Walker Evans ‘s Cuba, via Ernest Hemingway

samedi 9 décembre 2017
par  Michel Porcheron

Quand le photographe américain Walker Evans se rendit à La Havane en mai 1933 pour faire des photos destinées au livre « The Crime of Cuba » de Carleton Beals, qui dénonçait la tyrannie de Gerardo Machado, sa rencontre avec Ernest Hemingway –qu’il ne connaissait pas et qu’il ne revit jamais après son retour aux Etats Unis, à l’issue de trois semaines de travail intense et pas mal de beuveries avec l’écrivain- eut un épilogue désolant. Evans avait bien regagné New York avec quelque 400 tirages, il en avait confié 46 à Hemingway. Il est clair que ce dernier ne les oublia pas à La Havane, mais spécialement négligent il les oublia chez lui, à Key West, Floride. Pendant des décennies, on pensa que ces 46 tirages avaient disparu.

Aujourd’hui, 84 ans plus tard, ils réapparaissent publiquement, lors de leur vente aux enchères…Leur estimation ? 850.000 dollars ! On reviendra là-dessus. Dans l’immédiat, nous profitons de l’occasion pour reproduire de larges extraits d’un texte de Jeff L. Rosenheim, conservateur au Metropolitan Museum of Art, New York, consacré au séjour d’Evans à La Havane

46 photos inédites prises à La Havane par Walker Evans en 1933 vendues aux enchères

Quand le photographe américain Walker Evans se rendit à La Havane en mai 1933 pour faire des photos destinées au livre « The Crime of Cuba » de Carleton Beals, qui dénonçait la tyrannie de Gerardo Machado, sa rencontre avec Ernest Hemingway –qu’il ne connaissait pas et qu’il ne revit jamais après son retour aux Etats Unis, à l’issue de trois semaines de travail intense et pas mal de beuveries avec l’écrivain- eut un épilogue désolant. Evans avait bien regagné New York avec quelque 400 tirages, il en avait confié 46 à Hemingway. Il est clair que ce dernier ne les oublia pas à La Havane, mais spécialement négligent il les oublia chez lui, à Key West, Floride. Pendant des décennies, on pensa que ces 46 tirages avaient disparu.

Aujourd’hui, 84 ans plus tard, ils réapparaissent publiquement, lors de leur vente aux enchères…Leur estimation ? 850.000 dollars ! On reviendra là-dessus. Dans l’immédiat, nous profitons de l’occasion pour reproduire de larges extraits d’un texte de Jeff L. Rosenheim, conservateur au Metropolitan Museum of Art, New York, consacré au séjour d’Evans à La Havane.

[Lire sur notre site (1er juin 2017) :

http://cubacoop.org/spip.php?page=article&id_article=3288]

WALKER EVANS EN MISSION : “THE CRIME OF CUBA”

Par Jeff L. Rosenheim/Posté par Michel Porcheron

Source : in « Cuba, Art et Histoire, de 1868 à nos jours », version en français du Catalogue de l’exposition éponyme organisée au Musée des Beaux-Arts de Montréal, du 31 janvier au 8 juin 2008.

En voici de larges extraits(reproduction autorisée par la direction du Musée)

Le photographe américain Walker Evans (1903-1975), un des artistes les plus marquants du XX e siècle, aux images élégantes, d’une incomparable netteté, fut le créateur de la tradition documentaire dans la pho­tographie américaine(…).

D’après Jeff L. Rosenheim (conservateur au Metropolitan Museum of Art de New York), « un aperçu du programme esthétique de Walker Evans, à un moment décisif de sa toute jeune carrière de photographe » est contenu dans le texte d’octobre 1931 que signe Walker Evans, « The « Reappearance of Photography » pour la revue Hound and Horn, « compte rendu incisif » de six ouvrages récents sur la photographie. Ce texte est « devenu depuis un classique de la littérature photogra­phique du XXe siècle ».

