Les juifs de La Havane retrouvent leurs racines

jeudi 12 novembre 2015
par  Posté par Roger Grévoul

LE MONDE MAGAZINE (Article publié en 2011)

CUBA, ENVOYÉ SPÉCIAL - Vendredi, en fin d’après-midi, une assistance bigarrée remplit la grande synagogue Beth Shalom, située dans un quartier résidentiel de La Havane, El Vedado, à l’angle des rues I et 13. Hommes et femmes sont mélangés, contrairement à l’usage dans les temples juifs orthodoxes. Combien sont-ils ? Trois ou quatre cents. Les jeunes sont nombreux, l’un d’entre eux arbore un tee-shirt à l’effigie de Che Guevara, mais ici cela semble ne surprendre personne.

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Les officiants s’expriment en espagnol et en anglais, à l’intention des visiteurs américains, quelques dizaines. Le jeune Daniel, le bibliothécaire séfarade de Beth Shalom, dirige le culte avec l’avocate Marlen Prinstein, une convertie mariée au vice-président de la congrégation. Ce dernier, David Prinstein, ancien militaire et fils de communiste, salue chaque visiteur : "Nous sommes très honorés par votre présence." La cérémonie est sobre, mais l’émotion est palpable, surtout lorsqu’un kaddish (la prière des morts) évoque les membres de la communauté disparus récemment.

Ruth Behar, anthropologue à l’université de Michigan (Etats-Unis), n’est pas une visiteuse occasionnelle, mais une habituée. Elle est née à La Havane, fille d’un père d’origine polonaise et d’une mère d’ascendance turque, tous les deux nés à Cuba. "Nous habitions à cent mètres de la synagogue, précise-t-elle. En 1991, Beth Shalom était en ruine. Les pigeons avaient fait leur nid dans le sanctuaire. Les cérémonies regroupaient une poignée de vieillards, qui se réunissaient dans la minuscule salle du deuxième étage. Aujourd’hui, nous assistons à une véritable renaissance. Le passage de témoin à la nouvelle génération est assuré."

LA RENAISSANCE DU SANCTUAIRE

Cette renaissance s’est faite graduellement à partir de 1992, avec l’aide de l’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC), une organisation humanitaire créée en 1914. Grâce au "Joint" et à des juifs fortunés de Miami, la synagogue a été reconstruite. L’étage jadis réservé aux femmes est désormais consacré à des activités pédagogiques, à une salle informatique et à un dispensaire. Une partie de l’immeuble a néanmoins été cédée à l’Etat, qui y a installé le théâtre Bertolt-Brecht.

Rénover les murs était un point de départ, encore fallait-il redonner vie à la communauté et attirer la jeunesse. En raison de leur langue commune, l’espagnol, le JDC envoie à La Havane des couples de jeunes Argentins, qui se relaient tous les deux ou trois ans, pour donner des cours d’hébreu et de tradition juive. En ce moment, cette mission est assurée par Ariel Benclowicz, 32 ans, et son épouse Joana, 31 ans, aux allures d’animateurs de camps de vacances. "Nous nous sommes bien adaptés aux tropiques", disent-ils. Un rabbin, Samuel Szteinhendler, vient du Chili tous les deux ou trois mois pour les mariages, les conversions, les bar-mitsva (rites de passage à la majorité religieuse pour les garçons) et les bat-mitsva (l’équivalent pour les filles).

Vendredi soir, le repas du shabbat est frugal. Après la cérémonie religieuse, l’ambiance est festive, tout le monde parle et se salue comme dans un club de loisirs. Un personnage haut en couleurs, le vieux Salomon Bonte Leider, 87 ans, ne manque pas l’occasion de courtiser les dames. C’est un "schnorrer", un pique-assiette en yiddish. Et comme presque toutes les semaines, la présidente de la congrégation, Adela Dworin, s’occupe des visiteurs américains.

Beth Shalom a été fondée en 1956 par des ashkénazes, des juifs d’origine européenne. A peine à quelques pâtés de maisons, à l’angle des rues E et 17, la synagogue séfarade regroupe les juifs d’origine orientale ou nord-africaine. Ces derniers ont la réputation d’être plus traditionalistes, mais au Centre séfarade, inauguré en 1960, hommes et femmes sont côte à côte.

