VICTOR HUGO DANS L’ŒUVRE DE MARTĺ : UNE RENCONTRE ENTRE CUBA ET LA FRANCE.

dimanche 30 octobre 2016
par  Karina Marrón González, Traduit par Pascale HEBERT

On a beaucoup parlé des chroniques Scènes nord-américaines écrites par José Martí, comme l’un des meilleurs exemples de la prose rédigée par cet intellectuel, illustre s’il en fut, âme de Cuba, essence même de cette terre caraïbe.

On y relève la variété des sujets abordés, le fait d’avoir réussi à imprimer texture, odeur, saveur aux mots utilisés, et l’habileté à raconter avec précision des évènements survenus à des milliers de kilomètres et qui donnent encore au lecteur l’impression d’en avoir été le témoin.

En photo/logo : Le buste de Jose Marti sur la place MARTI à Paris.

José Martí est arrivé sur le sol français à l’âge de 21 ans avec la douleur de Cuba plantée dans la poitrine.

Auteur : Karina Marrón González
Traduction : Pascale Hébert

Belles, émouvantes, inquiétantes, telles sont les images que nous recevons, grâce à lui, des Etats-Unis de la deuxième moitié du XIXème siècle. Mais ce ne sont pas les seules.

Les Scènes européennes révèlent également la brillante plume du Héros National de Cuba et reflètent fidèlement les évènements les plus significatifs de cette zone géographique, où l’Espagne et la France sont des lieux privilégiés, puisqu’il y a séjourné et qu’il maîtrise la langue française.

De loin, Martí suit l’actualité en France et la décrit aux lecteurs de telle sorte qu’il fait « de la nouvelle une leçon, du fait divers un laboratoire ». Son travail évoque non seulement des aspects de la vie politique, comme la constitution de la nouvelle Chambre des Députés et les relations avec l’Italie, questions qu’il approfondit et sur lesquelles il offre des analyses qui aujourd’hui encore nous aident à comprendre le monde de l’époque, et tout particulièrement les tentatives d’expansion et de résistance à celle-ci qui commençaient à se faire jour, mais il aborde aussi d’autres thématiques, comme les thématiques scientifiques, sans laisser de côté sa fascination pour le vie culturelle parisienne, déclinée à travers la richesse de l’offre théâtrale, la littérature, les personnalités. 

D’une manière générale, l’Apôtre nous montre dans ces scènes son admiration pour les Français et leur culture, au-delà des arts, parce que pour lui « le travail humain » n’avait pas « de meilleur abri, ni les sciences de laboratoire plus actif, ni les belles lettres d’admirateur plus assidu que Paris ».

Guidés par Martí nous assistons à la reddition d’un groupe de bonapartistes, aux révoltes en Tunisie, à la chute d’un gouvernement. Guidés par lui, nous voyageons jusqu’aux douleurs de la catastrophe et des fièvres, jusqu’à la délicieuse folie des théâtres, nous découvrons les charmes de Sarah Bernard et nous vivons en direct le 80ème anniversaire de Victor Hugo.

Martí décrit de telle manière les célébrations organisées pour l’anniversaire du poète français que c’est comme s’il nous transportait dans les rues de Paris avec leurs couleurs, avec le tumulte des vivats, comme si nous pouvions assister à la fête des artistes et au mouvement dans les théâtres. En effet, dans les mots qu’il trace on ressent la joie qu’éprouvent les gens et qui emplit son cœur, parce que pour lui aussi le 25 février est un jour magnifique.

Guidés par Martí nous faisons la connaissance de Victor Hugo et nous apprenons à l’aimer comme un véritable ami et à le respecter comme un père.

