PRÉSENCE DE CUBA AUUR DE PARIS « LA CABANE CUBAINE »

MOIRE DES RELATIONS FRANCO-CUBAINES (N° 13)
lundi 2 novembre 2020
par  Marie-Florence DUCHÊNE ORTIZ

Merci à nos amis Monique Peainchau et Gérard Verleyre qui animent le collectif et qui sont responsables des recherches, des photos et de la mise en page des articles.


COLLECTIFMOIRE DES RELATIONS FRANCO-CUBAINES (Dossier N°13 - 10/2020)

Mail  : memoirefrancocubaine2020@gmail.com{}

LA CABANE CUBAINE

(1931 – 1953)

PRÉSENCE DE CUBA AUUR DE PARIS

Texte présenté par : Marie-Florence DUCHÊNE ORTIZ

(marie.florence.duchene@orange.fr)

  • Arrivée à La Havane en 1970, elle donne des cours à l’Université d’été de l’Institut Enrique José Varona.
  • Elle vit à La Havane depuis 1972. A travaillé comme professeur de Mathématiques, dans l’enseignement cubain.
  • À partir de 1990, elle donne aussi en parallèle des cours de Maths, physique et chimie au Collège et au Lycée français de La Havane.
  • Elle est mariée et a eu 2 enfants, et maintenant de nombreux petits-enfants.
  • Elle a été séduite par la richesse de la littérature cubaine et latino-américaine.
    Comment ne pas vouloir vous faire partager son étonnement et sa joie de retrouver dans l’œuvre d’ALEJO CARPENTIER les récits entendus de vive voix des nombreux membres cubains et français de la famille du fondateur de la CABANE CUBAINE ?

Nous lui laissons la parole :

Peut-être connaissez-vous ce poème de LEOPOLD SENGHOR (1) :

Comme je passais rue Fontaine,
Un plaintif air de jazz
Est sorti en titubant,
Ébloui par le jour,
Et m’a chuchoté sa confidence
Discrètement
Comme je passais tout devant
La Cabane cubaine.
Un parfum pénétrant de Négresse
L’accompagnait.


La Cabane Cubaine – septembre 1935 (Roger VIOLLET)

C’est sur un coin de table de la CABANE CUBAINE, au 42 de la rue Fontaine (2), qu’il l’a rédigé. À cette époque la rue Fontaine était surnommée « CALLE CUBANA » tant y foisonnaient les cabarets latinos. Pourtant, si vous passez devant l’immeuble, vous n’en verrez pas la moindre trace. Vous verrez seulement, à côté de la porte cochère, une plaque indiquant qu’ANDRÉ BRETON (3) y a vécu.

Un autre écrivain important, ALEJO CARPENTIER (4) y a également habité après son arrivée à Paris où il a vécu de 1927 à 1939. C’est grâce à l’aide du poète ROBERT DESNOS (5) qu’il avait pu fuir le régime de Gerardo Machado. Son ami lui avait obtenu un passeport et l’avait aidé à s’embarquer sur un bateau à destination de la France. Les membres du groupe surréaliste l’avaient accueilli les bras ouverts et son installation, un jour, dans un autre appartement de cet immeuble où a vécu ANDRÉ BRETON n’était sûrement pas due au hasard. Il a donc souvent descendu les marches de l’escalier le conduisant à la CABANE CUBAINE, véritable temple de la culture musicale caribéenne. Il en a fait l’apologie dans une de ses chroniques de la revue CARTELES et, référence obligée, il y a situé la rencontre de deux de ses personnages dans le roman : Le sacre du printemps.

C’est du reste ainsi que Alejo CARPENTIER y décrit l’arrivée de l’un d’entre eux, un cubain bien sûr :

« (…) Et cette nuit-là, si quelqu’un m’avait vu entrer au 42 de la rue Fontaine, il aurait pu penser que j’allais emprunter les longs escaliers qui conduisaient au studio d’André Breton, mais il aurait été fort surpris en voyant qu’au lieu d’une ascension au monde de l’Huissier des Songes, j’avais entrepris la descente – attention à la traîtrise des étroites marches d’un escalier de Jacob inversé, démontrée dès que j’avais un peu trop bu - au sous-sol envahi de fumée de tabac où se trouvait la Cabane Cubaine.

En haut se trouvait le grand laboratoire du surréalisme (…) mais en bas, dans le sous-sol me recevait en souterrain contraste la jouissance du rythme échevelé d’une percussion qui pénétrait en moi par les oreilles, par les pores, par les artères et m’apportait la sève de mes racines.

