Les premiers jours du Che à La Havane (II)

Par : Aleida March De La Torre 4 janvier 2019
vendredi 22 février 2019
par  Aleida March De La Torre, Traduit par Danielle Bergeron

Aleida March De La Torre, veuve du Che, a publié en 2008 un livre de 200 pages intitulé « Evocación » dans lequel elle évoque sa vie commune avec le père de ses quatre enfants, de leur rencontre dans le massif de l’Escambray en 1959 au départ du Che pour le Congo en 1965. En voici quelques nouveaux extraits.

Les premiers jours du Che à La Havane (II)

Par : Aleida March De La Torre - 4 janvier 2019

L’important pour nous tous, c’était le travail à la fois énorme et varié qui nous attendait. En janvier, les Tribunaux Révolutionnaires furent mis en place et ce fut le début des premiers procès contre les sbires de la tyrannie, à partir du travail effectué par une commission d’épuration et d’enquête, présidée par le capitaine de l’Armée Rebelle et avocat, le camarade Miguel Angel Duque de Estrada.

Cela a toujours été un sujet de controverse et de déformation des faits de la part de nos ennemis, bien qu’il se fût agi d’un acte légitime de justice révolutionnaire, d’où étaient absents tant l’acharnement que l’improvisation. Tout a été fait selon les normes de procédure correspondant à de tels cas et je me rappelle que le Che, même s’il n’a assisté à aucun de ces procès et n’a jamais été présent lors des exécutions, a participé à quelques jugements en appel et a rencontré certains parents qui venaient implorer la clémence, en accord avec notre façon d’agir humaniste et respectueuse envers l’ennemi, face à une décision qui, bien que juste, n’en était pas moins désagréable.

Oscar Fernandez Mell, Adolfo Rodriguez de la Vega et Antonio Nuñez Jimenez (1) étaient les assistants du Che à La Cabaña. Le service de Renseignement Militaire a été créé, avec à sa tête Arnaldo Rivero Alfonso, afin d’établir une sorte de contrôle de la police sur les soldats rebelles.

En ce qui me concerne, j’avais une somme de travail énorme, surtout parce que je devais m’occuper des besoins et des problèmes personnels des soldats, selon les ordres du Che, et j’étais aussi chargée d’essayer de contrôler la foule de gens divers et de journalistes qui venaient pour tenter de le voir.

Il y a d’innombrables photos de cette époque qui rappellent la présence de personnalités cubaines ou étrangères, comme Herbert Matthews, Lolo de la Torriente (2) et d’une cohorte de femmes de couches sociales et de professions variées qui demandaient audience pour être reçues par le Che.

(...) Nous recevions aussi la visite de combattants de la lutte clandestine. Je crois que certains venaient dans le but de voir de près le « communiste » qui avait libéré Las Villas et d’autres pour connaître celui qui était déjà un combattant légendaire qui, comme Maximo Gómez, le Généralissime de nos luttes de libération contre la métropole espagnole, né en République Dominicaine, avait risqué sa vie pour conquérir l’indépendance si longtemps confisquée. Maximo Gomez en son temps et Che au moment du triomphe de la révolution ont été proclamés, en vertu de notre constitution, cubains de naissance.

Mon bureau provisoire au sein de la résidence me servait de chambre. Je me rappelle que le chien de la maison ne supportait pas les soldats. Je n’ai jamais su s’il n’en avait qu’après les nôtres ou s’il s’agissait d’un rejet général. Les anciens habitants du lieu avaient laissé non seulement le chien mais aussi des films de leurs enfants et de la famille, ainsi que diverses autres choses qu’ils n’avaient pu emporter dans leur fuite. Quand j’ai quitté La Cabaña pour m’installer à Tarara (3), j’ai emmené le chien avec moi, et nous l’avons gardé jusqu’à sa mort.

J’ai aussi fait mes débuts en tant que « trésorière », en utilisant des fonds que nous possédions depuis l’époque de l’Escambray et dont je conserve encore les documents et les registres. Même si cela peut paraître surprenant, voici avec quelle austérité nous agissions : le Che avait ordonné qu’on distribuât à chaque soldat dix pesos pour ses vacances.

(…)

A travers la succession intense des évènements, je peux reconstituer avec netteté la visite d’étrangers, entre autres des haïtiens qui ont longuement discuté avec le Che, à la recherche d’un soutien cubain à leurs tentatives de renverser le régime dictatorial de Duvalier. Avec le recul, je me rends compte que c’est à une date aussi précoce que février 1959 qu’ont été faits les premiers pas en vue de connaître les mouvements de libération ainsi que les forces progressistes du monde et de collaborer avec eux. J’en ai été le témoin privilégié.