La rencontre

José Martí est arrivé en France à l’âge de 21 ans avec la douleur de Cuba plantée dans la poitrine. Le jeune homme avait connu très tôt les rigueurs de la prison et il avait forgé son esprit sur l’enclume du sacrifice pour devenir l’un de ces êtres humains qui étreignent la lumière, -l’étoile aveuglante qui éblouit et qui tue- et sont capables de tout donner, d’abandonner tous les amours et tous les conforts du monde, pour un amour plus grand : l’amour de la Patrie, l’amour pour les autres hommes, parce que c’est aussi cela la défense du bien et de la justice.

Il venait juste de terminer ses études à l’Université de Saragosse et il espérait ardemment pouvoir retrouver sa famille, ce qui se produirait plus tard au Mexique .C’est alors que Paris lui a ouvert ses portes et qu’il a profité des musées, des théâtres, des monuments, des jardins et des boulevards, mais aucun rapprochement avec la France n’aurait été complet s’il n’était pas parvenu à faire la connaissance de Victor Hugo : l’écrivain, l’humaniste, le défenseur des opprimés, l’homme qui à lui seul incarnait l’esprit français que le futur Apôtre de l’indépendance cubaine admirait tant.

L’âge les séparait, mais pas les circonstances de la vie : tous les deux se sont débattus au milieu du conflit famille-patrie, tous les deux ont vécu l’exil, tous les deux aimaient la poésie, les arts et c’est peut-être à cause de ces similitudes qu’ont grandi en Marti le respect et la tendresse, confortés en plus par la conviction que Hugo est un homme qui a embrassé comme siennes les causes de la justice et de la liberté, et, entre autres, la lutte des cubains pour leur indépendance. Le jeune Martí le sait et de cette conscience vient aussi sa vénération.

L’auteur des Misérables s’était exprimé à différentes occasions en faveur du droit des cubains à décider de leur destin, depuis que, peu après le début de la Guerre des Dix Ans, les Cubaines qui vivaient à New York avaient fondé « la Ligue des Filles de Cuba » et lui avaient écrit pour lui fournir des détails sur la guerre contre la métropole espagnole. Il leur avait répondu en 1870 : « Femmes de Cuba, j’entends votre plainte. Je parlerai pour Cuba. Aucune nation n’a le droit de poser son ongle sur l’autre. Un peuple tyran d’un autre peuple, une race soutirant la vie à une autre race, c’est la succion monstrueuse de la pieuvre et cette superposition épouvantable est un des faits terribles du dix-neuvième siècle. Femmes de Cuba, n’en doutez pas : votre persévérante patrie sera payée de sa peine, tant de sang n’aura pas coulé en vain et la magnifique Cuba se dressera un jour libre et souveraine parmi ses sœurs augustes, les républiques d’Amérique. »

Peut-être Martí pensait-il à tout cela lorsque finalement l’occasion s’est présentée à lui de faire la connaissance de ce grand homme. C’est le poète Auguste Vacquerie qui a favorisé la rencontre. Le Cubain avait assuré pour lui la traduction en espagnol de certaines de ses pièces en vers, c’est pourquoi il n’y a rien d’étonnant à ce que, peut-être, ses éloges sur le jeune homme aient alimenté une sympathie naturelle et fini par convaincre Hugo de lui confier son œuvre Mes fils, consacrée à ses fils défunts Charles et François Hugo, pour qu’il en assure la traduction, alors qu’il ne s’agissait pas d’un professionnel expérimenté.

Dans les paroles qui introduisent la traduction de Mes fils, Martí expose les raisons littéraires et humaines pour lesquelles Victor Hugo l’a conquis et il souligne l’universalité de l’œuvre de l’auteur en découvrant en elles une intelligence qui va au-delà des idiomes.

Martí traduit Victor Hugo du fond de son âme, comme si en lisant sa prose il était en train de lire dans son propre cœur.

