« L’artiste est un nerf de la société »

Entretien avec Israel Rojas Fiel, auteur-compositeur-interprète, du duo Buena Fe
mercredi 15 avril 2020
par  traduit par Michèle Stockli

par Fernando Luís Rojas Disamis Arcia Muñoz

Source : TEMAS

-Le nom de la série La culture en défense de la Nation comporte pour le moins deux termes bien distincts : défense de la nation et culture. Quel regard portes-tu sur la culture ? Quelle place lui accordes-tu ? Et en même temps quel lien avec la défense de la Nation ?

Israel Rojas : On peut avoir du cubain une représentation plus ou moins large. Etre cubain c’est une manière de marcher, de se comporter, de se nourrir, une vision du monde très particulière même à l’intérieur du contexte caribéen - dans lequel on ne se reconnaît pas toujours, mais dont assurément on ne peut sortir, le caribéen vu comme métissé, comme mêlé, et aussi comme insulaire - et ne pas nécessairement se sentir engagé avec la nation, L’idéal serait qu’on le soit toujours, mais on ne l’est pas. La culture a une vie propre. Bien que cela paraisse contradictoire, les expressions culturelles ne sont pas nécessairement toujours là pour défendre la nationalité.

A mon avis, la nation recouvre plus, elle intègre le culturel - sans aucun doute - mais aussi le dépasse. Je ne suis ni ethnologue ni sociologue, mais disons que je ne pourrai peut-être pas l’expliquer avec des mots techniques, mais oui, au plus profond de moi je sais faire la différence. Je crois qu ’il existe une manière propre à chacun d’approfondir son identité dans la mesure où tu connais mieux le pays, dans la mesure où tu connais les émotions produites par les différentes couches sociales qui font notre façon d’être cubains... Un natif de Baracoa est différent de celui de Pinar, un cubain noir d’ un cubain blanc, un descendant de taíno comme moi et un qui se reconnaît comme tel et bien sûr un cubain qui vit aujourd’hui à Cuba et un autre qui n’y réside pas et même, pourquoi pas, ceux qui se sentent culturellement cubains bien qu’ils ne soient pas nés ici mais ont des parents cubains. Dans la mesure où tu approfondis et que tu te rends compte de la polychromie de l’identité cubaine, je crois que tu deviens un peu plus cubain. Jusqu’aux saveurs de la tradition culinaire cubaine.

D’autre part, je crois profondément qu’une nation comme la nôtre, assiégée aussi longtemps et qui a lutté aussi longtemps pour exister, a forgé une nation qui résiste et qui est à l’origine de notre manière d’être cubains.

Je crois aussi que ce pays que nous nous inventons, dont nous rêvons est celui que dessinèrent dans leur tête tous ceux qui dans le passé furent l’avant-garde qui imagina, qui rêva et lutta pour rendre possible ce pays idéal. Avec un système politique, économique et social dans lequel personne n’est abandonné, personne ne reste hors de l’ équation du « avec tous et pour le bien de tous » de Martí - qui ne fut pas socialiste mais qui voulait partager son sort avec les plus défavorisés- ; cette façon de préfigurer un monde solidaire, cette vision du monde comme cubain nous définit aussi et nous fait être tels que nous sommes.

Je crois alors que Fidel avait raison quand il disait que la culture était le glaive et le bouclier de la nation ; la culture prend sa part dans l’élaboration de la défense de la nation. C’est mon humble avis.

- Il me semble très intéressant qu’en parlant de la nation, un vaste concept, un concept unificateur, tu aies insisté sur la diversité ; comment articuler le tout : la diversité du cubain depuis différents points de vue, depuis différentes formes d’existence, avec un projet beaucoup plus vaste qui concerne la nation ?

Israel Rojas : Je crois que ces concepts patriotiques, qui viennent de l’histoire cubaine, sont des éléments assez forts au moment de définir et d’articuler cette diversité. Je trouve très instructif, même si cela peut paraître fortuit, que Martí soit tombé dans la province d’Oriente, que Maceo soit mort à la Havane ou que José Antonio Aponte soit un noir de Songo La Maya, de Guantánamo produit de l’imaginaire populaire dans des régions à forte densité de population noire alors qu’ Aponte était de la Havane, province occidentale et qu’il peut faire donc partie de ta propre histoire. Tu trouves là des sédiments très forts d’unité nationale.

