à mourir face au soleil. C’est ainsi qu’il est mort, un 19 mai. Je veux aussi mourir ainsi, face à la lumière, à la vérité, aux principes, le sens de mon existence, découvert sur cette île où je suis arrivée à l’âge de huit ans, sans connaître la langue et sans avoir notion de son histoire et sa géographie. Ici, j’ai rejoint la cause de l’émancipation humaine, la lutte pour les marginalisés de la terre.


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