Marti déambule dans le Père Lachaise


Le Prix Maison Victor Hugo 2015 s’est conclu fin mai par l’édition du recueil des travaux reconnus par le jury et par la réception des trois lauréats en France.

Nous ne résistons pas au plaisir de vous faire partager les textes réalisés par ces derniers.

Ci-après celui de Yamil Diaz Gomes, Premier Prix de la catégorie HERNANI.

Présentation du texte de Yamil Diaz Gomez, par Rafael Acosta de Arriba
Poète et essayiste, docteur en Histoire et membre de l’UNEAC

Traduction : Pascale Hébert

Le prix de la catégorie Hernani, réservée aux auteurs les plus expérimentés et les plus reconnus, le texte « Martí déambule dans le Père Lachaise », de Yamil Díaz Gómez, est un essai au sens classique qui s’illustre par une belle prose et qui nous fait déambuler auprès de José Martí dans le célèbre cimetière parisien en décembre 1874, là où reposent les restes de tant de phares de la culture universelle. L’auteur "nous présente le Martí romantique (un romantisme très spécial, nous dit Díaz Gómez, "bien dans la manière de Martí), influencé par toute cette culture concentrée dans la Ville Lumière. A Cuba, en ce même mois de décembre 1874, la guerre d’indépendance est dans une phase de fracas maximale, en février est mort Carlos Manuel de Céspedes (un autre ami de la culture française), et les patriotes cubains seront rapidement confrontés aux effets de la décision insensée de destituer et d’abandonner dans les bois l’initiateur de la révolution. La probable rencontre de Martí avec Victor Hugo permet aussi à l’auteur d’aligner un texte qui a recueilli l’approbation unanime du jury pour ses valeurs incontestables.


Marti déambule dans le Père Lachaise. Qui connaît la date exacte ? Nous dirons que c’est l’hiver ou presque l’hiver. 1874. Et le déjà célèbre cimetière du 20e arrondissement recèle de nombreux lieux dignes d’intérêt aux yeux du cubain. Chopin, David, Kardec, Rossini.

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De célèbres êtres de fiction ont erré parmi les pierres tombales. Julien Sorel se rend sur la tombe du maréchal Ney. L’étudiant Rastignac défie la ville depuis les hauteurs du cimetière. Ici aussi, sous une pierre anonyme, Victor Hugo enterra Jean Valjean.

Marti déambule dans le Père Lachaise. Qui peut savoir combien d’épitaphes il a lu, combien de fois il a porté la main à la poitrine ou au chapeau face à une tombe de tel ou tel fils de France.

La France lui semblait le pays qui produisait le plus de beauté. Peut-être pensa-t-il à cela en passant près des restes de Molière, le « cinglant », du « rubicond » La Fontaine, de Balzac, « grand visionnaire », de Comte, de Musset qui écrivait « avec une plume de cygne noir », de Delacroix qui « peignait ses tigres comme s’il en était un » ?

Récemment, Michelet, « évangéliste d’amour », les a rejoints. Mais, si profond que soit son dialogue face à l’un des ces noms illustres, une sépulture répondait à ses questions.

Il ne pouvait se rendre d’Espagne, où il laissa des passions, des idylles contrariées, vers la terre mexicaine où sa famille vivait des jours dramatiques, sans se pencher sur un symbole de tragédie et de passion : la tombe de Abélard et Héloïse. Face à un amour contrarié par le siècle scolastique, il exprima « avec plaisir » ses amours condamnés dans un siècle romantique.

Marti déambule dans le Père Lachaise, écoutant la musique que Gounod composera pour ces deux grands amants. Et ses pas résonnent en 1881 dans une chronique où bouillonnent Paris et son Jour des Morts. Il évoque alors avec sarcasme les sépultures que les actrices Sarah Bernhardt et Marie Croizette érigèrent de leur vivant. Ou comment la curiosité prend la place de la douleur. On imagine encore que, déambulant sous « l’arc de pierre, son petit chien à ses pieds », ce petit temple « aux minces arcs », ou devant le pâle buste de Musset, ou voyant sortir d’une faïence cassée le bras dénudé de Rousseau...

(Ce bras sculpté, représentant le véritable bras offert au Panthéon, parle d’un homme que Marti aurait aimé embrasser. Plusieurs années plus tard, il proclamera que Notre Amérique provient de Rousseau. Ne viennent-ils pas de Rousseau ceux qui, après le 18e siècle, ont aspiré à « toute » la justice ? Ne viennent-ils pas de Rousseau ceux qui souffrent de la répartition inégale des richesses ? Et celui qui célèbre que, en Amérique hispanique, les hommes naturels aient vaincu les lettrés artificiels et regrette que la conquête espagnole ait « interrompu » l’œuvre majestueuse de la civilisation américaine et affirme qu’il n’y a pas de bataille entre civilisation et barbarie, mais entre la fausse érudition et la nature ? Cela ne provient-il pas de Rousseau ?)