La formation de la nationalité cubaine a été très liée à ces aspirations de liberté, à cette réalité de toujours avoir un adversaire qui t’affronte, un adversaire qui t’empêche, un élément extérieur qui te défie ; cela a influé la propre façon d’être cubains : notre manie de penser « comment serions- nous si »... Je ne sais comment l’exprimer mieux : le désir d’idéal. Nous avons toujours eu une manière de nous voir : comment serions-nous s’ il n’y avait pas eu tel obstacle. Je ne sais si pour toutes les nations c’est pareil, mais dans le cas cubain, les principaux héros, les œuvres littéraires, nos œuvres musicales les plus transcendantales, celles de cette avant-garde culturelle, politique, y compris philosophique, en fin, celles des penseurs , non seulement ont recréé leur époque mais ont pensé aussi la Cuba du futur. Regarde, un homme comme josé Antonio Saco, il était pro-espagnol, mais il fit tant pour améliorer son propre environnement et surtout penser et jeter des bases pour le futur que c’est un homme fondamental dans l’histoire de Cuba.

Ce désir d’idéal se trouve dans notre propre histoire, dans les fondements de notre nation. C’est peut-être là l’explication ; même sur le plan géolectal nous sommes différents : ceux de Pinar ont un tumba (tambour), nous en Oriente nous en avons un autre ; ceux de Sabanas La Havane-Matanzas, jusqu’à Villa Clara en ont un autre ; le Havanais n’en a pas ; en Oriente ceux de Las Tunas, de Granma et Holguín n’avaient pas le même que ceux de Santiago, de Guantánamo ou de Baracoa. Certaines particularités nous distinguent . Ces régionalismes, ces provincialismes stériles qui nous divisent et nous affaiblissent contribuèrent à l’échec des premières tentatives libertaires. Cependant l’unité nationale fut une nécessité évidente. Jamais on ne peut l’oublier ; l’unité territoriale ou culturelle est une construction sociale qui a fait couler beaucoup de sang ; et tout ce qu’on a pu construire, peut aussi être détruit.

Je crois que nous avons été séparés par des notions de classes plus que par des thèmes régionaux. En fin de compte, au moment de se concentrer sur l’unité nationale les thèmes économiques ont été et continuent d’être plus importants que, par exemple le thème du lieu de naissance. A tel point qu’on peut reconnaître un cubain, quelqu’un qui se dit cubain, bien qu’étranger, bien que né ailleurs, toujours et à condition qu’ il s’intègre et agisse comme doit le faire un cubain. C’est extraordinaire et beau n’est-ce pas ? Nous pouvons même accepter un apprenti cubain comme l’un des nôtres simplement s’il souhaite l’être. Nous l’accueillons à bras ouverts. Cela me paraît formidable.

- Tu disais dans quelle mesure la condition d’être une nation assiégée, une nation en résistance a été un élément unificateur, dans quelle mesure elle a pénétré en nous. Il me semble que la résistance sur le plan culturel a quelque chose à voir avec les tentatives d’imposer une culture hégémonique au niveau international. Crois-tu qu’aujourd’hui nous sommes plus ou moins vulnérables à ces tentatives et pourquoi ?

Israel Rojas : Je ne saurais te préciser si nous sommes plus ou moins vulnérables.Ce que je peux te dire ce sont les forces et les faiblesses que je vois en nous.

Nos forces viennent en premier lieu de l’éducation et de l’instruction. Je dis toujours que nos pyramides d’ Egypte et notre Empire State, à nous cubains, ne sont pas matériels mais spirituels. C’est une force que du Ier au 5 septembre, en fonction du calendrier, ait lieu dans ce pays la rentrée scolaire pour tous les enfants, de San Antonio à Maisí sans distinction de croyance, de race ou de région et qu’un enfant de 7 ans sache lire et écrire. Quand j’ai composé Pi 3,14 j’avais la conviction que dans ce pays un jeune de 15 ou 16 ans, savait ce qu’est Pi 3,14 ; même ceux qui sont fâchés avec les mathématiques manient le mot, ils furent obligés d’en passer par là. Un pays qui a cette force est un peu mieux préparé à la conscientisation.