A La Havane en mai 1933

« Véritable manifeste de l’esthétique du documentaire, son analyse de l’art du Français Eugène Atget (1857-1927) doit être considérée comme une déclaration indirecte d’intention artistique, en attente d’une occasion de se concréti­ser. Or, cette occasion allait se présenter à La Havane en mai 1933 »

Une petite commande d’un éditeur de Philadelphie, J. B. Lippincott, amena Walker Evans à Cuba, avec pour mission de voir et de photographier ce qui se révéla être les dernières semaines de la pré­sidence brutale de Gerardo Machado y Morales.

Bien avant le départ du pho­tographe pour La Havane, l’agitation politique croissante dans l’île semblait devoir inévitablement mener à la révo­lution. C’est d’ailleurs ce qui allait se produire. Le 12 août 1933, huit semaines à peine après le retour d’Evans aux États Unis avec des centaines de rouleaux de pellicule et de grands formats, Machado et sa bande quitteront La Havane à bord d’un avion amphibie pour se réfugier aux Bahamas.

Aux États-Unis, les premiers mois de 1933 avaient été parmi les pires de la Crise.

Le travail proposé par l’éditeur Lippincott permettait à Evans de gagner un peu d’argent et d’échapper à la dureté de la vie à New York où, comme il l’écrit alors à un ami, « tous les artistes, même les meilleurs, travaillent sans enthou­siasme aucun (1) ».

Lippincott demandait à Evans une série de photographies destinées à l’illustration d’un livre que la maison s’apprêtait à publier, « The Crime of Cuba ».

Selon Jeff Rosenheim, l’auteur, Carleton Beals, qui cherchait visiblement à choquer, décrivait avec un luxe de détails les conditions de vie abominables des Cubains sous le régime tyrannique de Machado, une dictature soutenue ouvertement par le Département d’État américain.

Evans, pour sa part, s’intéressait moins à la dimension politique de l’ouvrage qu’à la possibilité de montrer la vie quotidienne des Havanais. « The Crime of Cuba » présente trente et une photographies d’Evans réunies en un portfolio distinct, à la suite du der­nier chapitre du livre.

Le titre du livre est tiré d’une longue interview de Carleton Beals avec Miguel de Araunuz, un professeur de mathémati­ques de La Havane.

Devenu boulanger à temps partiel après que Machado se fut emparé du pouvoir et eut com­mencé à persécuter les professeurs d’université, de Araunaz servit à Beals de guide érudit dans le labyrinthe complexe de la réalité sanglante de Cuba.

Dans le deuxième chapitre inti­tulé « Panorama », qui constitue un condensé de l’histoire moderne de l’île, Beats donne la parole au professeur de Araunuz :

« Aux États-Unis les crimes sont commis par des gangsters. À Cuba, ils résultent de la tyrannie de Machado. Il dirige un petit gouvernement de brutes. Mais savez-vous quel est le véritable crime de Cuba ? Pendant près de quatre siècles, nous avons été maintenus sous la poigne de fer de l’Espagne. Pendant près d’un siècle, nous nous sommes battus pour secouer ce joug. Il n’y a pas une parcelle du sol de Cuba qui ne soit imprégnée du sang des patriotes et des martyrs. Puis, les États-Unis sont venus... pour nous libérer, avez-vous dit... Tout ce que vous avez fait, c’est de nous ravir la victoire des mains... Libérer Cuba ?... Ha !... Notre gouvernement, notre président, n’est qu’une marionnette au service de votre sale argent... Voilà le crime de Cuba, mon ami. Tout le sang versé, le sacrifice de notre peuple, de votre peuple, n’auront servi qu’à changer de maître... Nous sommes des exilés sur notre propre terri­toire... Voilà le crime de Cuba » (2)

À La Havane, poursuit Jeff Rosenheim, Walker Evans avait prévu qu’il utiliserait deux appareils photo :

Le premier pour les études plus soi­gnées, le second pour les instantanés pris dans la rue. Il avait peaufiné cette double approche artistique à New York pour saisir les effets de la Crise sur la vie des Américains. À l’aide d’une chambre photographique en bois, qui nécessitait un lourd trépied, des films de grand format et un long temps d’ex­position - une technique empruntée à son mentor Atget -, Evans réalisa des vues composées avec précision de l’im­pressionnante architecture coloniale de la ville (façades et cours d’immeubles), des études détaillées de réclames décrépites, et des portraits de Havanais de tous les milieux - charbonniers du port, rédacteurs de journaux, artistes, prostituées...