Paris. L’hiver ou presque l’hiver en 1874. Saison de pluie, boue et neige. Marti déambule dans le Père Lachaise et ses pas résonnent dans une autre chronique de 1881 où trois cent mille parisiens viennent au cimetière parce que c’est la Toussaint et les amoureux « inconsolables » pleurent sur la tombe de Abélard et Héloïse.

Marti revient à eux quand ses chroniques le mènent à Paris, quand Gounod les chante, quand la vie lui rappelle avec une douce insistance qu’il parviendra souvent à cesser d’être un écrivain romantique, mais ne pourra jamais cesser d’être un personnage romantique.

Bien qu’il refuse de se soumettre à l’étroitesse d’une école, Marti, par son nationalisme et son esprit rebelle, est proche du romantique ; par son culte de la mort et le côté mélancolique de son tempérament, par sa bataille contre les tyrannies de la forme artistique et, en même temps contre un passé politique et moral, il est proche du romantique. Il est romantique quand il identifie la beauté à la vérité. Il est romantique dans des pages comme Abdala – Alejo Carpentier nous le rappelle –, mais il n’hérite du romantisme ni le pessimisme inutile, ni les élans déclamatoires, mais ce que ce mouvement recèle de cri, de cri énorme en faveur des hommes. Sauver l’être humain de l’hypocrisie. Défendre l’intuition, le sentiment et la sensibilité asphyxiés par le poing rationaliste ; sauver la richesse d’une oralité dédaignée durant des siècles ; ouvrir le monde infantile à la littérature ; chanter une nature (et parmi elle la personne humaine) qui commençait déjà à être menacée par la voracité du moderne ; est-ce que ce ne sont pas des batailles romantiques, des manières de sauver son prochain ? Est-ce que ce ne sont pas des batailles de Marti ?

Mais il serait plus facile d’écrire une œuvre romantique que vivre une vie romantique. C’est pourquoi il faut se découvrir devant Abélard et Héloïse, précoces martyrs du romanticisme. Comme Cyrano de Bergerac, ou tout jeune qui s’en approche, ils sont liés à l’école romantique en tant que personnages et non écrivains.

Marti est un personnage romantique, non à la Byron, mais à la Marti. Son égocentrisme se transforme en force libertaire. Dans son ardente relation avec la Patrie, il y a des serments, des évocations d’un paysage gouverné par les applaudissements, les séparations, les rencontres, les regrets et un grand nombre d’obstacles (prison, exil, pauvreté, frustration familiale, persécution, incompréhensions et mystères) qui mettent constamment son amour à l’épreuve. Il assume joyeusement son destin jusqu’à son glorieux point culminant. Son irrésistible dévouement à Cuba le projette sur les domaines d’une douleur transcendante. Lui-même pare son engagement révolutionnaire d’une atmosphère romantique : il le présente devant les mortels comme l’histoire d’une passion. Il a métaphorisé l’Ile en femme aimée, fiancée, épouse ou veuve. Il s’est mis en deuil pour elle. Il a porté un anneau au nom de Cuba, réalisé du fer qu’il arracha au bagne politique, souvenir du patriotisme fougueux qui régit son existence et le conduit –après avoir vécu dans sa propre chair les nombreux clichés des romans de son siècle – jusqu’à mourir « dans les bras de la patrie reconnaissante ». Son destin suprême fut de retrouver Cuba sur les champs de bataille, la veille de tomber pour elle, comme « cloué sur la croix ».

Paris. Décembre 1874. Pendant que Marti cherche Abélard et Héloïse, de l’autre côté de l’océan, ses chers compatriotes se sont soulevé contre l’Espagne. Les échos de 1789 arrivent sur l’île. La Marseillaise est devenue la Bayamesa. Les combattants s’appellent « citoyen » et les cubains de l’émigration exhibent orgueilleusement la lettre pour l’indépendance du grand Hugo. Le prestige du mulâtre Antonio Maceo, qui jura, en tant que franc maçon et chef mambi, de donner sa vie à la cause de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, est immense.

« Liberté, égalité, fraternité ». 1789. Marti dira qu’après cette date, plus jamais dans le monde les hommes ne furent esclaves. Maintenant, il déambule dans le Père Lachaise, respectueux du meilleur de la France.