C’est un pays qui a une culture, philosophique incluse. Il n’en est pas de même pour tous sur cette Terre. Dans ce pays des couches importantes de la société cubaine sont encore politisées, aiment la politique, la réflexion politique, la philosophie, aiment réfléchir au pourquoi du monde. Je crois que nous avons encore une masse critique très importante qui soutient, par exemple, le théâtre. Je trouve incroyable, merveilleusement positif qu’une œuvre comme Hierro ait autant de succès. Cela me paraît fabuleux. Les festivals de jazz jouissent d’une bonne santé ; malgré les problèmes on maintient le salon du Livre ; malgré tous les problèmes de commercialisation, la Biennale de La Havane continue d’être un rendez-vous des Beaux-Arts, le festival de la Caraïbe est une fête populaire à Santiago. On a même organisé des événements régionaux comme les Romerías de Mayo à Holguín, de nouvelles traditions ou au moins des événements culturels déjà existant dans chacun des territoires ; tout cela témoigne parfaitement de nos forces. Nous gagnons des places d’honneur aux olympiades internationales de sciences exactes ou de programmation. Ce sont nos forces.

Il n’en va pas de même, et je le regrette, dans des sujets comme la politique vis-à-vis des dirigeants ; actuellement elle est médiocre. Je ne dirais pas fatale, mais oui assez éloignée de nos besoins.Une politique dont la priorité n’est pas de placer les meilleurs aux meilleurs endroits. Dans un pays comme Cuba cela ne devrait pas être permis car la guerre qu’on nous mène est trop violente pour que nous continuions à croire que les gens ici sont recyclables : « ne t’en fais pas, déplace-le, traficote et déplace un autre ». Cela ne doit pas se passer ainsi. Cela ne marche pas ainsi.
Il y a peu j’ ai entendu une des rares choses qui m’a paru objective, très objective par rapport à ça ; j’ai entendu Alejandro Gil, le ministre de l’économie, dire qu’à Cuba les entrepreneurs devaient avoir une marge de risque, et une marge de risque équivaut à une marge d’erreur. Si nous reconnaissons qu’en économie il est possible d’ avoir une marge d’erreur, pourquoi penser alors qu’en politique un homme politique audacieux, un homme politique qui tente de changer les choses, un homme politique ou un fonctionnaire, ne va pas se tromper à un moment donné.

Nous croyons souvent que nous possédons une usine à cadres ; la vie est en train de nous démontrer que ce n’est pas ainsi. Nous n’avons pas les bonnes personnes aux postes correspondants ou parfois nous les y laissons trop longtemps et après on dit : « nous n’avions personne à mettre ».

Nous en payons le prix. Bien entendu la génération historique a fait un travail gigantesque mais cela n’a pas toujours été positif ; des « compañeros » occupent des postes trop longtemps, ce qui a empêché l’apparition de nouveaux cadres et de personnes susceptibles d’ exercer ces fonctions avec compétence.

Avec la nouvelle constitution, en fixant les dates et la durée des mandats, je crois que beaucoup de gens ne se rendent pas encore compte que les jours de la Présidence de Diaz-Canel sont comptés ; ses jours sont comptés parce que son mandat a une fin. Nous devrions évaluer les fonctionnaires. Je ne sais si nous nous rendons compte que c’est Raúl qui a proposé Díaz-Canel, et avec tambours et trompettes, en disant que c’était celui qui avait survécu, mais cette politique du spermatozoïde ne va pas durer éternellement. A mon avis, c’est suicidaire parce qu’en procédant ainsi nous avons écarté des personnes très compétentes. Pour conduire chacune des strates de notre société nous ne pouvons sélectionner le « spermatozoïde » triomphant. Cela ne marche pas ainsi. Nous devons former et préparer des gens mais nous devons penser que nous sommes tous responsables, qu’à n’importe quel moment la roue peut tourner et que vous pouvez, si vous êtes préparé, aller assumer une tâche déterminée avec un mandat du peuple ; peut-être par obligation historique, par engagement moral avec tes semblables. Bien que ce soit une reconnaissance et une fierté, ce n’est pas une récompense. Jamais ce sera un privilège.

