Zatopek-Aznavour, une rencontre insolite à Prague.

dimanche 4 novembre 2018
par  Michel Porcheron

Emil Zatopek, le héros des JO d’Helsinki (1952), l’athlète mythique mondial des courses de fond, rencontra à Prague, plusieurs années plus tard, Aznavour, l’acteur, alors 46 ans, qui venait chercher quelques conseils pour un rôle de marathonien tchèque, qu’allait lui faire jouer le réalisateur anglais Michael Winner dans le film « The Games » (1970) à moitié olympique à moitié politique dans le contexte Est-Ouest de l’époque.

Avec son maillot rouge, Pavel Vendek- Aznavour affrontait les marathoniens de l’Ouest, un Anglais et un Américain, qui n’eurent pas droit au podium.
Un film ambitieux « qui n’a pas affolé le box-office » (L’Equipe) malgré un casting original et un scénario intéressant d’Erich Segal.

Aznavour dans la foulée de Zatopek

L’insolite rencontre Zatopek-Aznavour à Prague

Par Michel Porcheron

Zatopek et Aznavour ou Aznavour et Zatopek. Chacun aura fait sa campagne cubaine, chacun à sa façon. Avec succès, l’avantage allant à l’artiste. Au début des années 60, les chansons du Français commençaient à cartonner, en espagnol, sur les ondes cubaines, le Tchèque, gloire à l’Est avant de parvenir aux sommets mondiaux, retiré des pistes en cendrées, faisait au même moment sur l’Ile des tournées de prestige, de loisirs et d’amitié.

Les deux hommes, à peu près le même âge, allaient se rencontrer, quelque temps plus tard, à Prague, le 2 février 1969. Une rencontre insolite.

Charles Aznavour fut un marathonien, de la chanson, de la scène, du succès, 70 ans de carrière. Son parcours fut long et difficile. Celui d’un perfectionniste. D’un coureur de fond. « On disait que jamais il n’aborderait la ligne droite du succès ». Dans les dernières années, malgré bonheur et sérénité, il travaillait avec la même rage. Inutile d’être un admirateur pour dire que cette agressivité pour gagner toujours, Aznavour la revendiquait, elle lui a toujours permis d’aller de l’avant. C‘était un monstre de travail. Au début il était juché sur un canasson, mais depuis 40 ans, il drivait une locomotive, de plus en plus performante. A force de volonté.

Le comédien Aznavour, peu connu pour avoir pratiqué un sport régulier, en dehors des longueurs quotidiennes dans sa piscine, de l’aqua-jogging, environ 350 mètres, eut l’occasion de jouer le rôle d’un sportif, de haut niveau. Un rôle de composition. Avec sa morphologie, il aurait pu interpréter un boxeur poids léger, un jockey, un coureur cycliste comme Jean Robic, le vainqueur du Tour 1947…

Le réalisateur britannique Michael Winner lui fit jouer un athlète marathonien…Bien un rôle de composition.

Aznavour a tourné dans plusieurs chefs d’œuvre (Tirez sur le pianiste), dans divers nanars et dans quelques bides, comme  The Games  (1970), 12 e film de ce britannique là si peu « winner » (1935-2013) .Le film sortit aux Etats Unis et en Grande Bretagne l’été 70 et présenté en France le 26 janvier 72, sous le titre « Le Défi ». En toute discrétion, dans l’anonymat.

Aznavour y jouait un vrai marathonien, un coureur à pied de grand fond.

Mais dans The Games, film de fiction, c’est le fond qui a manqué le plus :

Malgré un paquet de 4,895 millions USD, un casting original :

outre Aznavour, 46 ans, le Français qui interprète un marathonien tchèque, l’Anglais Michael Crawford (Hello, Dolly ! 1969, de Gene Kelly, un des plus grands fours de l’histoire du cinéma), l’Américain Ryan O’ Neal (29 ans, son premier rôle, puis Love Story, décembre 1969, énorme succès pour cette histoire à la Delly et surtout Barry Lyndon de Kubrick, 1975), Athol Compton, Australien aborigène (son premier rôle, celui de Sunny Pintubi qui, comme Abebe Bikila, vainqueur du marathon aux Jeux olympiques de 1960 et 1964. courait pieds nus), une musique de Francis Lai, un scénario de Erich Segal (par ailleurs réel coureur du Marathon de Boston entre 1955 et 1975), d’après un livre de Hugh Atkinson « The Games » … Le film fut tourné à Rome et dans le stade Olympique de la ville. Avec un petit nombre de figurants et un grand nombre de mannequins d’étalage en fibre de verre pour remplir les gradins…

The Games, film mi- sportif, avec en fond des J.O, mi- politique avec en fond les relations entre l’Est et l’Ouest, ne trouva pas son public, faute d’identité claire.