Derrière le bar où était servi un bon rhum, entouré de gens qui dansaient jusqu’à l’aube et même plus tard encore, ce sont les Ancêtres qui m’accueillaient, tous venus d’un monde né du métissage de deux mondes, que je voyais, faute d’un meilleur qualificatif, comme un troisième monde ou plutôt, un Tercer Monde né de noirs, d’indiens et d’espagnols.

(…) Les grandes chancelleries de Palma Soriano et de Manzanillo y avaient bureau ouvert, de la tombée de la nuit à la naissance du jour suivant, dans cette Cabane Cubaine où j’allais me rendre de plus en plus souvent, peut-être pour y trouver remède à de blessantes nostalgies. »

Mais on ne peut pas présenter ce haut lieu parisien de la musique cubaine des années trente du siècle dernier sans parler de son fondateur, EDUARDO CASTELLANOS (6) qui a su transformer l’une des multiples boites de nuit du quartier de Pigalle non seulement en un lieu de rendez-vous des amants des rythmes caribéens mais aussi en une étape obligée pour tous les cubains torturés par le mal du pays qui venaient y chercher un peu de son atmosphère pour calmer la nostalgie et pour s’y retrouver entre amis.

Orchestre CASTELLANOS en 1930

EDUARDO CASTELLANOS était le premier fils d’une famille de treize enfants de Manzanillo, importante ville de l’Orient cubain. Son père y avait fondé l’harmonie municipale vers 1920 et tous ses fils jouaient d’un instrument ou d’un autre. Les concerts dans le kiosque mauresque du parc Cespedes et les défilés en musique marquant les dates les plus importantes de la nation attiraient toujours un public important.

Mais déjà, à cette époque, des Cubains partaient vers d’autres cieux pour y tenter de parvenir à une meilleure situation. EDUARDO CASTELLANOS est arrivé à Paris un beau jour de 1927 avec un seul billet de cent francs en poche. Il ne savait même pas dire « Bonjour » en français mais il avait son saxophone sous le bras. Il ne lui fallut pas longtemps pour commencer à se faire entendre et apprécier et il a même joué avec l’orchestre de la Salle Pleyel.

Les hasards de la vie et la rencontre avec LILY ORUZ avec qui il s’associa dans l’entreprise, ont déterminé rapidement son futur dans la capitale française. En 1931, sous la houlette d’EDUARDO CASTELLANOS, la Cabane Bambou située au 42 de la rue Fontaine, près de la Place Pigalle et du Moulin Rouge, changea rapidement de nom et, une fois rebaptisée LA CABANE CUBAINE, elle se transforma en un des meilleurs endroits pour apprécier la richesse de la musique de Cuba. Au dire de ses auditeurs les plus assidus, son saxophone recréait au cœur des nuits parisiennes une estampe vibrante, poétique et amoureuse du lointain pays caribéen qui obligeait les présents à se lever pour suivre dans la danse les rythmes de ses mélodies. Cela se savait et le lieu réunissait tous les soirs un public nourri d’amateurs de bonne musique créole. Ils y côtoyaient des groupes de Cubains qui savaient qu’ils y trouveraient toujours la présence de bons amis prêts à partager un moment agréable autour d’une table chargée de verres de rhum et de glaçons.

Que de souvenirs y ont laissé les meilleurs musiciens du pays caribéen à chacun de leurs passages dans la capitale française. Les improvisations de MOISES SIMON (7), de ELISEO GRENET (8), de MARIANO MERCERON (9), ANTONIO MACHIN (10), et DON BARRETO (11), transformaient en apothéose les derniers moments avant la fermeture. Ils leur auraient semblé impossible de passer par Paris sans venir y saluer leurs amis et leur faire entendre leurs dernières créations.

Moisés SIMONS en compagnie de la chanteuse française MISTINGUETT l’interprète de la version française de ’El manicero’ qui deviendra ’La rumba d’amour’ (1931).

Même si l’orchestre n’était pas formé seulement de musiciens cubains (la loi ne le permettait pas, il y avait des Français, et un Martiniquais pour la percussion) il a toujours mené le rythme exactement comme si tous provenaient de Guanabacoa ou de Santiago et ils accompagnaient parfaitement EDUARDO CASTELLANOS et les deux autres Cubains qui en faisaient partie, QUINTIN BANDERAS et PEDRO MACHIN, frère d’ANTONIO, auxquels s’unissaient pour un temps, d’autres artistes cubains comme ALCIDES, ANGEL et ARMANDO CASTELLANOS (frères d’EDUARDO), le TRIO MATAMOROS (12), ROSENDO COLLAZOS ou los DIAMANTES NEGROS.