Voilà donc une faiblesse pas assez évaluée par rapport aux défis énormes que nous affrontons comme nation. Une nation doit sa survie ou sa mort à des gens plus ou moins de qualité.

Ainsi va l’histoire. La nôtre mais aussi l’universelle, avec des exemples à revendre.
Pour moi, c’est très important , ça concerne chaque lieutenant, chaque capitaine, chaque Intendant et chaque Gouverneur, chaque homme occupant une responsabilité ; à la direction de la culture, à la radio ou à la télévision. Aujourd’hui nos meilleurs éléments s’illustrent dans le privé ou hors des structures de l’Etat. Structures de l’Etat dont se nourrit la politique des cadres dirigeants. Il se produit donc un court-circuit.

A mon avis il est utopique de penser que l’être humain n’a pas d’aspirations, cela semble très bien mais hors de toute logique de la psychologie sociale. Le sujet est à quoi il aspire. A servir mieux ?Ouvre la forteresse. A servir d’exemple de transparence de notre patrimoine personnel et familial ? Ouvre la forteresse. Que notre peuple se souvienne de nous comme un exemple de dévouement ? Ouvre la forteresse.

Comment s’organiser pour que ce soit nos meilleurs éléments qui nous dirigent. Des personnes avec 100°/°de capacités quittent le pays, cela signifie-t-il que nous allons construire le pays avec des gens dont la capacité est de 60°/° ? Sommes-nous, nous qui restons, ceux de 60°/° ? Non, ici beaucoup de gens avec 100°/°de capacités sont restés... Ce qui ne peut exister c’est qu’ils n’occupent pas les postes où ils pourraient véritablement faire en sorte que ce pays progresse beaucoup plus. Nous savons tous ici que c’est ce qui fait la différence. Voilà notre problème et à mon avis, une faiblesse importante.

Un autre aspect très important à affronter, la révolution technologique. Nous ne pouvons y échapper.

De même que la Révolution Industrielle a transformé le monde, la révolution technologique est en train de le faire. Ce siècle ne sera plus le même après l’arrivée d’internet, de la 5G, de ce qui viendra après la 5G car cela ne va pas s’arrêter.

Sommes-nous préparés à cette transformation ? Jusqu’à quel point garder ces barrières culturelles ? Avant elles représentaient une résistance culturelle, car l’information arrivait doucement, tu avais le temps de te préparer ; maintenant elles arrivent plus vite, souvent scientifiquement élaborées, souvent - comme nous venons de le voir dans le livre d’Illescas (1)- avec de gros moyens pour t’enfoncer l’hégémonie mondiale jusqu’aux os, bien structurée, d’une manière chirurgicale... Ou nous apprenons ces techniques pour nous sauver comme nation ou tout simplement on va être englouti ; les circonstances ont changé. On va nous engloutir comme en son temps les arquebuses et les épées en finirent avec les flèches et les lances des peuples primitifs. A l’époque des fusils une communauté ne peut se défendre avec des arcs.

C est pourquoi je t’ai dit qu’honnêtement je ne sais pas si nous sommes préparés. J’ai confiance dans les choses que nous avons bien accomplies, dans la façon dont nous arrivons à ce moment de notre histoire ; mais j’ai de profondes inquiétudes. Nous avons beaucoup de problèmes subjectifs à résoudre entre nous. Nous avons démontré que face à une agression extérieure la nation est unie, cela ne me préoccupe pas. Je suis préoccupé par le fait que nous ne sommes pas capables de nous organiser mieux ; à maintes reprises, à cause de notre mauvaise organisation, cela a été bien pire que les fois où l’ennemi extérieur a pris l’avantage sur nous.

