Penser la ville

dimanche 21 octobre 2018
par  Graziella Pogolotti, traduit par Christine Druel

 

 

 

 

Tout comme les êtres humains, les villes ont une vie et une histoire. Elles sont des êtres animés par l’esprit de la mémoire. C’est dans cette perspective que nous devons penser La Havane à la veille de son demi millénaire.

Au siècle dernier, dans les années 30, Jorge Mañach s’est entretenu avec Enrique José Varona. La voix du vieil homme n’était qu’un chuchotement ; il y avait quelque chose de beau chez ce vieux professeur marqué de nombreuses cicatrices. Il gardait une vivacité d’esprit et un courage sans faille. Il a pu ainsi défier la tyrannie de Machado et ouvrir la voie aux jeunes qui la combattaient. Il a subi des représailles et sur la fin de sa vie il fut victime de la brutale perquisition de son domicile.

 

L’Université de La Havane à l’aube. Photo : Ismaël Francisco/Cubadebate

 

Tout comme les êtres humains, les villes ont une vie et une histoire. Elles détiennent les marques du temps. Elles sont des êtres animés par l’esprit de la mémoire. C’est dans cette perspective que nous devons penser La Havane à la veille de son demi millénaire. Les problèmes qui s’accumulent et se bousculent pour ouvrir la voie sont si nombreux, qu’il faut définir des concepts, proposer des objectifs, les faire connaitre et obtenir ainsi la complicité des habitants. Le demi-millénaire ne sera pas un objectif à atteindre mais un nouveau départ ouvert sur l’avenir.

Chez nous la notion d’urbanisme s’est concrétisée après le triomphe de la Révolution. Avant l’expansion de la ville obéissait de façon anarchique à la valeur financière du sol.

L’urbanisme, essentiellement humaniste, qui tient compte de tous les facteurs intervenant dans la vie de la grande ville et centré sur les problèmes de ses habitants, s’oppose à la vision technocratique, à court terme et utilitariste. C’est dans ces circonstances que le plan directeur de développement de La Havane a pu être défini. Il s’est basé sur une analyse historique, celle de la description d’une ville dispersée et étendue dans l’espace, peuplée par le quart de la population du pays, déficitaire en offres d’emplois, avec une industrie peu développée, et déchirée entre les constructions tape à l’œil de la côte et la misère des zones périphériques dont la démographie s’accroit avec le flux constant de l’immigration interne en demande de meilleures opportunités, avantagée par la proximité de l’appareil gouvernemental, des établissements d’enseignement les plus importants et des centres culturels les plus renommés.

Déjà à l’époque, apparaissaient des problèmes urgents de manque de logements et de transport, aggravés par l’extension de la ville et la distance entre le foyer et le travail, et de mauvais état de conservation de nombreuses constructions.

Pour inverser la situation, on a entrepris deux actions parallèles. On a donné la priorité au développement de villes et villages du reste du pays, en même temps qu’on a élaboré le plan directeur de la capitale avec la participation des architectes les plus en vue.

Ce plan était précurseur par sa vision de d’avenir qui le plaçait à la pointe de son époque. La conscience des problèmes résultant de la détérioration de l’environnement qui dominent aujourd’hui, ne prévalait pas alors. On a cependant mis en œuvre une ceinture verte autour du centre de la capitale. Elle partait de l’ancienne forêt de La Havane – Parc Métropolitain-, se prolongeait avec le cordon de la ville pour atteindre le Parc Lénine, le Jardin Botanique et le Zoo. Ce sont là des centaines d’hectares qui oxygènent la ville pour le plaisir des autochtones et des visiteurs.

Pour la réalisation du Parc Lénine, avec son extraordinaire pouvoir de d’attraction et sa culture du détail, Celia a obtenu la collaboration d’architectes, de créateurs et d’artistes. Je me souviens encore, à la cafétéria La Faralla, de l’originalité des assiettes carrées fabriquées dans l’atelier de céramique tenu par Rodriguez de la Cruz à Santiago de las Vegas, là même où se sont formées des pointures comme Amelia Peláez et Luis Martinez Pedro.

L’étude indispensable pour définir le plan directeur nécessaire devra être élaborée en tenant compte de ces principes. Accentuées par le passage du temps, les difficultés économiques et la période Spéciale, les problèmes dont nous avons hérité comprennent les insuffisances du réseau souterrain. Beaucoup ont oublié qu’un maire de La Havane, Manuel Fernández Supervielle, s’est suicidé pour ne pas avoir réussi à trouver une solution à une bonne répartition de l’eau, ce à quoi s’ajoutent la détérioration des canalisations et l’usure des fosses. Ce sont des réalités qui ne sont pas visibles, mais qui sont la garantie de bien- être et d’hygiène.

D’autre part comme cela s’est produit lors de l’étape fondatrice du XVI siècle, le port de La Havane, était encore la voie d’entrée des marchandises et des passagers dans le pays. Le déplacement de cette fonction au Mariel et le rôle accordé à l’industrie touristique, impliquent une sérieuse redéfinition du profil économique, sociale et culturel de la capitale. Au renforcement d’une production industrielle il faudra ajouter un accroissement du rôle de l’économie de services, le poids considérable de centres de recherche scientifique, la formation de personnel hautement qualifié et la récupération des valeurs patrimoniales qui dépassent les limites au-delà de Vieille ville de La Havane ; elles s’étendent à El Vedado, Miramar, Cubanacán ; et se trouvent sur la belle perspective que l’on peut contempler depuis Reina jusqu’au Castillo del Príncipe, sur les anciennes routes, telles que celles du Cerro et celle du 10 octobre, ce Jesús del Monte chanté par Eliseo Diego. Je m’arrête là. La liste serait interminable et devrait inclure l’héritage préservé dans nos musées.

Le défi semble écrasant : c’est tout le contraire. Rêver en grand est le meilleur antidote contre la médiocrité, l’ennui, la dégradation. Elaborer un projet est le meilleur moyen de se mettre au travail. Et pour cela nous devons réunir nos meilleurs chercheurs, architectes et urbanistes, soumettre à débat public divers critères et amener ainsi les havanais de naissance et d’adoption à participer à la tâche gigantesque qui nous attend.

http://www.cubadebate.cu/opinion/2018/09/09/pensar-la-ciudad/#boletin20180909


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