L’interview de ma vie


« Leonardo Padura est un homme attaché à La Havane, à sa génération, à sa maison de Mantilla, à sa condition de joueur de base-ball qu’il n’a jamais pu être, à ses personnages qui l’accompagnent depuis presque 30 ans, qui sont d’une certaine manière les amis d’adolescence, de jeunesse et de sa vie toute entière... » Ainsi commence l’interview passionnante et émue du plus célèbre des écrivains travaillant à Cuba aujourd’hui par une jeune journaliste de Radio Rebelde.


Photo Abel Carmenate (idem suivantes)


Leonardo Padura est un homme attaché à La Havane, à sa génération, à sa maison de Mantilla, à sa condition de joueur de base-ball qu’il n’a jamais pu être, à ses personnages qui l’accompagnent depuis presque 30 ans, qui sont d’une certaine manière les amis d’adolescence, de jeunesse et de sa vie toute entière.

Padura est un homme qui ne peut pas se passer de Cuba, mais surtout de sa maison de Mantilla, où a vécu son grand- père, qui a vu naître son père et où il a écrit toute son œuvre. Il a beau parcourir le monde, il a toujours besoin de retrouver sa maison, parce qu’il est fou de Mantilla, chaque jour, dès qu’il se lève, il a besoin de s’imprégner de son quartier et de sa population.

Peut-être Mario Conde reflète-t-il des aspects de sa vie et de sa propre personnalité, avec cet ingrédient si particulier de Cuba qui fait de lui un personnage singulier dans son propre milieu. Quand il évoque Conde aux côtés du Flaco Carlos, de Josefina, Tamara, el Conejo, Candito el Rojo, peut être évoque-t-il sa propre génération, telle qu’elle a été. Et si je dis peut-être, c’est que ça, il est le seul à le savoir de source sûre.

Il est une légende vivante de la littérature cubaine. Écrivain devenu célèbre avec le roman policier et Mario Conde, peut-être une chose hors du commun à Cuba, parce que, d’une certaine façon, il dépeint un aspect et des sujets de la réalité du pays moins connus. À cet égard, je cherche un référent et je ne trouve que Wichy Nogueras, bien que ses intrigues policières fussent différentes de celles de Padura et se limitaient en général à la lutte contre les ennemis de la Révolution.

Mais au-delà de cela, le genre policier constitue pour moi, dans la littérature de l’île, l’un des aspects les plus représentatif de la cubanité, si l’on tient compte du fait que la cubanité renvoie à la qualité de la culture cubaine, c’est quelque chose qui appartient à l’esprit et qui est propre à la sensibilité de la personne dans son attitude face à la vie.

Dès novembre dernier, j’ai envisagé cette interview quand j’ai assisté à la cérémonie au cours de laquelle il a été nommé membre de l’Académie Cubaine de la Langue. Lorsque je le lui ai proposé, il a accepté avec beaucoup de gentillesse, mais la rencontre a tardé en raison de ses obligations professionnelles dans le pays et à l’extérieur, jusqu’à ce que je reçoive, un après-midi de février, un message pour concrétiser cet échange.

C’est ainsi, en faisant le point sur les questions, afin de voir si rien ne manque et surtout si rien n’est en trop, que j’arrive chez lui dans le quartier de Mantilla, avec cette peur propre à une jeune journaliste qui affronte ce qui sera l’interview la plus difficile de sa courte vie professionnelle, l’interview de sa vie.

Il me reçoit l’air heureux, après une matinée de travail intense sur l’un de ses romans. Je suis nerveuse et inquiète, et j’ai l’impression qu’il s’en rend compte et il m’offre un café. Bien que ce n’est que la deuxième fois que nous nous rencontrons, pour me mettre en confiance, il me parle comme si nous nous connaissions depuis toujours, peut-être est-ce parce qu’il a un jour lui aussi ressenti la même chose quand, tout jeune, à ses débuts dans le journalisme, il avait affaire à des personnes difficiles lors de ses interviews.

Nous nous asseyons dans le séjour spacieux dont la décoration dépend plus des trophées et des hommages pour son œuvre que d’objets propres à ce type de demeure. Loin de tout formalisme, il portait tout simplement un tee-shirt, un short et des tongs.