(…)

Les évènements se sont précipités. Ses parents sont arrivés le 18 janvier et nous sommes allés les accueillir à l’aéroport. Le père lui a tout de suite demandé qui j’étais. et c’est alors que le Che m’a présentée comme la femme avec qui il allait se marier. Ensuite, nous sommes allés à l’hôtel où ils allaient loger. C’était vraiment très émouvant car, dès l’instant où il les a vus, le Che respirait le bonheur par tous ses pores. Il y a des photos et un petit film de la rencontre où on voit le Che avec une expression de joie et des sentiments qui débordent, après tant d’années de séparation.

(…)

C’est ainsi qu’est arrivé le mois de février, et avec lui mon anniversaire, qui ne fut pas très agréable. Le Che présentait déjà les symptômes d’un emphysème pulmonaire, séquelle des temps difficiles de la guérilla et de l’agitation de premiers jours du triomphe révolutionnaire. (…)

Peu après, aux premiers jours de mars, nous avons emménagé dans une maison de Tarara pour que le Che puisse se soigner, loin de tous ces tracas et de ces tâches sans fin. Nous étions accompagnés de son escorte dont je considérait les membres comme mes frères et que j’ai souvent du défendre pour telle ou telle indiscipline, en une sorte de complicité pleine d’affection. (…)

La fameuse maison de Tarara -qui suscita une lettre irrespectueuse et pleine de calomnies contre le Che, publiée dans la ressue Carteles (4) et à laquelle il répondit comme il se devait-, était une maison conçue avec beaucoup de goût, mais ce qu’elle avait de plus significatif était d’avoir appartenu à un inspecteur des douanes lié à la dictature et qui était censé ne percevoir qu’un salaire modeste. La question était donc de savoir d’où était sorti l’argent pour se payer de tels luxes sur la plage ; c’est ainsi que vivaient les usurpateurs de l’argent du peuple.

Bien que nous n’ayons vécu que deux mois et quelques jours dans cette maison, j’ai un plaisir extraordinaire à me remémorer cette période parce que , même si ce ne fut pas un foyer définitif, ni même un lieu de repos proprement dit - « nous ne nous sommes pas baignés une seule fois dans la mer »-, nous nous sommes sentis plus près l’un de l’autre et nous avons pu avoir une plus grande intimité.

(…) c’était une maison confortable qui permettait au Che de traiter les affaires à partir de sa chambre. Comme il ne pouvait pas aller tous les jours à La Cabaña, il pouvait rester couché tout le temps et je pouvais bouger en toute liberté. On respirait là un air différent et plus raffiné et confortable, car la maison était entourée de grandes baies aux vitres opaques et elle était bien ventilée, car située sur une petite colline.

Au rez-de-chaussée, il y avait entre autres un petit bureau, à l’écart et placé à un bout. A l’étage, dans la grande chambre occupée par le Che, il y avait des meubles aux lignes étudiées, un petit canapé à rayures et une immense garde-robe. A côté, se trouvait une grande salle de bains carrelée de marbre ainsi qu’un dressing. Il y avait ensuite une autre chambre, qui était la mienne, parce n’étant pas officiellement mariés et en raison de mes idées attardées et de mes préjugés, nous faisions semblant de dormir séparément. Au bout du couloir, et tout du long, il y avait une grande pièce ou logeait l’escorte et un petit cellier.

En descendant, on se trouvait dans le salon, lieu historique dont il reste des photos parce que c’est là qu’ont été discutées, préparées et rédigées les innombrables versions de la première Loi de Réforme Agraire ; venaient ensuite la salle à manger, lambrissée de bois et une cuisine moderne, qui donnait sur le garage, où je me rappelle qu’il y avait une petite cave pour satisfaire les goûts des anciens habitants.

(…) Le Che avait aussi instauré la-bas un système de discipline, avec un professeur, et tout le reste, pour que les soldats poursuivent leurs études.

Tout ne se passait pas bien sûr dans la compréhension totale. Un jour de cette époque, nous avons reçu la visite de camarades nicaraguayens et, à ma surprise, le Che m’a demandé de quitter la réunion, ce que je n’ai pas compris car j’avais l’habitude d’y être présente, comme cela avait été le cas avec les dominicains, les panaméens et les haïtiens. En sortant, je me suis mise à pleurer et à douter de la confiance que le Che avait en moi.