Je crois que la révolution technologique est très importante, avec des intérêts hégémoniques Nous devons comprendre que si nous ne nous préparons pas nous allons finir comme une jolie anecdote historique : »une nation qui a affronté l’impérialisme jusqu’à ce que finalement l’ impérialisme a gagné « . Ils ont tenu 100 ans ! mais finalement se sont faits éliminés ». J’espère ne pas devoir assister à cela ; en revanche, j’espère que ces merveilleuses idées que Cuba défend, ces idées merveilleuses de solidarité, d’amour du prochain, de respect pour les êtres humains, pour les êtres vivants pas seulement humains, d’attention à la nature, de conscience sociale, de se mettre à la place de l’autre, j’espère que ces idées qui représentent notre véritable force, nous rendent non seulement invulnérables à tout ça mais aussi qu’elles nous permettent d’être l’allumette qui mettra le feu à l’hégémonie du capital et générera une contre-hégémonie de la solidarité.

-Tu as parlé de différentes manifestations artistiques. Tu as mentionné le succès de Hierro, tu as mentionné quelques événements artistiques. Dans cette bataille, quel est le rôle des artistes et des intellectuels ?

Israel Rojas : Les artistes et les intellectuels ont un travail fondamental. Pour commencer ce n’est pas par plaisir que les congrès de l’Uneac (N.d.T Union nationale des écrivains et des artistes de Cuba) soient devenus un congrès de la nation. C’est une chance. Au congrès de l’Uneac tu entends autant parler de transport que de natalité, d’éthique, de politique ; j’y ai entendu parler autant d’éducation que dans les congres des propres éducateurs, avec presque la même force ; nous contribuons à ce projet d’imaginer un pays meilleur. Je crois, peut-être parce que je suis un créateur, qu’il sera différent du pays actuel.

Chaque fois qu’un artiste plasticien, un cinéaste, et même un artiste culinaire mélange nos saveurs ou génère une œuvre critique, profondément cubaine, humaniste et édifiante, de ces œuvres dans lesquelles, en t’y projetant, tu peux te voir comme individu et comme pays et comme probablement peuvent te voir tes enfants et petits-enfants , nous rêvons ce pays , nous le défendons, nous le construisons. En ajoutant un idéal nous faisons de la politique, sans aucun doute ; c’est pourquoi je dis qu’ il est impossible de dissocier les deux ; évidemment en le disant je donne des arguments à ceux qui s’opposent à moi et m’injurient mais c’est impossible de les dissocier. Je ne pourrai pas être hypocrite et dire que l’art et la politique n’ont rien à voir ensemble, bien sûr qu’ils ont à voir, ils sont unis comme les doigts de la main ; l’un fait partie de l’autre et s’alimentent mutuellement. Le rôle des artistes et des intellectuels à Cuba ne consiste pas seulement à refléter, dénoncer, imaginer ; à mon avis c’est tout cela mais en plus il consiste à laisser une trace à la génération suivante. C est comme un passage de témoin enrichi.

C’est ainsi que je vois les choses, c’est mon avis. D’autre part, personne ne peut dire qu’il vient du néant. Personne vient du néant. Nous héritons tous d’une œuvre très riche, de tout ce qui s’est fait avant nous ; en musique je me considère évidemment un héritier du mouvement de la Nueva Trova (Sivio, Pablo, Noel, Sara, Vicente, Amaury) un héritier de la génération de Santiago Feliú, de Carlos Varela, Frank Delgado, Gerardo Alfonso, Donato Poveda, de « la generación de los topos » (N.d.T des années 80) et de Mezcla, Sintesis, Moncada, Manguaré, Liuba María. Chacun avec ses propres expérimentations.

Un autre point très important : étant une île caribéenne, Cuba a la capacité de transformer ce qui vient de l’extérieur, étranger à notre culture, et de le faire sien. Le meilleur de ce qui vient de l’extérieur... bon, parfois le pire, mais en fin de compte il reste le meilleur. Imiter les autres peut procurer un succès de courte durée, cela peut fonctionner un moment, mais remarque, même les artistes qui à leur époque ont défendu avec le plus de radicalité un genre déterminé finissent par se rendre compte que n’être motivé que par l’argent est suicidaire. Presque toujours il y a une quête, une expérimentation, une fusion avec tout notre héritage artistique et culturel, qui frappe à la porte et te dit « tu as profité de ton moment de gloire ? Maintenant c’est le moment de remixer, de réapprendre. Cela demande un très gros travail d’essayer (peut-être sans succès) de durer plus de 6 mois ou un an, la durée d’ un hit. Je ne parle pas de briller sur le marché ou dans les grandes industries culturelles, mais de briller avec son art, afin que des années plus tard les gens revisitent l’ œuvre et y trouve de l’or. NG La Banda est un classique ; malgré leur grand succès d’autres ne se distinguent pas Je ne suis pas en train de parler de positions idéologiques, je parle d’ œuvres. Qué tú quieres que te den d’Alberto Alvares, chanté par Rojitas en 1993... En écoutant ces œuvres il semble que plus le temps passe meilleures elles sont. Beaucoup de chansons restent dans l’anecdotique et ne supportent pas le passage du temps ; ce qui est artistiquement élaboré est éternel. Une parole éloquente un peu courte dure jusqu’à ce qu’ un autre dise quelque chose de plus éloquent que toi et ce qui paraissait génial devient caduque et meurt. Le temps a des appétits féroces.