La seule synagogue havanaise où ils sont séparés est Adath Israel, fondée en 1925 dans l’ancien quartier juif de La Havane. "Nous ne pouvons pas suivre la tradition à la lettre, plaide Hella Eskenazi Flores, la responsable des activités pédagogiques à Beth Shalom. Comment éviter de prendre la voiture le jour du shabbat dans une ville aussi étendue que La Havane ? Comment refuser les mariages mixtes alors que la communauté a failli disparaître ?"

Avant l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, en 1959, la communauté juive comptait environ 15 000 membres (sur 6 millions d’habitants). Toutefois, ceux qui s’éloignaient des pratiques religieuses ou se mariaient avec un non-juif n’étaient pas comptabilisés par les congrégations, seules sources en la matière. "Le mariage de mes parents était considéré comme une union mixte, car pendant longtemps séfarades et ashkénazes ne se sont pas mélangés", confie Ruth Behar, auteur de An Island Called Home : Returning to Jewish Cuba (Rutgers University Press, non traduit).

RÉVOLUTIONNAIRES ENTERRÉS EN TERRE JUIVE

Pour se remémorer le passé, il suffit de se rendre de l’autre côté de la baie de La Havane, au faubourg de Guanabacoa, où se trouve le principal cimetière juif ashkénaze de l’île, qui date du début du XXe siècle. Le portail présente la double enseigne du Centro Macabeo de Cuba et de l’United Hebrew Congregation, fondée par des Américains installés après l’indépendance du pays, en 1898. "Nous n’avons plus qu’un ou deux enterrements par an", affirme Malengue, le gardien.

Des mausolées imposants attestent de la prospérité des familles Steiner, Gurwitz, Hirsch, Bigelman, Barker ou encore Berezdivin. La tombe de Saul Yelin est plus modeste, mais porte fièrement l’inscription de son rôle comme fondateur de l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques. La renommée internationale du cinéma cubain, sa moisson de prix dans les années 1960, n’est pas due uniquement au talent des réalisateurs Santiago Alvarez, Tomas Gutiérrez Alea et Humberto Solas, mais aussi à l’entregent de ce polyglotte surdoué.

Saul Yelin n’est pas le seul révolutionnaire enterré en terre juive à Guanabacoa. Une stèle rend hommage à cinq "martyrs du Parti communiste cubain assassinés par la dictature du général Machado", président de Cuba entre 1925 et 1933. Un des fondateurs du vieux PC, Fabio Grobart, est devenu quarante ans plus tard le doyen du parti unique créé par Fidel Castro, qui l’appelait familièrement "Polaquito" ("petit Polonais"). Pour les Cubains, les juifs sont restés des "Polacos", même si les "Turcos", les séfarades, étaient plus nombreux que les ashkénazes.

Le cimetière séfarade est plus isolé, entre une voie ferrée et la rase campagne, à côté d’un bidonville. L’union hébraïque Chevet Ahim a construit sa propre nécropole en 1942. A côté des tombes des Behar, Mitrani et autres patronymes séfarades, figurent les noms de personnes nées en Russie, attestant des liens avec les ashkénazes dans l’après-guerre. Aujourd’hui, séfarades et ashkénazes contribuent ensemble à la renaissance spirituelle, sociale et culturelle de la communauté. Chaque dimanche matin, deux bus et un taxi amènent à Beth Shalom 160 participants aux activités pédagogiques. La location des véhicules est financée par le JDC.

"Nous avons plusieurs groupes, selon les classes d’âges, explique Hella Eskenazi Flores, la responsable de l’école dominicale. Quatre d’entre eux réunissent les enfants et les jeunes de 4 à 17 ans, qui commencent par apprendre l’alphabet hébreu. Un groupe de jeunes se consacre surtout à des activités théâtrales ou à la danse. Trois groupes d’adultes désireux de se réapproprier la tradition juive se rassemblent, pour des questions de place, au Centre séfarade, après la collation prise en commun à Beth Shalom."