Plus tard, il m’a explique qu’il s’agissait d’une réunion très complexe, où il devait dire des choses très désagréables et qu’il n’avait pas envie que j’y assiste car ils allaient se sentir complètement accablés. Il était réellement chagriné, mais cela m’a finalement servi pour comprendre la portée future de ces activités.

Si j’ai quelque chose à me reprocher aujourd’hui, c’est de ne pas avoir été assez perspicace pour entrevoir ce futur et de ne pas m’être souciée de laisser une trace de ces faits, même si cela n’avait été que par des notes rapides. Il est vrai qu’aucun de nous ne mesurait l’ampleur et la véritable signification de ce qui était entrain de se passer, ni l’importance de ces contacts dans la formation des groupes qui allaient prendre la tête des mouvements de libération sur notre continent. Comme je n’avais pas non plus reçu l’ordre de prendre des notes lors de ces rencontres et réunions, bien que j’aie toujours été présente, je le regrette encore plus maintenant que je voudrais les raconter et je suis consciente des limites de la mémoire après toutes ces années.

Pendant ce temps-là, c’est à Tarara que prenait forme une des lois les plus attendues par le peuple cubain : la Loi de Réforme Agraire. De nombreuses raisons expliquent que le Che ait été le coordinateur du projet parce que, depuis la Sierra Maestra, Fidel lui avait confié ce travail, ainsi qu’à Sori Marin (5), et en arrivant à l’Escambray, il l’avait appliqué dans les territoires placés sous son commandement.

Ces réunions devinrent quotidiennes pendant de nombreuses nuits. Fidel y assistait dans la mesure de ses disponibilités, d’autant plus qu’il habitait alors à Cojimar (6). Il y avait aussi Raul et Vilma, Nuñez Jimenez, Oscar Pino-Santos, (7) Alfredo Guevara parmi ceux qui donnèrent sa forme finale à ce document qui allait être présenté en mai cette année-là.

Carlos Rafael Rodriguez (8) fréquentait aussi la maison, je me souviens très bien de lui ; il passait pratiquement toute la nuit à discuter avec le Che, parfois même encore pendant la matinée. J’étais témoin du préambule de ce qui deviendrait plus tard une des polémiques théoriques les plus significatives du monde socialiste dans laquelle il jouèrent tous deux un rôle de premier plan, même s’il restait bien sûr encore beaucoup à définir à à faire.

(Extraits du livre Evocación. Repris du site cheguevaralibros.com)

NDT-

1-Oscar Fernandez Mell, 87 ans : commandant de l’Armée rebelle (chef des services médicaux), compagnon du Che au Congo, chef d’état-major, maire de La Havane et ambassadeur de Cuba à Londres et Helsinki. ; Adolfo Rodríguez de la Vega, médecin, capitaine de l’Armée rebelle ; Antonio Núñez Jimenez (1923-1998), capitaine de l’Armée rebelle, anthropologue et géographe. Directeur de l’Institut national de la réforme agraire, président de l’Académie des sciences et ambassadeur de Cuba au Pérou. Succéda aussi au Che à la tête de la Banque nationale de Cuba.

2-Herbert Lionel Matthews (1900 - 1977), journaliste américain, reporter et éditorialiste au New York Times. Lolo de la Torriente (1906-1983), journaliste et critique d’art cubain.

3-Tarara-Plage située à l’est de La Havane.

4-Carteles-Revue cubaine fondée en 1919, mensuelle puis hebdomadaire, très populaire et de bonne qualité tant du point de vue graphique que dans son contenu. Elle cessa de paraître à la fin juin 1960.

5- Humberto Sori Marin (1915-1961), Commandant de l’armée rebelle, proche de Fidel Castro. Nommé ministre de l’agriculture en janvier 1959, il démissionne en mai puis s’exile aux Etats-Unis avec d’autres anti-communistes. Arrêté et fusillé en 1961, après une tentative de débarquement ratée soutenue par la CIA.

6-Cojimar-Ancien village de pêcheurs à l’est de La Havane, rendu célèbre par Ernest Hemingway.

7- Oscar Pino-Santos (1928-2004)-Journaliste, puis historien et grand économiste, il a souvent représenté Cuba et enseigné à l’étranger. Alfredo Guevara (1925-2013)-Amis de Fidel depuis leurs études universitaires. Dirigeant et animateur du cinéma cubain après la révolution ; longtemps ambassadeur à l’Unesco.

8-Carlos Rafael Rodriguez (1913-1997)- Elu maire à 20 ans , il adhère en 1936 au parti communiste. Proche collaborateur de Fidel Castro après la révolution. Economiste et théoricien du socialisme, il occupe de nombreux postes importants et devient en 1976 vice-président de Cuba.


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