Pour ses études prises sur le vif d’étudiants protestatai­res, de crieurs de journaux, de vagabonds et de chômeurs, il se servit d’un petit appareil portatif plus récent utilisant une pellicule en rouleau.

Si les clichés réalisés à l’aide de la chambre photographique révèlent un fin analyste culturel et donnent une impression d’intégralité, de classicisme et de quiétude, les instantanés suggèrent presque le contraire : fragmenta­tion intrinsèque, confusion et malaise ­essentiellement, la lutte souvent diffi­cile de l’existence moderne.

Ensemble, les deux types de photos (la toile de fond et la scène elle-même, les acteurs et le drame) représentent La Havane et ses habitants avec une clarté du propos et une éloquence saisissantes, très rares dans la photographie de l’époque.

Pour parvenir à ses fins, Evans dut déjouer la surveillance des îlotiers, des nombreux informateurs de Machado et des hommes de main qu’il employait.

Il s’en remit pour sa protection à une liste de personnes de confiance fournie par Carleton Beals, lequel avait séjourné à Cuba durant une bonne partie de l’année précédente pour interviewer les oppo­sants radicaux au régime.

Les deux principaux alliés d’Evans semblent avoir été des journalistes, les deux frè­res José Antonio et Jorge Fernández de Castro.

À l’époque, José Antonio Fernández de Castro était professeur d’histoire à l’Université de La Havane, défenseur de la littérature d’avant-garde et rédacteur en chef du Suplemento Literario Dominical ainsi que de l’hebdomadaire Orbe, publiés tous deux par le journal Diario de la Marina.

Membre actif du mouvement de résistance, José Antonio avait été fréquemment jeté en prison par Machado et avait, comme son frère, des histoires vécues à racon­ter à son collègue de New York.

Pour Rosenheim, le journal que tint Evans constitue un excellent baromètre de l’état émo­tionnel de l’artiste à La Havane, non sans un peu de paranoïa par moments. Evans, qui maîtrise parfaitement le style littéraire, emprunte à la phraséo­logie du roman policier pour décrire ses premières impressions de la ville et son premier rendez-vous avec José Antonio Fernández de Castro :

EVANS ECRIT DANS SON JOURNAL

« Je serai incapable d’aller jusqu’au bout de cette histoire. Au moins suis-je arrivé à La Havane au milieu du mois avec, devant moi, une part d’inconnu stimulante.

Prêt à tout, trop prêt en fin de compte. Autrement dit, j’ai pris des précautions. Et c’est fatal pour moi de prendre des précautions. La ceinture porte-billets, par exemple. J’y ai caché beaucoup d’argent [pour moi] et une collection de lettres compromettantes (du moins, je l’espère) à des opposants connus. Le tout pre­mier soir de mon séjour à La Havane, je suis sorti et j’ai dû me déshabiller dans l’autobus pour payer ; un autobus rempli d’espions, de contre-espions, d’agents en civil, d’agents secrets et de petits voleurs. J’ai donc pris de plus en plus de précautions ; mais la moitié de mon argent avait disparu quand je suis des­cendu. J’allais voir Fernández de Castro, à l’autre bout de ce trajet d’autobus. Il n’était pas là. Aucun Américain ne prend l’autobus à La Havane. ’Ils’ auront soupçonné quelque chose et m’auront suivi. Naturellement, quiconque est vu auprès de Fernández de Castro est aussitôt fiché quelque part, et pris en filature... Les uni­formes pullulaient dans la ville. Des Noirs issus du récent [illisible], et des hommes en brun clair portant en bandoulière de gros fusils. Tout cela avait pour but de maintenir au pouvoir leur gangster de patron - c’était le seul moyen » (3)

Les deux frères Fernández de Castro et leurs compagnons semblent avoir assuré à Evans (et à ses appareils photo) une sécurité relative dans les rues souvent dangereuses de la ville et, chose tout aussi importante, lui avoir donné un accès privilégié aux archives du journal, où il put trouver des preuves encore plus explicites de la cruauté de Machado.

