"El acompañante" : quand Cuba poussait le Sida derrière les murs

samedi 17 septembre 2016
par  Adrien Morcuende

Le film représentera Cuba aux nominations des OSCAR aux Etats-Unis et au GOYA en Espagne.Il est actuellement projeté à Cuba.
Il le sera en France le 20 septembre à Toulouse et le 21 à Saint-Gaudens en présence du réalisateur Pavel Giroud Eirea. Séances suivies de débats organisés par le comité toulousain de l’association France Cuba.

Dossier de presse sur le site d’Isabelle Buron :
http://www.isabelleburon.com/film.php?ID=202

Un film sensible mais au ton juste, intelligent et sans artifices.

L’exlusion sociale rapproche Horacio et Daniel entre les murs de la prison aux airs de clinique "La edad de la peseta" en avait fait l’un des espoirs du cinéma latino-américain.

Dix ans après, Pavel Giroud présente "El acompañante" et revient sur la question du Sida à Cuba dans les années 1980. Artisan de la mémoire, le cinéaste extrait de cette matière brute et enfouie sous le vernis glorieux de la révolution un film sensible mais au ton juste, intelligent et sans artifices.

Une réussite. Un titre abscons peut parfois cacher un bon film. C’est le cas de "El acompañante", qui débarque aujourd’hui sur les écrans en traînant avec lui de jolies breloques glanées dans plusieurs festivals où, visiblement, il n’a pas laissé les spectateurs indifférents. Prix du public au Miami Film Festival, prix du public au Malaga Film Festival, prix du public à Cinélatino, rencontres de Toulouse, voici un échantillon des récompenses obtenues par le troisième film de Pavel Giroud ("La Edad de la peseta", "Omertà"). Avec ce petit dernier, le "Truffaut cubain" nous fait accoster sur son île à une époque (1986-1988) où des sanatorium sont créés pour enfermer les malades du Sida.

Au banc des exclus

L’immersion est aussi rapide pour le spectateur que pour les protagonistes du film. Sacoche à l’épaule et déshonneur en bandoulière, Horacio Romero voit les portes du sanatorium se refermer derrière lui. Grand espoir de la boxe cubaine déchu pour dopage, il y intègre un programme de santé présenté comme “l’un des plus révolutionnaires au monde” et encadré par l’armée. Sa mission : devenir "l’ombre" de Daniel, ancien soldat infecté par le VIH au cours d’une mission au Congo

Dans cette prison où “les patients sont sacrés” mais "où il faut avoir la main ferme", l’accompagnant partage le statut d’exclu de l’accompagné. Leur point commun : tous deux ont à leur façon sali la révolution, dont le sport et la santé publique sont des porte-drapeaux. L’enfermement est une solution pour préserver la société d’une contamination physique ou symbolique.

Par les regards, Horacio et Daniel s’apprivoisent. Les mots pleins de méfiance des débuts (“Le fait est que la chose la plus difficile du monde c’est le vivre ensemble”) laissent place à l’échange et à la complicité. Au fur et à mesure que la parole se libère, les scènes à l’extérieur du sanatorium se multiplient. Respiration quasi artificielle cela dit. Bien que chaque patient soit autorisé à quitter l’institut une fois par semaine avec son accompagnant, l’isolement est omniprésent. Et avec lui, la perte de l’identité. "Ici nous perdons tous notre nom", lâche le personnage de Lisandra. Comme pour Daniel et le reste des contaminés, on lui a attribué un numéro. 074.

La boxe en toile de fond

De même qu’il refuse que "El acompañante" soit catégorisé comme un long-métrage sur la prison, Pavel Giroud rejette l’idée d’un "film sur la boxe, au-delà du fait que les coups durs tombent et que son protagoniste soit un boxeur". "Incasable" donc. S’il est vrai que le film porte le message universel du combat à mener après la chute, l’univers de la boxe reste néanmoins présent de bout en bout. Parmi les premières images, celle d’un calendrier de l’année 1986 sur lequel figurent des photos d’Horacio en train de fouler le ring des championnats du monde. Celui-ci, qui aborde au début du film une casquette où trônent les cinq anneaux olympiques - détail non sans importance, rêve de renfiler les gants. En attendant, on le surprend à errer dans le gymnase qui l’a fait champion (la lumière y est superbe, bravo au chef opérateur), où encore à s’observer longuement dans le reflet doré des trophées gagnés, reliques d’une gloire perdue.

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L’ancien champion rêve de titre olympique à Séoul © Happiness Distribution

De bons acteurs pour un film pudique

"Philadelphia" (1993) ou, plus récemment, "Dallas Buyers Club" ( 2013), ont contribué, avec beaucoup d’autres films, à faire du Sida un sujet de cinéma. Outre le fait de revenir sur une histoire - l’univers des sanatorium- oubliée et méconnue des cubains eux-mêmes, le mérite de Pavel Giroud se trouve dans le traitement pudique et humble qu’il choisit pour aborder la maladie, sans jamais masquer pour autant la difficile réalité que représente ce fléau.

L’univers dans lequel cohabitent Daniel et Horacio est celui de la mort programmée qui frappe quotidiennement ses hôtes, tous de passage ; celui de ses dérives aussi, du mauvais traitement au viol, pratiqué par un membre de personnel médical. Mais c’est de ce même microcosme que jaillissent la beauté et l’amour (entre un malade et une personne saine notamment, rareté au cinéma). Là encore, l’émotion se pare de retenue.

Bien rythmé, nourri par une bande originale colorée et des instants de silences appréciables, "El acompañante" est par ailleurs servi par un très bon duo d’acteurs. Horacio Romero est campé par Yotuel Romero, ex-rappeur adepte du grand écart artistique puisqu’il est passé de la série espagnole "Un, dos, tres" à "Bad Boys II". Quant au personnage de Daniel, beau, espiègle et drôle ("Ils ont changé mon Mohamed Ali contre Kasparov"), il est interprété par Armando Miguel Gómez, étoile montante du cinéma cubain issue de la telenovela. A suivre avec attention, tout comme Camila Arteche alias Lisandra, petit rayon de soleil dans cette zone grise de la société cubaine.


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