- Une chose attire mon attention et j’aimerais connaître ton opinion. Tu as vanté le sens commun des gens et leur subjectivité et en même temps tu as parlé de l’héritage culturel chez les artistes et les intellectuels. Il y a héritage mais le contexte et les conditions ont changé. Comment à partir de cet héritage parviens-tu à faire le lien avec le sens commun des gens, avec la subjectivité que pour finir dans une certaine mesure l’on recherche aussi ?

Israel Rojas : Dans les dynamiques sociales les équations ne sortent pas toujours comme on l’espère. Les comportements changent constamment ainsi que la façon dont les gens ont des relations, tombent amoureux ; si tu n’étudies pas quotidiennement les concepts de famille, de sexualité, de fidélité, de moralité, si tu ne l’appréhendes pas quotidiennement, si tu ne le subis pas quotidiennement, tu ne vas pas pouvoir chanter fidèlement ton pays, ce sera difficile que ce pays que tu racontes ressemble au pays où tu vis. Il est très important que la culture projette, imagine, mais sur la base concrète de ce que l’on vit. C’est comme un arbre, ses racines doivent être très profondes pour qu’il puisse croître, donner des fleurs et des fruits. Un créateur ne doit pas s’arrêter.

Tu ne vis pas dans le passé. Le passé est là pour qu’on le revisite, pour qu ’on en tire les leçons. Un spot de Radio Rebelde m’enchantait : »les voitures ont un grand pare-brise pour voir ce qui vient, et de petits rétroviseurs pour voir ce qui est passé ». La société cubaine contemporaine c’est maintenant. Elle reçoit l’impact d’une agression économique prolongée, de même que l’impact des grandes industries culturelles et de leurs produits et nous ne sommes pas isolés du monde ; il y a aussi l’impact des nouvelles technologies. Nous faisons nos propres bricolages (nouveaux et anciens) et ils sont nombreux. Le cubain d’aujourd’hui ressemble à celui des années 80 mais il n’est pas pareil.

Je te donne un exemple. Remarque tout l’effort et le travail fournis pour la libération de la femme. Une adolescente libérée, une fille sans les préjugés de virginité, a le droit d’avorter, d’étudier, de travailler, mais tout cela se mélange à la chosification, l’extrême sexualisation à laquelle elle est soumise par le monde des clips vidéo et les contenus mainstream ; sans une orientation actualisée il se peut que l’on confonde les choses et qu’au lieu d’obtenir la libération et la plénitude, on obtienne le contraire. Cela semble contradictoire.mais c’est ce que nous vivons . Je ne décris rien d’autre que la réalité.

Une fois j’ai entendu Alfredo Guevara dire qu’il ne concevait pas un artiste, un cinéaste, sans un nouveau projet. En tant que créateur je sais que souvent on n’a pas un nouveau projet immédiat. Ce qui ne peut m’arriver c’est que sans nouveau projet, je n’étudie pas, je ne fasse pas de recherches en vue d’un nouveau projet.

Je ne suis pas en train de créer mais j’étudie ; étudier ce n’est pas seulement consulter un livre, c’est voir le nouveau cinéma cubain et international, essayer de comprendre ce qui se passe dans différentes zones de ce pays et de ce monde en plein bouleversement, et pas seulement à La Havane et dans ton quartier. Et cela demande du travail, du temps, de l’investissement. Rechercher l’information, lire la presse dans toutes ses variantes, nouer des amitiés dans d’autres milieux qui te donnent un autre point de vue sur la réalité ; tu dois vivre en n’oubliant pas le savoir. Si tu n’y penses pas, ton art commence à perdre contact avec la vie, avec la réalité et tu peux rester à recycler les vieilles thématiques ? C’est ce qui peut arriver de pire à un créateur.