Ainsi, face à l’auteur cubain, peut-être le plus interviewé à Cuba comme à l’étranger, j’entame le dialogue et ses réponses fusent à la vitesse de la lumière comme s’il connaissait le contenu de chacune des questions avec lesquelles j’essaie d’aller sur des pistes encore inexplorées, loin des sentiers battus, de ce que les autres ont pu lui demander, même si il y aura des points de convergences, parce que tout interview de Padura se doit d’aborder sa vie et son œuvre littéraire, du plus intime au plus connu.

Pendant les années 80, vous avez surtout fait du journalisme, et tellement, selon vos propres mots, que vous avez décidé d’arrêter parce que vous n’aviez plus de temps pour ce qui était essentiel pour vous, l’écriture littéraire. Des regrets ou est-ce qu’avec le temps ce fut la bonne décision ?

Je crois que d’une certaine façon, le destin organise parfois les choses qui arrivent dans la vie. Le fait que lorsque j’ai obtenu mon diplôme de philologie à l’Université j’ai commencé à ne travailler rien moins qu’à El Caimán Barbudo, qui allait devenir à cette époque la revue culturelle la plus importante de Cuba après une période très sombre des années 70, et ensuite au journal Juventud Rebelde, qui m’a appris à faire du journalisme en faisant du journalisme. Ces neuf années passées à travailler comme journaliste furent très importantes pour moi en tant qu’écrivain, parce que j’ai écrit mon premier roman La fièvre des chevaux, qui est un roman d’apprentissage dans tous les sens du terme, tant pour le personnage que pour moi ; j’ai écrit mes premiers contes qui forment un livre à mesure que les années passent, mais il y a surtout un processus qui me semble important : si tu lis La fièvre des chevaux et qu’ensuite tu lis Passé parfait, que j’ai écrit entre 1990 et 1991, tu verras qu’il y a un changement, une évolution, un développement de mes capacités en tant que narrateur, et je crois que je le dois à l’exercice du journalisme à la Revue Juventud Rebelde. J’ai toujours dis au monde entier que j’ai pu à Juventud Rebelde faire du journalisme à Cuba et écrire ce que je voulais, comme je le voulais et autant que je voulais. Nous formions une équipe spéciale à laquelle on avait donné toute liberté et qui écrivait pour l’édition du dimanche. C’est dans ce cadre de mise à l’essai d’un langage, des structures, de l’approche des personnages, que j’ai pu connaître l’histoire non officielle de Cuba que j’écrivais pour le journal et qui m’a permis d’avoir cette évolution comme écrivain. Je pense donc que le fait d’être passé par le journalisme a été essentiel pour moi en tant qu’écrivain.

La fièvre des chevaux n’est pas seulement une histoire d’amour mais le premier roman de Leonardo Padura, écrit entre 1983 et 1984, publié en 1988. En plus d’être votre premier texte, avez-vous un lien particulier avec lui, pensez-vous que si vous ne l’aviez pas écrit, Padura aujourd’hui serait l’écrivain qu’il est ? Ne pensez-vous pas qu’il a été comme un point de départ à partir duquel s’est défini un style et une façon de voir la vie ? Avez encore honte de ce texte comme vous l’avez affirmé un jour ?

Écoute, je ne sais pas, c’est un peu compliqué de comprendre si ce qui s’est passé n’avait pas eu lieu aurait changé quelque chose. Je pense que certaines choses demandaient à se produire et se sont produites d’une certaine façon, l’une d’entre elle était l’écriture de La fièvre des chevaux, un roman que je ne regrette pas, mais que je vois toujours comme un roman d’apprentissage, et en l’écrivant, j’ai appris que j’étais capable de pouvoir dire quelque chose même si je ne savais pas comment j’allais pouvoir le dire. Et ce fut comme franchir une étape d’un parcours en ligne droite que je suis désormais avec le personnage de Mario Conde et le roman que j’ai écrit ces années-là.

Est-ce avec cette œuvre là qu’est vraiment né l’univers narratif de la tétralogie Quatre saisons, qui comprend les romans Passé parfait (1991), Vents de carême (1994), Mascara (1997) et L’automne à Cuba (1998) ?