Avec ses inondations et ses premières théâtrales, ses agitations politiques, artistiques et littéraires, la France est le lieu privilégié sur sa table de lecteur. Il la lit avec joie dans l’œuvre de Corneille, Daudet, Flaubert, Mendès, Prudhomme, Racine, Renan, Vacquerie et Zola, ou de Courbet, Moreau et les peintres impressionnistes qui viennent de faire leur première exposition et dont il deviendra le brillant héraut sur les terres du Nouveau Monde. Il l’admire chez Sarah Bernhardt, Berlioz, Pasteur, Gambetta ou Thiers.

Le pèlerin a toujours porté la France dans son sac à dos. Depuis que, enfant, il entendit Victor Hugo dans la bouche du maître Mendive, reçut les premières leçons de français et répéta « Un pour tous, tous pour un », jusqu’à sa mort au combat où l’on trouva sur lui les feuillets d’un carnet où il avait noyé des citations de Joubert, Mallarmé et Michelet. C’est que l’homme qu’on appelait « président »avait promis à sa Maria Mantilla que, s’il sortait vivant de la guerre, il l’emmènerait à Paris.
Marti déambule dans le Père Lachaise et ses pas résonnent comme jamais dans la Revue Universelle, au Mexique, le 22 août 1875, quand il publie ses « Lettres d’Espagne ».

[...]

Boue, fleurs, mystères : voici les trois attributs qui résument sa vision de Paris ? De la boue, inévitablement métaphorique qui annonce le moralisme avec lequel, dans de futures chroniques, il va juger la ville.

[...]

Métonymiquement, elle se concentre dans les mains comme emblème de la création. Et il est curieux que parmi le peu qu’il nous raconte de ce passage en France figure le témoignage qu’il serra la main de Victor Hugo. Peut-être au 21 rue de Clichy. Peut-être à la rédaction du Rappel.

La visite à la sépulture des deux amants et la rencontre avec Hugo semblent être les deux moments capitaux de sa première aventure française. Hugo est l’autre extrême chronologique de ce qui commença avec Abélard et Héloïse. En se rapprochant de lui, Marti fait sa confession de foi en un romantisme humaniste qui mène « jusqu’à la lutte, et non vers le suicide, jusqu’à la collectivité et non l’individu, jusqu’à la solidarité et non l’isolement. » Hugo est l’homme à qui il réserve les meilleurs adjectifs : vieillard sublime, vénérable aux mains de géant et crâne universel, monarque d’une monarchie inconnue sur terre. C’est l’homme politique de l’époque. Il a quelque chose de Moïse. Si Marti semble un apostat qui s’attache aux ailes de Hugo, c’est parce que ce vieillard glorieux déploie ses ailes. Hugo est le maître du Maître. Il n’aura plus grande vénération que pour Bolivar.

Mais si Marti, visitant la statue de Bolivar à Caracas, sept ans plus tard, se sent comme un fils près de son père, quand il visite Abélard et Héloïse, ce fut comme s’il cherchait des frères, des complices.

Sept siècles auparavant, le Parisien canonique Fulbert avait engagé comme précepteur de sa nièce l’éminent philosophe, théologien, musicien et poète Abélard. Le reste n’est que légende : la fiévreuse relation dont aucun des degrés de l’amour ne fut absente, l’échange de baisers plus que d’« idées sages », la grossesse. Le petit Astrolabe qui naîtra en Bretagne. Le mariage secret. Les fuites. La castration d’Abélard, cette terrible vengeance de Fulbert. Et la séparation. Héloïse, nonne au couvent d’Argenteuil, abbesse au Paraclet, frère au monastère de Saint Denis. Des années sans se voir. La chair devient lettre, trésor de la littérature universelle. L’amour se sublime, il va de la terre au ciel. Il meurt ; elle conserve les ossements jusqu’à ce que vingt ans plus tard, ils puissent se rejoindre, se parler sans fin, os et os. Est-il vrai qu’à ce moment là, ils s’embrassèrent.

Leur malheureuse histoire est dans la bouche des grands : Pope, Lamartine, Vigny, Flaubert. On dit que Pétrarque conservait comme un trésor un tome des lettres où il faisait des annotations. Et en France, Villon – qui dans sa Ballade des hommes du temps jadis, oublia Abélard – dans sa Ballade des dames du temps jadis, se demande où se trouve Héloïse. Elle est le mythe sous l’impulsion duquel Rousseau rencontra la protagoniste du roman qui, en 1761, renversa en France, au moins pour un siècle, les barrières néoclassiques qui asphyxiaient la subjectivité. Héloïse, selon Stendhal, par sa passion pour Abélard, est le prototype de l’amour-passion.