Après la rencontre au cours de laquelle est née la traduction de ce livre, le patriote cubain et le patriarche français ne se sont jamais revus, cependant, nous retrouvons maintes et maintes fois le poète dans les pages de l’Apôtre, comme une présence vitale, comme un guide. Martí le considérait comme l’un des plus grands hommes du XIXème siècle et le mettait au même rang que le combattant de la liberté Giuseppe Garibaldi : « Lorsqu’à l’avenir on regardera en arrière, on verra au sommet de ce siècle grandiose un monsieur aux cheveux blancs, au vaste front, au regard de braise et à la barbe hirsute, vêtu de simples habits noirs : Victor Hugo et un cavalier resplendissant, avec son blanc destrier, sa cape rouge et son épée flamboyante : Garibaldi ».

C’est probablement la raison pour laquelle certains chercheurs soutiennent que l’éloge le plus flatteur qui ait été fait à Martí de son vivant a été celui de l’écrivain argentin Domingo Faustino Sarmiento, qui, au faîte de sa renommée, recommandait à Paul Groussac de traduire Martí en français avec cette justification : « En espagnol, il n’y a rien qui ressemble aux brames émis par José Marti et après Victor Hugo rien ne présente la France avec la même résonnance de métal ».

Cependant, ce n’est pas seulement le génie littéraire de Victor Hugo qui a éveillé en José Martí une pareille admiration, mais par-dessus tout son profond humanisme et sa générosité, matérialisés par des actions comme les dons faits aux pauvres de Paris (10 000 francs), fait qu’il mentionne dans l’un de ses articles publiés dans La Opinión Nacional.

Pour Martí, la lecture de l’œuvre d’Hugo est libératrice pour la pensée et pour l’art engagé dans les combats de l’homme, et, en tant que telle, elle est indispensable aux peuples d’Amérique qui ont conquis leur liberté, mais qui n’ont pas encore de littérature propre. Il n’y a rien d’étonnant alors à ce qu’il parle de Victor Hugo aux enfants du continent dans sa revue L’âge d’or ni à ce que ce soit l’une des personnalités qu’il choisit de présenter dans la rubrique Musiciens, poètes et peintres.

Pourtant ce n’est pas seulement en sa qualité de poète que l’auteur des Châtiments devient une référence, mais essentiellement à cause de ses qualités d’être humain qui transparaissent dans son œuvre et dans ses actes. L’Apôtre situe Hugo à « la place du modèle idéal : le poète qui accomplit la mission à laquelle l’oblige son talent, la tâche de rendre le monde meilleur ».

Tel est le principal point de convergence entre les poétiques de Martí et d’Hugo : la conception commune du poète comme anticipateur de l’avenir, comme homme éthiquement engagé auprès de l’humanité. C’est ainsi que la lyre, faite de troncs robustes et de cordes en or, où se posent en même temps, pour la plus grande surprise de l’homme, les aigles et les colombes, la force de l’imagination, celle qui prête vie aux choses colossales, et les romans avec lesquels il a revendiqué la liberté assassinée, font de Victor Hugo l’homme poétique de l’époque qu’il leur a été donnée de vivre et font de lui un père.

Victor Hugo a-t-il été le miroir sur lequel Martí a voulu se pencher pour se voir lui-même ?

Oui, puisqu’il a incarné l’esprit de son temps et qu’il n’y a pas, pour le plus universel des Cubains, de meilleure façon de servir les autres. Non, puisqu’il n’a jamais aspiré à se voir comme un rénovateur de la Langue ni comme le plus prestigieux représentant d’un mouvement littéraire, bien que son génie lui ait en fin de compte valu de telles distinctions.

Martí, essence même de l’âme cubaine, boit à la source de l’universalité d’Hugo, de sa force d’imagination et de sa parole rénovatrice et il crée son propre univers où le poète romantique est la référence obligatoire. C’est ainsi que s’unissent ce que Cuba a produit de plus authentique et l’un des patriarches français, c’est ainsi que Cuba et la France se trouvent liées dans une rencontre qui a transcendé l’année 1874 et qui s’est pérennisée dans les paroles d’un Martí devenu, à l’instar de son maître, immortel.


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