Le siècle des Lumières d’Alejo Carpentier

lundi 18 juillet 2011
par  Roger Grevoul

Parmi l´écriture magistral des pages de ce roman, un texte classique d’Alejo Carpentier, nous vous proposons le passage dans lesquels se produit un dialogue intensément dramatique entre Victor Hugues et Esteban, à bord des navires qui emportent vers les îles des Caraïbes les deux grandes machines symboliques de la Révolution Française : une guillotine et une presse.

Le Siècle des Lumières


Auteur : Alejo Carpentier

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Trois autres jours s´écoulèrent. Toutes les fois que le pilote retardait le sablier, le soleil semblait plus chaud et la mer sentait davantage une mer qui commençait à parler à Esteban par tous ses effluves. Une nuit, pour respirer un peu, car la chaleur était de plus en plus forte dans les entreponts et dans les cales, le jeune homme monta sur le pont contempler l´immensité du premier ciel complètement dégagé et net qu´il eût trouvé pendant la traversée. Une main se posa sur son épaule. Victor était derrière lui, débraillé, sans cacique, souriant de son sourire d´autrefois : « Ça manque de femmes. Ce n´est pas ton avis ? » Et l´autre, comme poussé par un nostalgique besoin, se mettait à évoquer les lieux que tous deux avaient connus à Paris, peu après leur arrivée, où l´on trouvait tant de femmes complaisantes et pleines de séduction. Il n´avait pas oublié, en premier lieu, Rosamonde, l´Allemande du Palais- Royal ; Zaïre, au nom voltairien ; Dorine, avec ses robes de mousseline rose, ni non plus l´entresol où contre la somme de deux louis, s´offraient successivement les arts nuancés d´Angélique, d´Adèle, de Zéphire, de Zoé, d´Esther, et de Zilie, qui incarnaient différents types féminins et se comportaient, dans la stricte observante d´une comédie magnifiquement accordée au caractère de leur beauté, comme des demoiselles apeurées, des bourgeoises libertines, des danseuses dans la déche.

Vénus de Pile Maurice, telle était Esther ; ou bacchante ivre, telle était Zilie. Après avoir été l´objet de l´astucieuse sollicitude de chaque archétype, le visiteur était finalement rejeté sur le ferme giron d´Aglaé, celle aux seins élevés pointés vers un menton de reine antique, dont la personne couronnait toujours, d´insurpassable façon, le progressif échelonnement des désirs. En un autre moment Esteban aurait ri de cette évocation plaisante. Mais un malaise demeurait en lui - de ne s´être épanché avec personne, car l´autre ne s´était pas occupé de lui depuis la rencontre de Rochefort - qui eut tôt fait d´épuiser un répertoire de monosyllabes opposé au flot de paroles inattendu dont on le submergeait. « On dirait que tu es haïtien », dit Victor : « Là- bas on répond à tout par un oh ! oh ! sans que l´on sache jamais finalement ce que pense l´interlocuteur. Allons à ma cabine. »

La première chose que l´on y voyait, entre des clous d´où pendaient le chapeau et la casaque de Hugues, c´était un grand portrait de l´Incorruptible, au pied duquel brûlait une lampe telle une lumière votive. Le commissaire mit une bouteille d´eau- de- vie sur la table et remplit deux verres. « A ta santé. » Puis il regarda Esteban d´un air un peu moqueur. Il s´excusa, d´une voix qui ne révélait que pure courtoisie, de ne pas l´avoir appelé depuis le départ de l´île d´Aix : les soucis, les obligations, les devoirs, etc... ; et d´autre part la situation n´était pas très nette. On avait déjoué le blocus anglais, certes, mais on ignorait à quoi la flotte devrait faire face quand elle arriverait là- bas. L´objectif principal était de réaffirmer l´autorité de la république dans les colonies françaises d´Amérique et de lutter contre les tendances séparatistes par tous les moyens, en reconquérant s´il le fallait des territoires qui peut-être étaient actuellement perdus.