Maintenant, « sous les débris de bateaux disparus », durant l’hiver ou presque l’hiver de 1874, Héloïse et Abélard trouvent le moyen de tout révéler à un Marti d’à peine vingt et un ans.
Si sa main vivante était froide, celle d’Héloïse était pour Marti aussi tiède que lorsqu’elle écrivait à son Abélard. Et la main d’Abélard était aussi tiède que lorsqu’il écrivait à Héloïse.

[...]

Marti quitte l’Espagne, où il a achevé deux carrières universitaires sans obtenir les diplômes, faute de pouvoir payer les titres. Il a étudié, il a grandi, il a vécu intensément, il a eu suffisamment d’amours pour remplir le chapitre d’un livre – « Mes femmes, mes conquêtes » – que finalement il ne parviendra pas à écrire. Il a subi des interventions chirurgicales qui se termineront par l’ablation d’un testicule, il a beaucoup souffert (qui mieux qu’Abélard, brutalement castré, pour comprendre cette douleur) ? Il va se rendre au Mexique où la presse, quelques jours plus tard, demandera l’aumône pour cette famille disgraciée : ils n’ont rien à manger, ni se vêtir, ni affronter les maladies qui les assaillent, leur fille est au bord de la mort, ils s’appellent Marti. Mais avant de rejoindre sa famille biologique, le jeune séjourne en France et visite le cimetière du Père Lachaise. Comme quelqu’un qui a besoin de dire adieu et demander conseil à sa famille spirituelle.

Depuis 1817, Héloïse et Abélard dorment ici.

à vingt et un ans à peine, Marti s’est déjà trouvé plusieurs fois, comme en prison, face à lui-même. Mais la mort a dicté deux de ses instants « anagogiques ». En 1862, dans les champs au Hanabana, quand il vit un esclave mort, pendu à un ceibo, dans la montagne, quand le pire visage de l’esclavage lui faisait des grimaces – selon ses vers horrifiés – il jura de laver le crime de sa propre vie. Cela fut son déclic en tant qu’homme public. En 1874, quand il visite la tombe de Abélard et Héloïse, il a entrevu la trame de son existence privée.

Qui est Héloîse pour José Marti ? Il le dira dans une courte phrase : une femme « loyale ». Peut-être ne découvrit-il pas que, face à Abélard, elle était plus libre et plus poète. Mais en ce fatidique 10 mai 1878, quand son élève Maria Garcia Granados, « celle qui pénétra » l’après-midi dans le fleuve et « mourut d’amour » pour lui, peut-être pensa-t-il à Héloïse. Ou à Julie, protagoniste de La nouvelle Héloïse de Rousseau qui « pénétra l’après-midi dans un lac » pour sauver son fils, ce qui la mènerait à la mort elle aussi...

Qu’est Abélard pour Marti ? à côté de Aristote, Bouddha, à côté de Rousseau et Voltaire, à côté de Érasme et Luther, Marti place Abélard dans son projet de livre Les libérateurs de l’humanité car il voyait en lui cette force qui enivre, ce « géant caché qui donne au monde ses terribles défis, le sentiment divin d’être soi-même, qui est le martyre quand on l’exerce seul, c’est Jésus, c’est Luther, et c’est la Révolution française quand elle se concentre à une époque ou une nation ». Parce qu’il a vaincu Saint Bernard dans un combat verbal, parce qu’il a « créé » la scolastique, « unique forme de liberté de pensée au Moyen-âge », Marti le place dans le cloître de marbre comme Jésus, Luther et Aristote.

Le 19 septembre 1892, à Saint Domingue, face aux restes supposés de Colomb, ne devait-il pas penser à Abélard ?

Quand la douleur, et non la curiosité, le pousse vers le Père Lachaise, face à la tombe qui « lui dit tout », quel message lui apporte-t-il ? Peut-être le témoignage d’une fidélité ? Quels messages avaient-ils gardés pour lui ? Quel parallèle ressent-il entre sa vie et la leur ?

Placées face à face, les vies de Abélard et Marti offrent de nombreuses analogies. Chacun d’eux fut au sommet de son siècle, et une précoce avidité de culture les amena à dominer les connaissances de leur époque. Orateurs invincibles, ils marquèrent nombre de ceux qui les entendirent, surtout leurs élèves reconnaissants. Chacun fut appelé Maître : « Maître Pierre » et Maestro Marti. Tous deux furent exilés. Tous deux jouiront de leur vivant d’une réputation qui dépassait les frontières. On a tenté de les empoisonner tous les deux. Tous deux portaient ; comme des marques d’amour, une tragique blessure dans la partie la plus intime de leur corps. Tous d’eux vécurent loin de Astrolabe et de José Francisco, les fils uniques de leurs mariages terrestres. Tous deux eurent une intention didactique dans leurs abondants écrits et parcoururent le chemin de la confession dans leur œuvre lyrique. Sous le tenace œil ennemi, sous la constante diffamation, ils devinrent grands.

