Le monde à l’envers

Lettres de Cuba
vendredi 3 juin 2016
par  Graziella Pogolotti Jacobson

Pour replacer la Terre à sa place nous n’avons pas besoin des muscles de l’Atlas mythologique. Il suffit de la volonté de millions de petits bras.

La terre reposait sur le ciel. Mais le ciel a été pollué. Ensuite, les dieux nous ont placé sous le ciel. Tout, y compris l’histoire, a commencé être raconter à rebours. Avec cette fable, Eduardo Galeano a donné sens aux vignettes qui composent Espejos. Amusant et transgressif, le livre parvient à reconquérir la sagesse implicite dans l’apparente naïveté des pourquoi fondamentaux afin de nous engager dans l’effort collectif pour remettre les choses en place et reconnaître qui nous sommes depuis le Sud de la planète. La métaphore se convertie en instrument pour apprendre à lire la réalité, et aussi en ultime prédication du récemment décédé Umberto Eco.

Les ordinateurs ont été conçus pour accomplir des fonctions similaires à celles du cerveau humain. Ils stockent des données et croisent des informations. Même quand la robotique avance à pas agités et parvient à produire un certain degré d’intelligence artificielle, il y aura des dispositifs d’incorporation difficile. Ce sont les mécanismes associatifs qui sont attribués, métaphoriquement, au cœur et qui, en réalité, résident dans une certaine méandre labyrinthique de notre système nerveux. Ils correspondent à la zone diffuse des émotions, de la sensibilité et des souvenirs déposés dans des sensations tactiles, olfactives, visuelles et sonores. Pour un célèbre écrivain français, la saveur d’un petit morceau de gâteau dissous dans une gorgée de thé, a réveillé l’évocation tangible de l’enfance sur laquelle il a construit un des grands romans du XXe siècle.

L’expérience magnifiée par l’œuvre de Marcel Proust anime également les simples mortels. Une nuit, en écoutant les nouvelles sur l’invasion de l’Irak, j’ai senti un frisson. Concentrée sur l’événement brutal, je n’avais pas fait attention au nom des fleuves qui traversent le pays. Tout à coup, l’évocation du Tigre et de l’Euphrate m’a transporté vers les merveilles de la Mésopotamie antique, avec les jardins suspendus de Babylone, le Code d’Hammourabi et l’écriture cunéiforme, imprimée sur l’argile. L’audace de l’architecture, l’aube de la jurisprudence et l’écriture me renvoyaient aux origines de l’appelée civilisation occidentale. Pendant ce temps, le monde, impavide, contemplait, préparé au massacre, à la violation des droits fondamentaux, la disparition des témoignages de nos racines originelles.

Imparable, une fois ouverte la boîte de Pandore, la soif prédatrice se multiplie, encouragée par le fondamentalisme et le besoin d’accumuler des richesse improductives qui n’assouviront pas la faim et la soif de beaucoup et nous priverons de la jouissance de l’immense Musée Imaginaire édifié par l’homme. Les coûts et les bénéfices sont mesurés en sommes de papiers cotés en bourses, multipliés ou réduits en poussière en un clin de œil.

La Terre occupera son site en reposant sur le ciel quand nous raconterons de nouveau des histoires vraies ou quand, avec un regard lucide, nous lirons les signaux de la réalité, libérés de l’effet hypnotique des images qui obnubilent l’intelligence et les sentiments, quand nous écarterons les constructions idéologiques métaphysiques, abstraites, situées à la marge des contextes et de l’histoire. Au nom des modèles civilisateurs et modernisateurs on a diabolisé des cultures, alors qu’on amplifie le spectacle d’un Moyen-Orient secoué par la violence. Nous oublions que la conquête des Amériques a commencé à partir de l’expulsion des Maures d’Espagne, les cultivateurs d’oliviers, les créateurs de splendides monuments architecturaux, les introducteurs du zéro en Europe, tolérant en matière religieuse, assesseurs juridiques d’Alphonse X Le Sage. Ils ont préservé le legs de l’antiquité et ils ont incorporé à notre langue une bonne partie de son lexique. Quand la planète est menacée par la dépense effrénée de ses ressources, nous éludons la sagesse des peuples originaires de notre Amérique avec leur philosophie de bien vivre.

L’arrogance technocratique écarte, pour être inutile, la réflexion philosophique et l’étude de l’évolution historique de la science. Ce sont des leçons qui démontrent, entre autres choses, qu’il ne peut y avoir aucune recherche dans ce domaine sans prendre en compte la fondamentale raison éthique. L’application de certaines découvertes conçues pour favoriser le développement humain peut se convertir en armes meurtrières qui, comme la bombe atomique, assassinent des millions de personnes et laissent son empreinte mortelle dans les générations qui n’étaient pas nées quand ces monstres sont tombés sur Hiroshima et Nagasaki.

Pour conjurer le sort des histoires mal racontées, il faut dire à tous que les ordinateurs ne suffisent pas pour avoir : une intelligence autonome, une mémoire associative et de l’imagination. L’Union Européenne souffre les conséquences d’une émigration incontrôlable. Parfois nous sommes émus par les cadavres des enfants que se sont noyés dans la mer. C’est la vision tragique de l’innocence tronquée. Mais il y a beaucoup d’autres qui souffrent de la douleur, du déchirement et de la désolation.

Nous évoquons les anciens qui ne pourront pas laisser leurs os dans la terre de leurs aînés ; les hommes et les femmes qui abandonnent ce qu’ils ont réussi à construire, qui souffrent de l’effondrement des rêves et des projets de vie ; les quelques personnes qui, les plus heureuses, trouvent un emploi afin de continuer à être des citoyens de seconde classe, discriminés en raison de la couleur de peau, de leurs croyances religieuses, de leur culture et de leurs coutumes.

Car, sous ces circonstances, renaissent vigoureux le racisme, la xénophobie et l’intolérance. Il est temps de se battre contre le profit insatiable et en faveur de la solidarité. Pour déchiffrer cette réalité, apprenons à nous placer durant un instant dans la peau de ceux-ci, des hommes et des femmes du monde sous-développé, du colonialisme et du néo-colonialisme. Nous sommes de petits Lilliputiens, mais nous sommes nombreux. Pour replacer la Terre à sa place nous n’avons pas besoin des muscles de l’Atlas mythologique. Il suffit de la volonté de millions de petits bras.


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