De longs silences s´intercalaient dans son monologue, seulement interrompu par ce fameux oui, mi- grognement, mi- grommellement, qu´Esteban connaissait bien. Il loua le ton de civisme élevé qu´il avait remarqué dans la lettre du jeune homme, ton qui l´avait décidé à 1´attacher à son service : « Celui qui serait infidèle aux Jacobins le serait aussi à la république et à la cause de la liberté », dit- il. Mais Esteban ébaucha un geste irrité. Non à cause de la phrase elle- même, mais parce que cette phrase était de Collot d´Herbois, qui la ressassait, et cet ancien histrion, de plus en plus adonné à la boisson, lui semblait être l´homme le moins indiqué pour dicter des normes de morale révolutionnaire ; incapable de garder pour lui sa réflexion, il la décocha sans égards. « Tu as peut- être raison, dit Victor : Collot boit trop, mais c´est un bon patriote. » Enhardi par deux verres d´eau- de- vie, Esteban désigna le portrait de l´Incorruptible. « Comment ce géant peut- il mettre tant de confiance en un ivrogne ? Les discours de Collot puent le vin. » La révolution avait forgé des hommes sublimes, c´était certain ; mais elle avait aussi donné des ailes à une foule de ratés et d´aigris, exploiteurs de la Terreur, qui pour donner des gages de civisme élevé faisaient relier des textes de la constitution dans de la peau humaine. Ce n´étaient pas des légendes. Il avait vu ces horribles livrets, couverts d´un cuir gris jaune, trop poreux, avec un certain aspect de pétale fané, de papier d´emballage, de chamois et de lézard, que les mains dégoûtées répugnaient à toucher. « Lamentable, en effet », dit Victor, fronçant le sourcil : « Mais nous ne pouvons pas être partout. » Esteban se crut obligé de débiter une profession de foi qui ne laissât aucun doute sur sa fidélité révolutionnaire.

Mais il était irrité par le ridicule de certaines cérémonies civiques ; par certaines investitures injustifiées ; par la suffisance que des hommes supérieurs encourageaient chez beaucoup de médiocres. On favorisait la représentation de pièces stupides, pourvu que le dénouement fût couronné par un bonnet phrygien ; on écrivait des épilogues civiques pour Le Misanthrope et dans le Britannicus rajeuni de la Comédie- française, Agrippine était qualifiée de « citoyenne » ! De nombreuses tragédies classiques faisaient l´objet d´un interdit, mais l´Etat subventionnait un théâtre où, dans un spectacle inepte, on pouvait voir le pape Pie VI se querellant à coups de sceptre et de tiare avec Catherine II, et un roi d´Espagne qui, jeté à terre dans la bagarre, perdait un énorme nez en carton.

En outre, on encourageait depuis quelque temps une sorte de mépris envers l´intelligence. Dans plus d´un comité on avait entendu le cri barbare : « Défiez- vous de celui qui a écrit un livre. » Tous les cercles littéraires de Nantes - c´était bien connu - , avaient été fermés par Carrier. Et cet ignare d´Henriot était même allé jusqu´à demander que l´on mit le feu à la Bibliothèque nationale tandis que le comité de Salut public envoyait à l´échafaud des chirurgiens illustres, des chimistes éminents, des érudits, des poètes, des astronomes... Esteban s´arrêta en voyant que l´autre donnait des marques d´impatience... « En voila un discutailleur ! dit-il à la fin. Il parle comme on le fait sûrement à coblence. Et tu te demandes pourquoi les cercles littéraires de Nantes ont été fermés ? » Il déchargea un coup de poing sur la table : « Nous sommes en train de changer la face du monde, mais la seule chose qui les préoccupe, c´est la mauvaise qualité d´une pièce de théâtre. Nous sommes en train de transformer la vie de l´homme, mais ils s´affligent de ce que des gens de lettres ne puissent plus se réunir pour lire des idylles et des conneries. Ils seraient capables d´épargner la vie d´un traître, d´un ennemi du peuple, pourvu qu´il ait écrit de beaux vers ! »

On entendit sur le pont un bruit de bois que l´on traînait. Les charpentiers, profitant de ce que les intervalles entre les ballots avaient été dégagés, portaient des planches à la proue, suivis de marins chargés de grandes et longues caisses. L´une d´elles, quand elle fut ouverte, refléta la lueur de la lune sur une forme triangulaire, acérée, dont la vue fit frémir le jeune homme. Ces hommes, dont la silhouette se projetait sur la mer, semblaient accomplir un rite sanglant et mystérieux, avec cette bascule, ces montants, qui s´alignaient en bon ordre sur le pont, selon un plan déterminé par le feuillet d´instructions que l´on consultait en silence à la lumière d´une lanterne. Ce que l´on organisait là, c´était une projection, une géométrie descriptive de la verticale, une fausse perspective, une figuration sous deux dimensions de ce qui bientôt aurait une hauteur, une largeur et une terrifiante profondeur. Avec des gestes de sacrificateurs aztèques, les hommes noirs poursuivaient leur nocturne labeur d´assemblage, prenant des pièces, des courroies, des charnières, dans des caisses qui ressemblaient à des cercueils. Cercueils trop longs, toutefois, pour des êtres humains, d´une largeur suffisante, toutefois, pour ceindre leurs Flanes, avec ce billot, ce carré destiné à circonscrire - en cercle mesuré sur le module courant de tout être humain en ce qui va d´épaule à épaule.