En quelque sorte, car c’est comme avoir posé les fondements d’un monde où j’évolue encore. Ce groupe de garçons qui étudient dans les années 70 en prépa renvoie à une expérience personnelle, l’histoire que je raconte est une fiction, mais à partir de ces expériences personnelles et générationnelles, parce que je pense que la caractéristique de mes livres c’est celle d’une perspective générationnelle de ce qu’a été la vie à Cuba très marquée, avec le personnage de Mario Conde et dans les romans où il n’apparaît pas ; dans Le Roman de ma vie, L’homme qui aimait les chiens ou dans toute la partie de Hérétiques ou Mario Conde n’est pas protagoniste, cette perspective générationnelle est toujours présente, il y a toujours ce personnage de ma génération lié à l’une ou l’autre évolution de la société cubaine et un concept que je continue à exploiter aujourd’hui dans un roman en cours d’écriture, en ce moment même, qu’est la relation d’un groupe d’amis, l’importance qu’a eu cette communauté d’intérêts, d’expériences, de perspectives, que ma génération a vécu, qui a été grégaire comme nous le sommes nous les cubains, ce qui est l’empreinte de notre génération.

De cette tétralogie, quel est le texte dont vous êtes le plus satisfait, non seulement d’un point de vue littéraire mais aussi personnel ? (Rires)

Ne me demande pas cela car je ne peux pas te dire lequel. Écoute, je pense que chacun de ces romans et chacun de ceux que j’ai écrit est le meilleur que j’ai pu écrire au moment où je l’ai fait, et s’il n’est pas le meilleur c’est par manque d’aptitudes mais pas d’investissement et pour ça je pense que chacun de ces livres a sa place. Passé parfait est la création de Mario Conde. Ce livre a marqué une rupture dans la manière de comprendre le roman policier à Cuba et a souffert de certaines incompréhensions. En effet, la première édition est sorti à Mexico et quand il a été publié à Cuba, il ne l’a pas été dans une collection policière, il est sorti comme second roman, mais avant, il a reçu, avec Vents de carême, le Prix UNEAC du roman, ce qui fut très important au-delà du fait que Mario Conde acquiert son statut de personnage qui va continuer à apparaître dans les autres livres. Mais Passé parfait a été mon premier prix de la critique, Vient ensuite Máscaras, un roman avec lequel j’ai reçu le prix Café Gijón, ce qui a permis qu’un éditeur espagnol s’intéresse à mes livres, celui avec qui je travaille depuis 23 ans, et c’est ce qui a commencé à faire connaître internationalement ma littérature. L’automne à Cuba est à l’époque de son écriture comme un choc, la libération d’une structure dont je me sentais prisonnier, et qui m’a permis ensuite d’écrire un texte comme Le roman de ma vie, en rupture avec tout ce que j’avais écrit auparavant, et je commence à faire une littérature avec d’autres caractéristiques, c’est-à-dire que chacune a eu son importance en son temps.

La lecture de fiction a été en quelque sorte remplacée par la lecture de recherches pour vos romans comme dans les titres Le roman de ma vie, Les brumes du passé, L’homme qui aimait les chiens, Hérétiques. Cela a-t-il été bon ou mauvais, pensez-vous que la lecture de fiction est vitale dans l’existence de l’écrivain ? Et si oui, comment avez-vous surmonté ce manque ?

J’ai cultivé les deux lectures. Je suis un écrivain différent de la plupart des autres qui depuis tout jeune ressentent le besoin de raconter une histoire, d’écrire quelques vers, besoin que moi je n’ai jamais éprouvé. J’ai exprimé mes besoins dans l’enfance, la jeunesse et l’adolescence à travers le base-ball. Moi ce que j’aimais le plus dans la vie c’était jouer et je l’ai fait. Je voulais être joueur de base-ball, mais je n’ai finalement pas pu, ce n’est pas une frustration, car si nous nous mettions à compter tous les enfants cubains qui ont rêvé d’être joueur de base-ball, la liste serait très longue, bien qu’aujourd’hui les enfants veuillent ressembler à Leo Messi et que de mon temps, enfants, nous voulions ressembler à Pedro Chávez et Manuel Alarcón. Par conséquent je me suis mis à la lecture sur le tard, et j’ai lu en temps voulu ce que je devais lire. J’ai lu Le comte de Monte-Cristo à 14 ou 15 ans et ce fut une révélation et ensuite, toutes les lectures littéraires académiques de mon époque conformément à ce qu’on enseignait à ce moment-là. J’ai déjà commencé à lire un tout petit peu au lycée et à l’université j’ai suivi deux parcours : le parcours universitaire et celui de la lecture à un moment où je pouvais profiter davantage de cette proximité avec la lecture, j’ai continué ensuite à être un lecteur conscient de ce que je cherchais dans la littérature. J’ai besoin de lire des romans pour écrire, d’auteurs qui me parlent de ce qu’ils écrivent ; c’est pour cela que je suis un lecteur qui relit beaucoup. Quand j’écris des romans qui nécessitent une recherche historique c’est aussi une satisfaction et j’ai parfois la sensation de prendre autant de plaisir à faire des recherches qu’à écrire parce que cela me permet à la fois de combler mes lacunes et de connaître d’autres mondes, d’autres processus historiques. Dans chacun de ces romans, comme dans le journalisme des années 80, je sens que je m’enrichis comme individu dans la mesure où j’élargis mes connaissances d’autres aspects de la réalité.