Au réfectoire, avant de boire un verre de lait accompagné de biscuits, on commence par entonner l’hymne cubain, comme dans toutes les écoles de l’île, puis l’hymne israélien, ce qui est beaucoup plus étonnant, les deux pays n’entretenant plus de relations diplomatiques depuis la guerre du Kippour, en 1973. "Les Cubains perçoivent Cuba et Israël comme deux nations petites par leur dimension mais grandes par leur ambition, entourées d’ennemis historiques qui cherchent à frustrer leurs efforts pour construire le paradis sur terre", souligne Ruth Behar.

LA RELIGION CONDAMNÉE PAR "L’ATHÉISME SCIENTIFIQUE"

Adela Dworin, la présidente de la communauté hébraïque de Cuba, évoque avec fierté l’histoire du judaïsme dans l’île. "En 1959, nous avons tous été favorables à la révolution, mais pas forcément au mouvement du 26 juillet de Fidel Castro, confie-t-elle. Descendants d’immigrés pauvres, les premiers juifs diplômés étaient un peu des prophètes parmi leurs coreligionnaires. En 1960, la réforme urbaine a favorisé les locataires contre les propriétaires, mais ensuite la nationalisation des entreprises a lésé beaucoup de juifs et la collectivisation des écoles privées, en 1961, a fini par provoquer l’exode de 90 % de la communauté." Adela Dworin, elle, a refusé de partir. "Moi, je faisais des études de droit. Chez moi j’étais la plus jeune et la plus rebelle. Je ne voulais pas quitter le pays et mes parents n’ont pas voulu émigrer sans moi. Mon père parlait le russe, il a donc travaillé comme traducteur et interprète."

Pendant les trois décennies suivantes, les religions étaient condamnées au nom de "l’athéisme scientifique", les croyants étaient victimes de discriminations à l’emploi, à l’école et privés d’accès à l’université. "Les rabbins ont émigré, mais les synagogues n’ont pas été fermées, à l’exception de celle des juifs d’origine américaine, précise Adela Dworin. Cependant, il n’y avait plus assez de pratiquants." L’assimilation et les mariages mixtes ont réduit la communauté à sa plus simple expression. Les synagogues étaient fréquentées par une poignée de fidèles de plus de 60 ans.

Après la chute du mur de Berlin, le vent a tourné. En 1992, la Constitution cubaine a été amendée et le concept d’Etat laïque a remplacé le dogme de l’athéisme. En 1998, un dialogue s’est amorcé à la suite d’une rencontre entre Fidel Castro et les dirigeants des différentes croyances. Le docteur José Miller, un chirurgien-dentiste qui avait travaillé dans l’armée, chef de la congrégation ashkénaze de 1979 jusqu’à son décès en 2006, incarne cette réhabilitation et la renaissance qui s’ensuivit.

Un mariage à la synagogue de Beth Shalom, dans La Havane.REUTERS/ Claudia Daut

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Les premiers juifs arrivés dans les années 1920 et 1930 considéraient La Havane comme une étape vers les Etats-Unis, au point de l’appeler Akhsanie Kuba (Hôtel Cuba en yiddish). Face aux persécutions nazies, Cuba a accueilli plus de réfugiés qu’aucun autre pays d’Amérique latine, selon l’historien américain Robert M. Levine, auteur de Tropical Diaspora : The Jewish Experience in Cuba (University Press of Florida, non traduit). Toutefois, en 1939, les 907 passagers du paquebot MS St. Louis ne purent débarquer à La Havane (ni aux Etats-Unis), faute d’autorisation, et furent obligés de retourner en Europe : seuls les 287 accueillis en Grande-Bretagne échappèrent à l’Holocauste. Cette tragédie a été rappelée dans un film britannique, Le Voyage des damnés (1976).

