La délicate mission de Jean Daniel

mardi 27 février 2018
par   Elier Ramirez Cañedo, Traduit par Danielle Bergeron

En 1963, parmi les divers modes d’action envers Cuba envisagés par les plus hautes sphères du pouvoir à Washington, l’idée d’une « approche douce de Castro » s’est fait jour à plusieurs reprises.

A cette époque, le gouvernement des Etats-Unis était en possession d’un ensemble de rapports des services secrets qui montraient l’intérêt qu’avait Cuba à établir un mode de communication qui pourrait déboucher sur une amélioration des relations entre les deux pays.

L’entrevue de Fidel avec Jean Daniel. Photo : Marc Riboud

Ce n’est qu’après avoir vécu les dangers qu’a représenté pour l’humanité ce qu’on a appelé la crise des missiles en octobre 1962 que Kennedy avait commencé à repenser la politique envers l’Union Soviétique ainsi qu’envers Cuba -il s’agit là du Kennedy du discours pacifiste de l’Université Américaine, en janvier 1963- ce qui l’a finalement conduit à autoriser l’exploration discrète d’un rapprochement avec Cuba, dans le but de déterminer jusqu’à quel point le Gouvernement cubain était disposé à céder au cas où on parviendrait à trouver un modus vivendi.

Cela n’a pas signifié pour autant que le président démocrate ait renoncé à mener en même temps les politiques les plus agressives contre l’Ile, à travers ce qu’on a appelé la « politique à deux voies ».

C’est ainsi que Willliam Atwood, fonctionnaire des Etats-Unis auprès des Nations Unies, eut des contacts répétés avec l’ambassadeur cubain Carlos Lechuga.

Au même moment, aussi bien Atwood que la journaliste Lisa Howard -un des personnages clés de cette histoire de dialogue secret entre les deux pays- ont eu des conversations téléphoniques avec René Vallejo, alors aide de camp du Commandant en Chef Fidel Castro..

Tous ces contacts se sont produits entre septembre et novembre 1963, jusqu’au 22 novembre, jour fatidique de l’assassinat du président à Dallas.

Mais quelques jours avant, quelqu’un d’autre, qui n’appartenait pas aux appareils bureaucratiques de Washington, était aussi devenu sans l’avoir cherché un messager secret entre Kennedy et Fidel. Ce fut le cas du journaliste français Jean Daniel, rédacteur en chef de l’hebdomadaire l’Observateur.*

En apprenant que Jean Daniel avait le projet d’interviewer le Leader de la Révolution cubaine, Atwood, ami personnel du journaliste français eut l’idée d’envoyer celui-ci d’abord à Washingon s’entretenir avec Kennedy.

Atwood contacta immédiatement le correspondant de la revue Newsweek, Ben Bradlee, ami du Président qui lui rendait souvent visite à la Maison Blanche, pour organiser une rencontre.1

L’entretien eut lieu le 24 octobre à la Maison Blanche.

Jean Daniel a raconté par la suite que Kennedy lui avait déclaré que les Etats-Unis étaient en train de payer les péchés commis par son pays sous le régime de Batista et qu’il était d’accord avec les proclamations initiales de la Révolution.

D’après le journaliste français, le président des États-Unis a ajouté :

« Les russes l’ont très bien compris, tout au moins après que nous ayons réagi, mais en ce qui concerne Fidel Castro, je dois dire que je ne sais pas s’il s’en rend compte[...] Vous pourrez me dire si c’est le cas quand vous reviendrez. En tout cas, ce n’est pas de cette manière que les nations d’Amérique latine obtiendront la justice et le progrès, je veux dire par la subversion communiste.[…]

« Aujourd’hui, les Etats-Unis sont en capacité de faire autant de bien en Amérique latine qu’ils ont fait de mal dans le passé […]. De toute façon, nous ne pouvons laisser la subversion communiste gagner dans les autres pays du continent. Deux barrages sont nécessaires pour contenir l’expansion soviétique : d’une part l’embargo, d’autre part un énorme effort en faveur du progrès. Tel est en peu de mots le problème. Les deux batailles sont aussi difficiles à mener l’une que l’autre. » 2

Kennedy fit à Jean Daniel un dernier commentaire :« La poursuite de l’embargo dépend de celle des activités subversives".3. Il faisait là clairement référence au soutien qu’apportait le gouvernement cubain aux mouvements de libération au sud du Rio Bravo.

Des décennies plus tard, au cours d’une interview pour un documentaire de la télévision américaine, Jean Daniel a aussi donné ses impressions concernant sa rencontre avec le dirigeant américain : « Je suis sorti du Bureau Ovale de la Maison Blanche avec l’impression d’être un messager de la paix. J’étais convaincu que Kennedy souhaitait un rapprochement ; il voulait que je revienne et que je lui dise que Castro désirait un rapprochement. » 4

Jean Daniel raconte aussi qu’étant à Cuba, alors qu’il avait presque perdu l’espoir de rencontrer Fidel, la veille de son départ pour le Mexique, le 19 novembre exactement, le leader de la Révolution est arrivé tout à coup à l’hôtel Habana Riviera où il logeait et qu’ils se sont entretenus de 10h du soir à 4h le lendemain matin. D’après son témoignage, Fidel lui a longuement parlé de la Crise d’Octobre et lui a expliqué pourquoi les missiles avaient été installés à Cuba.