Pourquoi lisez-vous toujours Conversation dans la cathédrale avant d’écrire vos livres ? Quel secret ou quels codes contient ce texte qui vous soit indispensable pour écrire votre propre fiction ?

J’ai une très grosse dette d’apprentissage envers plusieurs écrivains, écrivains qui peuvent soudain sembler très grands ou qui soudain peuvent être très proches dans ce qu’ils recherchent et dans ce qu’ils ont réalisé à travers la littérature. Je lis et relis l’œuvre de Salinger, par exemple, je lis et relis les petits récits d’Hemingway et quelques-uns de ses romans, Carpentier qui est primordial pour comprendre ce qu’étaient les Caraïbes, Cuba et la création d’un être latino-américain en plus de l’aspect stylistique et conceptuel. Mais justement, je considère que Conversation dans la cathédrale est la grande cathédrale du roman latino-américain du XXe siècle. Je pense que c’est une construction au niveau linguistique, au niveau structurel et du personnage, qui du moins me parle à travers la littérature, qui m’a toujours inspiré, à travers toute une série d’intentions, de besoins et de possibilités et qui s’avère être un livre qui me mobilise au moment d’écrire les miens.

Lorsque vous avez écrit La transparence du temps, vous avez confié lors d’une interview qu’écrire des romans, c’est le royaume de la liberté. Mais n’est-ce pas le cas pour le conte et le scénario pour le cinéma, par exemple ?

Écoute, si. Je t’ai un peu raconté comment j’ai exercé le journalisme à Juventud Rebelde. Mais récemment, pour une rubrique publiée dans le New York Times sur les 60 ans de la Révolution, j’ai écrit un article sur l’émigration et ce que cela a signifié pour les Cubains pendant ces années de la révolution, et pour la version finale de cet article, il a quasiment fallu compter mot par mot et lettre par lettre pour qu’elle puisse tenir dans l’espace qui lui était destiné. C’est un véritable carcan et je sentais qu’il y avait des analyses qui ne disposaient pas de l’espace qu’elles méritaient. Et c’est ce qui m’arrivait avec le journalisme. Mais il en est de même avec le scénario de cinéma, tu dois avoir clairement conscience de n’être qu’un prestataire de service, qu’il y a des hommes qui sont le producteur et le réalisateur et qui prennent les décisions finales. Dans une série comme Les quatre saisons, plus précisément dans L’automne à Cuba, il y a un moment qui me plaît beaucoup dans le roman qui en révèle beaucoup sur le personnage, c’est le moment où Mario Conde recueille un chien dans la rue. Eh bien, cette séquence que nous avions écrite mon épouse Lucía López et moi, nous avons dû la supprimer faute de moyens parce que ça signifiait avoir deux chiens identiques, des heures supplémentaires de travail, et il n’y avait pas d’argent pour cela. Et cela arrive fréquemment pour d’autres formes d’écriture, y compris le conte pour lequel tu dois travailler dans un cadre de longueur plus ou moins limité. Au contraire, dans le roman tu peux être journalistique, essayiste, philosophique, très narratif, très descriptif, très évocateur, et tu peux te déplacer dans le temps, dans l’espace, les personnages peuvent avoir une liberté de grandir et de se développer que personne ne limite, et c’est pour cela que je te dis que c’est le royaume de la liberté, le genre littéraire qui donne à l’écrivain toutes les possibilités de la créativité, et tu peux les exploiter.