J’essaie par toutes les voies possibles que chaque disque soit un nouveau voyage , avec de nouvelles histoires et de nouvelles visions ; sans cesser d’être les mêmes, qu’ils soient différents. Nous avons vieilli, nous avons subi des transformations logiques, je suis père, j’ai de nouvelles préoccupations, j’affronte la vie depuis une autre fenêtre de ma propre existence.

Aujourd’hui je comprends parfaitement que la condition d’artiste n’est pas éternelle. Tu peux continuer à faire des concerts, mais être endormi comme créateur ; la condition de créateur, il faut aller la chercher, l’embellir, il faut concevoir, comme un chercheur ou comme pour un travail qui implique de synthétiser, interpréter, refléter et projeter des idées et des émotions. C’est un exercice de perception, de réflexion, de synthèse, de communication mais essentiellement d’émotion ; bien entendu tout doit passer par l’émotion. L’artiste est un nerf de la société.

- Sais-tu que le blog de Temas s’appelle Catalejo (N.d.T Longue-vue) ? En relisant mes questions je me suis souvenu de Catalejo, non seulement à cause du nom du blog mais aussi pour ta chanson. Nous avons parlé de l’idée de défense de la nation ; ma dernière question sera : comment pouvons-nous éviter que sur le plan culturel cette défense de la nation ne soit un enfermement ?

Israel Rojas : La défense de la nation est une obligation historique, légale et morale des cubains.On nous fait une guerre injuste, brutale, injustifiable. Maintenant il convient d’identifier qui sont les victimes directes et indirectes et qui sont les bourreaux.

Si nous n’oublions pas que la dialectique est un outil pour la pensée et pour la construction sociale, s’il est clair pour tous que n’importe quelle défense passe nécessairement par le mécanisme qui consiste à te mettre dans la peau de l’autre, nous éviterons l’enfermement. C’est plus facile à dire qu’à faire.

Pour moi, un des remèdes à quelconque enfermement malsain se trouve dans l’éthique défendue par Cintio Vitier et dont Martínez Heredia a beaucoup parlé. Ils parlaient de l’éthique indispensable dans le processus de construction personnelle, une éthique basée sur des valeurs essentielles d’humanisme pour construire la société inclusive, démocratique et socialiste. Pour moi cela est fondamental.

Il y a peu, dans la série télévisée « L.C.B. L’autre guerre2 » une scène m’a fait réfléchir toute la nuit. Le personnage de Mongo – magistralement interprété par Osvaldo Doimeadios – dit à El Gallo (un magnifique Fernando Hechevarría) qui venait de démanteler les groupes de rebelles et réprimander un jeune milicien content de la victoire et à qui Mongo rappela qu’on allait annoncer de mauvaises nouvelles aux mères et aux proches dans les deux camps : « c’est pourquoi, même si cela nous fait mal, il faut couper la poire en deux ». Il s’agit de cela dans la confrontation que nous avons encore. Parfois il faut « couper la poire en deux ». Le problème c’est que le cœur ne cesse jamais de saigner, même s’il s’agit d’ exercer l’inexorable droit de défense. Ne jamais nous habituer à ne pas nous mettre à la place de l’autre et chercher à causer le moins de mal possible ou irréversible. Si c’est possible, aucun mal. Pour finir, je crois que dans la mesure où nous serons plus actifs que réactifs, plus audacieux et courageux, déterminés et participants dans le domaine culturel , nous aurons de notre côté non seulement nos publics respectifs mais aussi le peuple.

(1)Référence à « La dictature du clip vidéo. Industrie musicale et rêves préfabriqués » de Jon Illescas, publié par Sciences Sociales en 2019 et présenté par l’auteur au Salon International du Livre de La Havane en février de cette année.

Cet article fait partie de la série : La culture en défense de la nation

Sources : Temas


http://temas.cult.cu/catalejo/israe...

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