[Rien à voir avec un appel à la révolte lancé par Tom Courtenay qui avait incarné dans La solitude du coureur de fond (Tony Richardson, 1962) un brillant athlète qui renonçait à une victoire facile, par haine du « système »].

Aznavour marathonien, disions-nous, mais encore ? Tout ça pourquoi ? Son rôle ? Celui d’un marathonien tchèque appelé Pavel Vendek, portant le dossard 15 sur un maillot rouge, difficile de ne pas y voir Zatopek (1922-2000), le grand Emil, 1,82 mètre, gloire nationale et internationale. Sportif phénoménal intronisé au Panthéon de l’athlétisme.

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Les autres principaux protagonistes jouent également des marathoniens qui s’entrainent pour le marathon des JO de Rome (Lesquels Jeux ont réellement eu lieu 10 ans plus tôt). Plus exactement, le film met en lumière les maux respectifs (entraineur ou gouvernement exigeant, racisme…) de ces quatre marathoniens.

Selon Mark Gordon Palmer, fan invétéré du cinéaste Winner et vraisemblablement le seul homme à avoir jamais fait pour The Games une critique de film aussi longue, « Winner aime jouer avec la rivalité inhérente de la guerre froide. D’ailleurs, l’adversité entre le Tchèque Vendek et les coureurs de l’Ouest rappelle la vraie course qui opposa l’Anglais Chris Chataway et le Russe Vladimir Kuts en 1954.  »

Aznavour-Vendek est donc le coureur de l’Est qui est confronté à des coureurs de l’Ouest, un Américain et un Anglais. Le rôle de Vendek-Aznavour fut un rôle clé pour illustrer comment la rivalité des deux blocs avait aussi un enjeu sportif.

Par ailleurs, Mark Gordon Palmer écrit : « Il n’y a aucune forme athlétique chez Aznavour mais on retrouve chez l’homme la passion pour le sport et, sur son visage, la détermination malgré les traits de douleurs  ».

Charles Aznavour a chanté (presque) partout dans le monde. Et selon les cas, dans la langue du pays où il se produisait. Lui qui avait tant popularisé l’inoubliable La Bohème ne pouvait pas manquer de monter sur une scène tchèque, praguoise qui plus est. Prévu entre les évènements de 1968 à Prague et l’entrée des chars soviétiques et le tournage du film de Winner.

L’histoire de Charles Aznavour et de Prague, c’est d’abord celle d’un rendez-vous manqué : en 1969, le chanteur arrive dans la capitale tchèque le dimanche 24 janvier, mais le lendemain doivent se dérouler les funérailles de Jan Palach, 20 ans, qui s’était immolé par le feu sur la Place Venceslas, le 16 janvier, en protestation contre l’occupation soviétique. Le chanteur doit finalement annuler ses concerts, à Prague et à Bratislava.

(Après ces concert annulés, il faudra attendre 1978 et un concert à Bratislava, pour que le public tchécoslovaque puisse profiter des chansons les plus populaires de Charles Aznavour. En mars 2018, il était à Prague deux ans après son tout premier concert dans la capitale tchèque).

Selon le site Radio Prague, il se rend toutefois, comme des milliers de Tchécoslovaques, à l’enterrement du jeune étudiant Palach.

Avant de repartir pour la France, il trouvera le temps de rencontrer une légende qu’il admire, le coureur Emil Zátopek, triple champion olympique 1952 à Helsinki (5000, 10.000 m et le marathon. A l’occasion de ce triplé, il pulvérisa les trois records olympiques). Zatopek va définitivement marquer l’histoire de l’athlétisme mondial, en mettant fin à l’hégémonie des coureurs scandinaves de l’entre-deux guerres, et en établissant non moins de dix-huit records mondiaux. Il fut aussi, n’est-ce pas, une figure …du Cross de l’Humanité, à Vincennes, qu’il remporta en 1954. En 1956, il termina 3 e, derrière le vainqueur le soviétique Vladimir Kuts et le polonais Jerzy Chromik. Ce fut son dernier Cross en France, un an avant son retrait des pistes en cendrée.

(De 1933 à 1968, le Cross de l’Humanité fut un des rendez-vous incontournables du calendrier de l’athlétisme en France. Épreuve de masse, il offrait aussi la possibilité aux meilleurs compétiteurs/trices, français-es et internationaux/ales, de s’affronter en début d’année).