Précisément ce roman, La transparence…, c’était la huitième partie de la saga de Mario Conde, un policier controversé, mais avec lui tous les personnages-amis qui font partie de sa vie, peut être depuis La fièvre des chevaux, qui a été comme un point de départ. Combien de temps dureront encore ces personnages ? Ne craignez-vous pas de rester sans Mario Conde, el Flaco, el Conejo, Josefina… ?

C’est un monde avec lequel j’ai cohabité pendant 29 ans. J’ai créé Conde en 1990 et publié La Transparence du temps en 2018 et je viens d’écrire un récit qui a été publié dans je journal espagnol El Mundo et il va paraître dans une revue colombienne, avec le personnage de Conde. Ce personnage m’a permis de faire plusieurs exercices importants et ce ne sont pas seulement des exercices de nature littéraire mais aussi un reflet de la réalité cubaine à travers une longue période et avec un regard sur un passé plus proche ou plus lointain en fonction de ce qui va se passer dans chacun des romans ; il m’a permis de sortir des schémas liés au genre, d’écrire des romans où a lieu un assassinat à la fin de la première moitié et où on sent dès le début que c’est un roman policier, comme c’est le cas dans Les brumes du passé, d’examiner les effets du temps qui passe sur le physique et le mental d’un individu et à travers ce personnage de Conde, j’ai épuisé ce questionnement, cette connaissance individuelle. C’est pourquoi je pense que le personnage de Mario Conde et son univers vont continuer à m’accompagner pendant un certain temps. Je pense que maintenant, le personnage a des difficultés différentes parce que dans le prochain roman, Conde aura 65 ans, et ses caractéristiques physiques ne seront donc plus les mêmes, bien que dans son cas ce n’est pas si important puisqu’il est plus cérébral que physique.

Lors d’une interview à la revue Ideele vous avez déclaré « pour pouvoir écrire comme je le fais, j’ai besoin d’être plongé dans la réalité cubaine » Est-ce une idée qui subsiste dans votre pensée, dans votre conception de votre vie personnelle et littéraire ?

Je suis d’abord un Cubain, ensuite je suis un citoyen cubain, et après je suis un écrivain cubain. Mais tout cela est faux. Je suis un Havanais et un écrivain havanais, mais c’est faux aussi. Je suis un Mantillero, je suis un citoyen de Mantilla et je suis un écrivain de Mantilla, et ça c’est vrai. Maintenant je vais passer à la partie plus générale : je pense que la notion de patrie est souvent un concept qui se caractérise par une certaine invisibilité. On s’identifie aux symboles nationaux, ou tu écoutes de la musique, ou tu regardes un match de base-ball et tu as cette proximité. Mais il y a des choses très concrètes tirées d’un contexte très spécifique que d’une certaine manière, on identifie à la Patrie. Et mon identification à la Patrie est liée à ce quartier où je suis né et où sont nés mon grand-père, mon arrière-grand-père, mon père, et tout cela s’est transformé en un lien viscéral, avec le contexte propre à ce quartier, avec celui de La Havane, avec celui de Cuba et de là un regard que j’essaie de rendre de plus en plus universel.

Parmi vos prix, le prix national de littérature (2012), le prix Princesse des Asturies de littérature (2015) et le prix international du Roman historique Barcino (2018) figurent parmi les plus importants. Si vous deviez n’en garder qu’un, lequel choisiriez-vous ?

Il y a divers prix qui ont un sens tout particulier. Il y a un prix que j’aime beaucoup et dont presque personne ne se souvient, il s’appelle Puerta de Espejo, il était attribué par la bibliothèque Nationale José Martí aux livres des auteurs cubains les plus lus, et je l’ai obtenu plusieurs fois, ce qui signifiait que mes livres étaient les plus sollicités dans le réseau de bibliothèques de Cuba. Et c’est très important car cela n’a rien à voir avec un jury, ni avec d’autres auteurs, ni avec les institutions.

D’autres prix que j’ai reçus à Cuba ont été importants comme le David, le 13 mars. Ensuite est arrivé le prix Café Gijón du roman, très important du point de vue éditorial. J’ai reçu aussi le Prix National de Littérature de Cuba, puis le prix Princesse des Asturies, avec une grande renommée internationale, que l’on a d’ailleurs peu diffusé, bien qu’il soit très important non seulement pour moi mais aussi pour la littérature cubaine. Le fait que j’ai reçu il y a deux ans le titre de docteur Honoris Causa de l’Université Nationale Autonome de Mexico, une des plus importante d’Amérique Latine, que je sois le second Cubain à le recevoir après Márquez Sterling comme diplomate en 1920, que je sois le seul intellectuel en exercice à l’obtenir, est sans aucun doute une très grande marque de reconnaissance.