Il lui a aussi donné son point de vue sur l’Alliance pour le Progrès.

Le journaliste français a cité les mots suivants de Fidel : « En ce qui nous concerne, tout peut revenir à la normale sur la base du respect mutuel de la souveraineté. ».

Cet entretien n’était toutefois pas le seul qu’aurait Jean Daniel avec le Commandant en Chef. Le 22, ils se rencontreraient de nouveau à Varadero, et ce fut le moment où le Chef de la Révolution reçut la nouvelle de l’assassinat de Kennedy à Dallas.

Au cours de la conférence internationale qui s’est tenue en1992 à La Havane pour commémorer le 30è anniversaire de la Crise d’Octobre, le Commandant a évoqué le contexte des ses contacts avec Jean Daniel en novembre 1963 et en a donné son appréciation :

« Je l’ai réellement interprété comme un geste visant à établir une certaine communication, un certain échange, car Kennedy avait acquis dans son pays une telle autorité après la crise qu’il pouvait faire des choses qu’il n’aurait peut-être pas faites auparavant. D’après moi, il avait le courage de le faire, car il fallait un certain courage pour braver des courants d’opinion sur toutes ces questions. 

« Il ne faut pas oublier qu’à peu de temps de là il avait prononcé le fameux discours dans une université nord-américaine -je crois qu’on a déjà mentionné ce discours- où il faisait un grand éloge de l’Union Soviétique et rappelait la lutte qu’avait menée le peuple soviétique, à quel point l’Union Soviétique avait été détruite et il comparait avec les destructions que cela aurait représenté aux Etats-Unis s’ils avaient subi ce qui était arrivé en Union Soviétique. 

« Je dirais qu’à cette époque-là, personne n’avait prononcé un discours aussi prometteur que Kennedy, ni aussi favorable à une réelle ouverture, à une réelle coexistence pacifique, à une politique de paix.

« Ce discours a été accueilli par les progressistes du monde entier comme quelque chose de réellement positif. Personne n’avait jamais fait ce genre de reconnaissance, et c’est précisément à ce moment qu’on le tue. 

« ...Au moment même où je parlais avec Jean Daniel, rendez-vous compte des paradoxes, des contradictions et des hasards, on lui remettait de la part des Etats-Unis -je ne veux ici attaquer personne, un jour ou l’autre tout cela sera publié- un stylo contenant un dard empoisonné destiné à un attentat contre moi...

« Mais je ne pourrais pas vous donner beaucoup plus de précisions, s’il s’agissait d’un message écrit ou d’un message oral qui disait : « Nous voulons améliorer les relations », mais il lui a parlé de moi en des termes respectueux, a longuement parlé de cela et lui a demandé de venir me voir et de me parler pour ensuite revenir à Washington l’informer. »5

L’assassinat de Kennedy mit une fin brutale à cette initiative de dialogue secret entre Cuba et les Etats-Unis, son successeur à la Maison Blanche, Lyndon B. Johnson, n’ayant en effet pas été disposé à la poursuivre.

Que se serait-il passé dans les relations entre Cuba et les Etats-Unis si le meurtre du président ne s’était pas produit ?

Il est impossible de l’entrevoir sans entrer dans le domaine de la spéculation.

Quoi qu’il en soit, cet épisode historique dans lequel une personnalité non officielle comme Jean Daniel a été utilisée pour tendre un pont entre les deux pays n’est pas resté par la suite un fait isolé.

Notes

* Jean Daniel était alors envoyé spécial de l’Express, qu’il quitta peu après. On peut lire sur le site internet de ce journal ses articles de novembre et décembre 1963. (NDT)
1 Tomás Diez Acosta : Los últimos 12 meses de J. F. Kennedy y la Revolución Cubana, Editora Política, La Habana, 2011, p. 203.
2 Jean Daniel : « Unoficial Envoy. An Historic Re­port from Two Capitals », The New Republic, De­cember, 14th, 1963, p. 15-20.
3 Ibidem.
4 Cité par Tomás Diez Acosta : op. cit., p. 207.
5 James G. Blight, Bruce J. Allyn, et David Lewis : Cuba On The Brink. Castro. The Missi­le Crisis and the Soviet Collapse, Rowman & Littlefield Publishers, INC, New York, 2002, p. 236-237

http://www.granma.cu/opinion/2018-01-30/la-dificil-mision-de-jean-daniel-30-01-2018-21-01-25


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