LIRE de Christophe Deroubaix https://www.humanite.fr/node/237388

Zatopek fut surnommé « la locomotive tchèque » ou « la locomotive humaine », et connu pour être un bourreau perfectionniste lors de ses entrainements. La course, il ne la concevait qu’en tête. A force de volonté. Comme Aznavour.

Au micro du correspondant de la Radio tchèque à Paris, Jan Šmíd, Aznavour s’est récemment souvenu :

« Quand on commençait quelque chose il fallait le finir : nous avions tous deux cela en commun. Il était un monstre de travail. Je suis également un monstre de travail. Donc cela fait deux choses en commun. Il a été charmant, et je pense que j’ai été gentil aussi ! »

Aznavour ne pouvait pas ignorer la célèbre phrase de Zatopek : “Si tu veux courir, cours un mile, si tu veux changer ta vie cours un marathon » Selon l’Equipe, « Charles entendait prendre des conseils pour mieux incarner un athlète qu’il n’était pas, mais pas seulement »

Si l’on en croit France-Soir et Paris-Match, photos à l’appui, Zatopek a reçu Aznavour le 2 février 1969, à Prague, au bord de la Vistule.

Le quotidien (mardi 4 février 1969) publie à la Une :

Sous cette photo qui barre la Une, on lit :

Dans Paris Match (p.104 et 105), sous cinq photos, on lit :

Pourtant, l’Equipe (4 octobre 2018) écrit : « Il a parfois été vite suggéré que le personnage attribué à Aznavour était tout simplement Zatopek »… 

Emil Zatopek, qui avait raccroché ses pointes en 1957, qui avait porté la bonne parole officielle, et prêché l’amitié avec le grand frère soviétique, bascula lors du Printemps de Prague. Il fut déchu de tout, à commencer par son grade de colonel.

Auparavant, dans les années 60, il avait eu l’occasion de se rendre à Cuba, où il était particulièrement admiré et respecté.

http://www.habanaradio.cu/articulos/emil-zatopek-los-rostros-de-la-locomotora-humana/

VOIR :

http://www.ina.fr/video/CAF94087175 (enregistrement du 26 août 1968, 02 mn, 35 s, Zatopek parle un français convenable)

On peut lire :

https://www.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sport-2012-1-page-53.htm(Emil Zatopek dans la Guerre Froide de Yoann Fortune)

Zatopek avait appris à retenir ses mots. Selon l’Equipe, la conversation s’attarda sur la reconversion des champions, Zatopek préférant prendre des nouvelles de Roger Bambuck et Michel Jazy (il oublie Alain Mimoun) et y que de s’appesantir sur son cas personnel. Dans Paris Jour, Aznavour en retenait ceci : « Impossible de lui tirer les vers du nez. Il est d’une prudence de sioux et on a l’impression qu’il craint pour sa propre sécurité. » Ce n’était pas faux, conclut l’Equipe. Aznavour sait-il qu’à ce moment-là, Zatopek, limogé de l’armée, a perdu toute fonction officielle.

A 45 ans, il se retrouve au chômage. Pendant 6 ans, il travaille dans une mine d’uranium, à Jachymov, à 150 km à l’est de Prague. En 1974, il est nommé documentaliste à l’administration. Le purgatoire est terminé. En 1975, le populaire champion se verra confier un poste au Centre d’Information des Sports, à Prague.

The Games fut projeté à l’Institut Britannique du Cinéma, quelques jours avant les Jeux Olympiques de Londres de 2012. Le CIO interdit à Michael Winner d’utiliser les emblèmes olympiques pour la publicité du film et sur les panneaux d’affichage.

Enfin, le début du tournage d’un biopic sur Emil Zátopek est annoncé pour le printemps 2019. Au printemps prochain débutera le tournage du biopic sur Emil Zátopek. La nouvelle a été annoncée par le réalisateur David Ondříček, à l’occasion du 70e anniversaire, le 30 juillet, de la première victoire olympique du coureur tchèque aux Jeux olympiques de Londres, sur la distance de 10 kilomètres. Les rôles principaux d’Emil Zatopek et de son épouse, la championne lanceuse de javelot Dana Zátopková, seront campés par Václav Neužil et Martha Issová. Le film sera tourné entre autres sur le stade olympique d’Helsinki, qui est actuellement en rénovation. Le budget du film est estimé à 92 millions de couronnes (environ 3,6 millions d’euros).

Dans le film de Winner, disparu des radars, Aznavour-Vendek-Zatopek a fière allure. Heureusement il existe quelques photo comme celle de Terry O’Neill : Insolite. Aznavour n’ a pas lésiné pour être Zatopek…

Photo Paris-Match

(mp)


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