Le jury qui vous a remis le Prix du Roman Historique Barcino s’est fondé sur le fait que vos œuvres « sont des romans écrits avec les moyens propres au roman noir et qui deviennent des récits existentiels, sociaux et, bien sûr, historiques ».

Ce prix et la justification du jury ont été l’un des plus beaux compliments que l’on m’a fait dans ma vie parce que c’est un prix du roman historique et que, pour le jury, ce prix je le dois au fait d’écrire une histoire. L’approche de ta question s’accompagne de cette affirmation venant d’eux : on peut connaître la Cuba révolutionnaire à travers les romans de Mario Conde comme on peut connaître l’Espagne de la démocratie à travers les romans de Vázquez Montalbán. Le fait qu’un jury de romans historiques puisse voir qu’un auteur écrit sur le présent et sur le passé de ce présent est une reconnaissance toute particulière de ma littérature qui m’a beaucoup flatté.

Vous êtes membre de l’Académie cubaine de la langue. Il y a quelque chose de spécial dans cette reconnaissance, le voyez-vous comme tel ?

Bien sûr que je la vois comme telle. Le fait d’appartenir à titre honorifique ou comme membre ordinaire à trois académies des langues : Panamá, Porto Rico et le Costa Rica et de ne pas appartenir à celle de Cuba était inadmissible selon les académiciens cubains eux-mêmes et pour moi c’est une reconnaissance, en plus de ce que je peux faire pour la culture de mon pays.





Pourquoi ce rejet du reggaeton ?

Le reggaeton est une des pires choses qui soit arrivée à la musique cubaine et à la musique populaire latino-américaine en général. Je suis en train de préparer, 20 ans après, une réédition du livre que j’ai écrit à partir des interviews de musiciens de salsa. Il a été publié à Cuba, à Mexico et aux États-Unis, et l’une des actualisations que je fais de ce livre est une longue interview de Rubén Blades qui a été l’homme le plus constant dans la défense de la salsa. Nous sommes d’accord sur le fait que le déclin de la salsa est dû à de nombreuses raisons, évolutives, musicales, commerciales, à cause du changement des dispositifs de distribution et de l’apparition d’un phénomène comme le reggaeton derrière lequel il y a des conditions de nature sociale, mais il y a aussi à son origine des causes de nature économiques et politiques. Je vois le reggaeton comme une conséquence et non pas comme une cause et dans le cas spécifique de la réalité cubaine, je le vois comme la conséquence d’une lamentable perte des valeurs, d’une crise de nature éthique qu’a subie Cuba à partir des années 90. Le reggaeton est la conséquence d’une manifestation morale, avec des paroles agressives. Et je pense que le reggaeton à Cuba est passé de la phase érotique à la phase pornographique et de la phase pornographique à la phase scatologique, d’une façon surprenante pour moi, avec sa pauvreté rythmique. Je ne suis pas danseur, mais en tant que mélomane je connais la musique et surtout parce que la vie des musiciens m’intéresse, c’est pourquoi je l’ai écrit, et ça m’a permis d’avoir une connaissance de la musique des Caraïbes et de la musique cubaine en particulier, parce que c’est une manifestation tellement importante pour la culture cubaine, que sans musique et sans base-ball, nous ne pourrions exister. C’est un pays qui pourrait se passer de ses écrivains, de ses peintres, mais jamais de ses musiciens, et c’est pourquoi le développement d’une musique aussi pauvre du point de vue formel et musical est déplorable pour Cuba.

Sur quoi vous appuyez-vous pour affirmer que le prix Nobel de littérature a besoin d’être réexaminé ?