Après la seconde guerre mondiale, la communauté juive havanaise s’est stabilisée et s’est intégrée à la société cubaine. A l’époque, le restaurant Moishe Pipik ("nombril de Moïse") était casher, les cafés Lily et Boris proposaient des pâtisseries de la Mitteleuropa. Cette prospérité avait aussi son côté obscur : le gangster juif américain Meyer Lansky, "le cerveau de la mafia", est venu blanchir son argent dans les casinos et les hôtels, comme le flamboyant Riviera, qu’il construisit sur le bord de mer. "Aucune organisation juive ne voulait accepter Meyer Lansky dans ses rangs, en dépit de tout son argent", assure cependant Adela Dworin.

UN PETIT MOT DE SPIELBERG

Le hall de Beth Shalom affiche de nombreux portraits et photographies. Y figurent en bonne place celles de Fidel Castro lors de sa visite de la synagogue en 1998, et celle de son frère et successeur Raul, en décembre 2010, lors de Hanoucca (la fête des lumières). Les images du temple avant et après la restauration sont saisissantes. Le cinéaste Steven Spielberg, venu à La Havane en 2002 à l’occasion du Festival du nouveau cinéma latino-américain, avait tenu à visiter la synagogue et a laissé un mot : "En voyant tout le travail de restauration culturelle que vous et d’autres avez mené à bien, je me suis rappelé pourquoi je suis si fier d’être juif. Merci."

La communauté est devenue un pont entre Cuba et les Etats-Unis, deux pays qui n’ont pas fini d’apurer le contentieux de la guerre froide. Ruth Behar, qui a fait de nombreux voyages entre les deux pays pour ses recherches, est venue cette fois accompagnée par quatre de ses étudiants (dont aucun n’est juif). "Un pont sentimental, humanitaire, humain, unit désormais les deux pays", estime l’anthropologue.

Les Américains ne sont pas autorisés à voyager à Cuba en raison de l’embargo, à moins d’avoir des liens de famille ou d’être d’origine cubaine. Toutefois, des dérogations sont accordées pour motifs universitaires ou religieux. D’où l’afflux régulier de touristes juifs américains qui ne manquent jamais de faire un détour du côté de la synagogue, ne serait-ce que pour se donner bonne conscience.

ISRAËL, PORTE DE SORTIE

Eusebio Leal, historien de La Havane chargé de la restauration du centre-ville et homme d’affaires avisé, a aménagé à leur intention l’hôtel Raquel, dans un immeuble de 1908 possédant une belle verrière de style Art nouveau. Cet hôtel-boutique 4-étoiles semble tout droit sorti d’un parc à thème hébraïque. Les chambres s’appellent Salomon, David, Rebecca, Esther, Abraham, Myriam, etc., et arborent toutes la traditionnelle mezouzah (symbole de la foi) au montant de la porte. Le restaurant de l’établissement, Jardin del Eden, propose une cuisine juive, et la boutique son lot de souvenirs d’inspiration biblique.

La communauté actuelle compte bon nombre de convertis à la suite de mariages mixtes. A l’école dominicale, un des adolescents avoue discrètement qu’il ronge son frein et rêve de partir en Israël. "Beaucoup de jeunes choisissent l’alya [émigration vers Israël], mais ils sont toujours remplacés par de nouveaux arrivants", reconnaît Ruth Behar. "Les difficultés économiques poussent des jeunes à tenter leur chance en Israël", confirme Adela Dworin. En dépit de l’absence de relations diplomatiques avec l’Etat hébreu, La Havane accorde aux candidats à l’alya l’autorisation de partir.

"Les juifs veulent quitter l’île pour les mêmes raisons que les autres Cubains, nuance Ruth Behar. Cependant, le départ vers Israël ne répond pas seulement à des raisons économiques. Il y a aussi une forte dimension spirituelle. De par sa taille réduite (1 500 âmes sur 11 millions de Cubains), la communauté locale n’offre pas beaucoup de ressources pour l’apprentissage du judaïsme et le développement spirituel."

Adela Dworin, qui a longtemps veillé sur la bibliothèque de Beth Shalom, pense, elle, à ceux qui restent. "On nous apporte souvent des médicaments, alors que nous avons ce qu’il faut au dispensaire, dit-elle. Pourquoi ne pas nous offrir des livres ? Nos enfants ont aussi envie de lire Harry Potter… en espagnol évidemment !"


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