Leonardo Padura, la plume de Cuba

vendredi 1er mars 2019
par  Yonnel Liegois

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Condé, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense :
pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là,

j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique !
Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors  : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc

surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Condé est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont des relations de proximité, des liens du sang, deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues, Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines.

Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Condé, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages, il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre

révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions. Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à

ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et des femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour, tant espéré et attendu, du privé Mario Condé dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Y.L.


Leonardo Padura, la plume de Cuba !

Commentaires

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jeudi 7 mars 2019 à 07h55 - par  Gilbert LEFRONT

Le 17 février dernier, je suis allé rendre visite à Léonardo chez lui à Mantilla, en soirée.
Comme d’habitude, c’est sa maman âgée mais très accueillante qui confirme qu’il est là mais fatigué car il vient de donner une longue interview...
Et le voilà qui arrive de sa maison d’à côté, semble me reconnaître depuis notre seconde rencontre à Paris, 5 ans déjà, mais désolé de devoir aller faire des exercices depuis des heures passée avec les journalistes, il me dédicace avec sa bonhomie habituelle son dernier livre avec quelques mots gentils et je le laisse se détendre car cette notoriété mondiale maintenant lui donne un timing de vie peu courant ici, surtout dans cette Calzada de Managua où les Cubains flânent le soir, sans oublier que beaucoup partent très tôt le matin pour attraper un bus pour aller travailler ...
Du temps de sa première trilogie, j’avais réussi à passer l’après-midi chez lui avec la biznieta de Juan Gualberto Gomez, héro de l’indépendance, mais après avoir visité son imposante bibliothèque, j’avais trop de mal à comprendre ses réponses, souvent basées sur l’histoire du monde et de Cuba en particulier...

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