Il a besoin d’être réexaminé parce que souvent les propositions qui sont faites ne sont pas respectées. Le fait que l’on ait décerné, il y a deux ans, le Prix Nobel de Littérature à Bob Dylan, qui méritait celui de la musique, révèle qu’il existe un certain nombre de manières particulières de comprendre la littérature. Il y a eu des écrivains aussi importants que Milan Kundera et le regretté Philippe Roth, qui ne l’ont pas obtenu, Amos Oz, aujourd’hui décédé, alors que des auteurs dont on se demande où se trouve la densité littéraire l’ont reçu. C’est ce qui est arrivé avec Patrick Modiano, que j’ai essayé de lire sans y parvenir, en même temps je pense que Mario Vargas Llosa le méritait amplement, mais d’autres écrivains sont tellement éloignés de la grandeur de ce Vargas Llosa que réellement, on se dit qu’il devrait y avoir une autre perspective, un autre regard.

Dans vos œuvres les plus immédiates, Mario Conde va-t-il rester ?

Il va continuer, bien qu’il n’apparaisse pas dans le roman que je suis en train d’écrire. Celui que j’écris est une histoire qui a beaucoup à voir avec la dispersion à travers le monde des Cubains de ma génération. Elle démarre dans les années 89-90 et s’étend jusqu’à l’année 2016, et c’est un roman avec des personnages cubains qui vivent aux États-Unis, à Porto Rico, en Espagne, en Argentine et à Cuba bien sûr, et Mario Conde n’apparaît pas mais je n’exclus pas que Conde soit le protagoniste du prochain livre.

Pour conclure. Dans Les brumes du passé vous faites une dédicace à Lucia : "Une fois encore et comme il se doit : pour Lucia, avec amour et…" Je ressens de la curiosité tout comme de nombreux lecteurs peuvent en ressentir pour cette dédicace apparemment inachevée. Serait-ce indiscret si je vous demandais de compléter cette phrase ou préférez-vous la laisser en suspend ? Ou mieux, Lucia López Coll, votre épouse, est-elle une courroie de transmission d’énergie professionnelle et personnelle sans laquelle la vie vous aurait été difficile ? C’est vous qui décidez à quelle question vous me répondez.

Bien évidemment, Lucia apparaît dans la dédicace nombreux livres, et elle est l’âme de beaucoup de choses dans ma vie, y compris de mon travail d’écrivain. Elle n’a pas seulement été ma compagne dans ma vie d’adulte, il y a 40 ans que nous vivons ensemble, elle avait 19 ans quand tout a commencé et maintenant elle est une femme de 59 ans, moi j’étais un jeune homme de 22 ans et j’en ai maintenant 63. J’ai tout fait à ses côtés, elle a été une compagne très importante au moment d’écrire ma littérature, et elle a non seulement été ma première lectrice mais aussi ma critique le plus impitoyable. Il y a une qualité qui ne peut manquer à l’écrivain et quand elle lui fait défaut c’est un grave problème. Hemingway le signalait dans une interview qu’il a donnée dans les années 54 ou 55, et disait que tout écrivain devait disposer d’un détecteur de merde. Moi j’ai la chance non seulement d’avoir le mien, mais aussi celui de Lucia. Dans le roman que je suis en train d’écrire maintenant, j’avais un élément dramatique qui changeait le cours de l’histoire, et lorsque j’ai commencé à écrire elle m’a dit : « Tu as pris le chemin de la facilité », et cela m’a mis au pied du mur, parce que tout le roman se structurait à partir de cet événement, mais elle avait raison, et je me suis mis à réfléchir jusqu’au moment où j’ai trouvé quelque chose de plus efficace. Et le fait d’avoir quelqu’un comme elle à mes côtés a été très important, et c’est en plus la personne qui m’accompagne, qui me soutient, qui m’apporte un équilibre très important pour pouvoir écrire, parce qu’un romancier a besoin de conditions particulières et l’une d’elle est la stabilité économique et émotionnelle, et la part de l’émotionnel, Lucia me l’a garantie toutes ces années.

Il n’y a plus de questions, cependant, je pourrais parler encore des heures avec Padura parce que ses mots et sa pensée peuvent amener à repenser des concepts sur un thème particulier.

Bien que je sois satisfaite de l’interview, je ne suis pas contente de moi et j’ai une dette envers moi-même parce qu’il me restait des questions qui auraient pu donner une meilleure approche de sa pensée et de sa vie intérieure aux confins de l’âme, en dehors de la littérature. Mais, même si cela peut paraître contradictoire, je me réjouis, car il m’a déjà proposé une seconde partie de ce dialogue sans que je ne lui en parle, et je compléterais ainsi la seconde partie de l’interview de ma vie.


L’article de Radio Rebelde (21/02/2019) ici

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