Des coups de marteau commencèrent à retentir, faisant planer de sinistres cadences sur l´immense quiétude de la mer où déjà apparaissaient quelques sargasses... « Ainsi donc, Va aussi voyageait avec nous ! » s´écria Esteban. « Inévitablement », répondit Victor, rentrant dans sa cabine. « Ça, et l´imprimerie, voilà les deux choses les plus nécessaires que nous ayons à bord, en dehors des canons. » « On n´a rien sans peine », dit Esteban. « Ne me sors pas des proverbes espagnols », dit l´autre remplissant de nouveau les verres. Puis il regarda son interlocuteur avec une fixité calculée, et allant chercher un portefeuille en veau, l´ouvrit lentement. Il en tira une liasse de papiers timbrés et les jeta sur la table... « Oui : nous transportons aussi la machine. Mais sais- tu ce que je remettrai aux hommes du Nouveau Monde ? » Il fit une pause et ajouta, en appuyant sur chaque mot : « Le décret du 16 pluviôse an II par lequel est aboli l´esclavage. Dorénavant tous les hommes sans distinction de races, domiciliés dans nos colonies, sont déclarés citoyens français, avec une absolue égalité de droits. » Il se pencha sur le seuil de sa cabine, surveillant le travail des charpentiers. Et il poursuivait son monologue, tournant le dos à l´autre, bien sûr d´être écouté : « Pour la première fois une escadre s´avance vers l´Amérique sans arborer de croix. La flotte de Colomb en avait, peintes sur les voiles. Elles étaient le signe d´un esclavage qui serait imposé aux hommes du Nouveau Monde au nom d´un rédempteur qui était mort - diraient les aumôniers - pour sauver les hommes, consoler les pauvres, et confondre les riches. Nous (et se tournant brusquement il montra le décret), nous les sans croix, les sans rédempteurs, les sans Dieu, nous allons là- bas, sur des bateaux sans aumôniers, pour abolir les privilèges et établir l´égalité. Le frère d´Ogé est vengé... » Esteban baissa la tête, honteux des critiques qu´il avait formulées avant, confusément, comme pour se soulager d´interminables doutes. Il mit la main sur le décret, palpant le papier scellé par des cachets épais : « De toute façon, dit- il, j´aurais préféré que cela fût obtenu sans que nous ayons à employer la guillotine. » « Cela dépendra des gens », rétorqua Victor : « Des autres et aussi des nôtres. Ne crois pas que j´aie confiance en tous ceux qui voyagent avec nous. Il faudra voir comment plus d´un se comporte, quand il sera à terre. » « Tu dis ça pour moi ? » demanda Esteban. « Pour toi, ou pour les autres. Je suis tenu, par métier, de ne me fier à personne. Certains discutent trop. D´autres raisonnent trop. Il y a qui dissimulent encore leur scapulaire, qui disent qu´on vivait mieux dans le bordel de l´ancien régime. Et il y a des militaires qui s´entendent trop en entre eux, rêvant de discréditer les commissaires peine leur sabre tiré. Mais je sais, moi, tout ce qui dit, se pense et se fait, à bord de ces bateaux de merde. Fais attention à tes paroles. On me les répétera aussitôt. » « Tu me tiens pour suspect ? » demanda Esteban avec un sourire amer. « Suspect, tout le monde l´est », dit Victor. « Pourquoi n´étrennes- tu pas la machine, ce soir, sur ma personne ? » « Les charpentiers devraient trop se presser pour la monter : ce serait trop de besogne pour si piètre leçon. » Victor se mit à ôter sa chemise. « Va t`en dormir. » Il lui tendit la main, de façon cordiale franche, comme autrefois.

En le regardant, l’homme fut surpris par la ressemblance qu´il y ait entre l´Incorruptible, tel qu´on le voyait sur le portrait de la cabine, et le présent visage un peu modelé par une évidente imitation du port de tête, la façon de fixer le regard, de l´expression, à la fois courtoise et implacable, de la peinture. Le soupçon de ce trait de faiblesse, de ce désir de ressembler physiquement à celui qu´il admirait pardessus tous les autres êtres, fut comme une légère victoire compensatrice pour Esteban. Ainsi, l´homme qui, autrefois, s´était si souvent travesti en Lycurgue et en Thémistocle, lors des jeux de la maison de La Havane, aujourd´hui investi de pouvoirs, et ses ambitions pleinement réalisées, essayait d´imiter un autre homme dont il acceptait la supériorité. Pour la première fois la superbe de Victor Hugues s´inclinait, peut- être inconsciemment, devant un maître.

Revue Lettres de Cuba
Numéro 7
Année 2008
Section Lettres


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