Utilisant son appareil grand format, il copia des pho­tographies spectaculaires de scènes de meurtre, sans doute dans des dossiers secrets du Diario de la Marina. On peut voir sur ces photos des policiers empoignant des piétons, des slogans révolutionnaires et des morts violentes qu’Evans n’aurait jamais pu photographier s’il avait été lui-même, le jour ou la nuit, le témoin de telles scènes. Bien guidé par ses conseillers, il a pu ainsi en toute sécurité réunir une documentation probante sur la tyrannie de Machado.

Ensuite, parfai­tement conscient des conséquences, il a inséré dans son portfolio du Crime of Cuba trois des clichés clandestins les plus incendiaires.

Dans chaque cas, écrit Rosenheim, il a discrètement utilisé comme légende la simple mention de « Photographe anonyme ». En reproduisant ces docu­ments visuels politiquement explo­sifs - témoignages authentiques des manifestations organisées et des bains de sang qui s’ensuivaient -, Evans res­suscitait les victimes et, d’un simple geste, insufflait une nouvelle vie à ces existences sacrifiées et à leur cause révolutionnaire. Le tour de passe-passe artistique et l’attribution fictive de ces images se remarquent à peine. Evans a qualifié ces photographies de « documents de la terreur ».

Après un mois de travail fructueux à La Havane, Evans embarqua pour New York à bord du S.S. Virginia. Il écrivit aussitôt à Jorge Fernández de Castro (4) pour l’informer que ses négatifs de La Havane étaient en sécurité dans ses bagages, tout comme son cadeau d’adieu : une bouteille d’excellent rhum. Les pensées d’Evans, cepen­dant, étaient déjà tournées vers l’étape suivante ; de retour chez lui, en moins d’une semaine, il tira, titra et ordonna ses meilleures photos, qu’il soumit à son éditeur.

Il précisa à Fernández de Castro qu’il avait prié l’éditeur « de ne pas modifier l’ordre des photos et de conserver les titres simples qu’il avait choisis ». Lippincott se plia à cette demande et lança The Crime of Cuba le 17 août 1933, cinq jours après la fuite de Machado et l’entrée en fonction du nouveau président, Carlos Manuel de Céspedes. Le livre trouva aussitôt son public et fut imprimé quatre fois en l’espace de six mois.

DANS LE NEW YORK TIMES

Dès le 20 août, The Crime of Cuba faisait la une de la section littéraire du New York Times sous le titre flamboyant de « Cuba, The Crucified Republic, Carleton Beals Indicts the Machado Regime and American Penetration » [Cuba, la répu­blique martyre. Carleton Beals dénonce le régime Machado et l’influence amé­ricaine].

Harold N. Denny commençait son long compte rendu en ces termes :

« Rarement a-t-on vu dans un même livre autant de cupidité, de misère, d’effusion de sang et d’absurdité que dans le nouvel ouvrage de M. Beals ». Denny jugeait également remarquable la contribution d’Evans. Le dernier paragraphe de sa critique est d’ailleurs consacré au photographe : « Une men­tion toute spéciale doit être faite des photographies de M. Evans. Elles for­ment une annexe de trente [sic] images de la vie à Cuba, dont deux ou trois évo­cations atroces de l’horreur. »

NOTES


(1)- Lettre de Walker Evans à Hanns Skolle, 20 avril 1933.
(2)- Carleton Beals, The Crime of Cuba, Philadelphie, J. B. Lippincott, 1933, page 34.
(3)- Journal de Walker Evans, 19-20 mai 1933, Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art, New York, 1994.
(4)- Lettre de Walker Evans à Jorge Fernández de Castro, 26 juin 1933, collection particulière

(Texte et notes de Jeff L. Rosenheim) /mp

BONUS (mp) :

Sur Antonio Fernández de Castro, en espagnol :

https://www.ecured.cu/Jos%C3%A9_Antonio_Fern%C3%A1ndez_de_Castro

https://www.ecured.cu/José_Antonio...

-De Salvador Bueno : “José Antonio Fernández de Castro : periodista e investigador”, en Temas y personajes de la literatura cubana, Ediciones Unión, UNEAC, La Habana, 1964, pp.229-236 /mp


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