Peut-être le jeune cubain pressentait-il quelque chose de cela, en ce jour de décembre 1874 ? En fait, le 29 mars 1879, au milieu d’un débat sur l’idéalisme et le réalisme dans l’art, fustigeant les positivistes, il se vit lui-même comme un nouvel Abélard, affrontant un autre Saint Bernard d’une nouvelle ère.

Marti, comme Abélard, reçut des lettres passionnées signées Héloïse (Aguero). Marti, comme Abélard, sut ce qu’il en coûtait de vivre perpétuellement happé par l’atmosphère romantique.

Au Mexique le poursuit la correspondance amoureuse de deux femmes au moins, deux « nouvelles » Héloïse. Blanca, sa fiancée de Saragosse, le confesse : « Je respire quand je vois une lettre de toi ». M., la mystérieuse Madrilène, dont on sait seulement de manière certaine qu’’elle l’accompagna durant tout son premier exil dans la péninsule et qu’elle avait un fils, le confirme : « J’ai reçu une lettre de toi de Paris. » Blanca : « Si un jour, on te dit que ton innocente Blanca n’est plus ou s’est tiré un coup de fusil, n’en doute pas, car je ne peux pas vivre ainsi. » La Madrilène : « Tu crois que je ne tremble pas en pensant qu’une femme, même après la mort, se permette de t’aimer, de t’embrasser et de baiser ton front que j’aime tant et le grain de beauté de ta main droite ? » Blanca : « Plutôt mourir que t’oublier. » La Madrilène : « Tu es, Pepe, la douleur de ma très triste existence. »

Mais l’océan et les devoirs familiaux dictent la fin de ces romances. Et le poète, si autobiographique qu’il y a peu de différences entre l’auteur réel et le sujet lyrique, répond par les vers douloureux que publie la Revue Universelle.

Il n’y a pas meilleure biographie de Marti qu’une lecture sérieuse de sa poésie. Il n’y a pas meilleure manière de comprendre cet homme que l’accompagner dans La Havane de son enfance, ou les villes de son exil, ou les champs de sa fin glorieuse, ou la douce tombe de Abélard et Héloïse.

[...]

Sa promenade dans le Père Lachaise, avec ses morts de marbre, fut l’épisode de sa vie qui apparaît le plus dans ses Vers simples du recueil, Lettres d’Espagne. Marti parvient à terminer avec ces vers une étape de sa vie et dès lors, les formes verbales ne sortent plus de la bouche du poète mais s’emparent de lui avec la force d’une prédestination. Et peu importe de savoir si, lors de son second voyage en France, fin 1879, il retourna au sépulcre chéri, s’il posa à nouveau ses doigts froids sur la pierre ardente, parce que Pierre Abélard, armé d’une épée, est désormais pour lui un héros de plus.

Les Lettres d’Espagne et le poème XLV des Vers simples, frères de sang, chapitres intenses d’une vie, épilogues dramatiques. Dans ces deux textes, il y a des marbres vivants, un dialogue possible existe poétiquement entre Marti et ses frères plus anciens, ses paradigmes humains d’une autre époque. L’un parvient au ciel par l’amour, l’autre par la lutte pour le bien des hommes. Le poète se place aux deux extrêmes de la vieille dichotomie entre le tragique de la passion, à la Racine, et le tragique de l’héroïsme, à la Corneille. Le poète se retrouve dans l’un en tant qu’individu, dans l’autre en tant que martyr.

Ici, la chair devient marbre, le marbre devient chair.

Aujourd’hui, Marti occupe sa place parmi les idoles du cloître. Des monnaies sont à son effigie partout dans le monde. Il a des statues partout dans le monde, des rues et des places portent son nom, jusqu’à Paris. Il repose à Santiago de Cuba, dans un imposant mausolée où ne manquent ni les fleurs, ni les visiteurs inconsolables qui lui rendent hommage. Pendant ce temps, là-bas, sur le boulevard de Ménilmontant, des milliers de personnes se penchent sur la tombe de Abélard et Héloïse, « à la lumière de l’âme », sur l’unique tombe qui dit tout et ignorent que, à jamais, à côté d’eux, Marti, compagnon invisible, déambule dans le Père Lachaise.


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