Voilà comment ALEJO CARPENTIER décrivait les lieux en 1934, pour la revue cubaine CARTELES :

« Lorsque la première clarté de l’aube colorie les toits de la capitale, l’état-major de notre musique a pour coutume de se retrouver à la Cabane Cubaine. C’est alors que l’estrade de l’orchestre se transforme en un merveilleux ensemble de valeurs créoles. Les compositeurs, les exécutants défilent devant le piano ou l’arsenal de la batterie pour nous offrir les meilleures démonstrations de leurs talents. Simons et Grenet nous offrent leurs dernières productions, des hits du lendemain. Cuevas laisse courir ses doigts agiles sur la trompette miraculeuse. Heriberto Rico, s’éloignant pour un moment de l’île, interprète dans la pénombre la Syrinx de Debussy. Ensuite, Collazo revient pour y réimplanter les prestiges et mystères de la musique tropicale…

Et, dans un coin, BUSTER KEATON (13), un habitué de la Cabane, se livre entièrement au sortilège de nos rythmes et contemple le magique spectacle de ses yeux à demi fermés de vieux caïman. »

Il y avait d’autres habitués célèbres comme CAB CALLOWAY (14), RITA HAYWORTH (15), le prince iranien ALI KHAN (16), ANITA EKBERG (17), ou MAURICE CHEVALIER (18).

Mais la CABANE CUBAINE a aussi joué le rôle de second Consulat de Cuba à Paris car plus d’un compatriote en difficulté a pu compter sur l’aide désintéressée d’EDUARDO CASTELLANOS. Il savait écouter les peines et les déboires de cubains naufragés dans la grande capitale française et donnait conseils avisés et contributions matérielles, un peu d’argent, une protection, une bonne adresse, guidé par sa générosité naturelle, sans jamais chercher pour cela une publicité dont il ne voulait pas. Les artistes en peine, et en particulier les artistes noirs, savaient qu’ils pouvaient frapper sans honte à sa porte et qu’ils ne repartiraient pas les mains vides. Il y a des dizaines de personne qui peuvent en témoigner. L’un d’eux est le boxeur KID TUNERO (19) qui n’était arrivé à Paris qu’avec son adresse écrite sur un papier, qui a pu ensuite parvenir au sommet de la célébrité et dépenser sans compter les sommes gagnées mais qui a eu une vieillesse difficile qu’EDUARDO a su rendre un peu moins dure grâce à ses attentions.

L’époque de l’occupation allemande de Paris ne lui a pas été faste. Il a été arrêté en 1942 après une discussion avec un officier allemand auquel il donna une gifle un jour où il refusa d’obtempérer à son ordre de respecter l’horaire de fermeture fixé par les règlements de l’époque et, après avoir été relâché, il a préféré aller se cacher à Lyon d’où il ne revint qu’à la libération pour redonner vie à La CABANE.

La mort le surprit en 1953, en pleine préparation d’un voyage à Cuba où il voulait rendre visite à ses parents encore vivants et à ses frères qui se trouvaient encore à Manzanillo.

La CABANE CUBAINE avait perdu son âme et ferma peu après.

Le photographe BRASSAÏ (20) nous a laissé des photos pour se remémorer l’atmosphère des soirées à la CABANE. Nous vous en laissons quelques-unes et laissons l’évocation de ce lieu à votre imagination.

La Orquesta Típica Castellanos de La Cabaña Cubana. París, alrededor de 1932.

Fotografía de Brassaï (1899-1984) © Estate Brassaï / RMN / Michèle Bellot.

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Bailarines en La Cabaña Cubana. París, alrededor de 1932.


Fotografía de Brassaï (1899-1984) © Estate Brassaï / RMN / Michèle Bellot.


Pour informations :

  • Léopold SENGHOR : (1906 Sénégal 2001 France) Poète, écrivain, homme d’état français, puis Sénégalais, 1er président de la République du Sénégal, il fut le 1er Africain à siéger à l’Académie Française. Il a été aussi Ministre en France avant l’indépendance de son pays.
  • Maintenant, la rue s’appelle : PIERRE FONTAINE depuis 2004. C’est devenu un théâtre : COMÉDIE DE PARIS. La rue se trouve juste en face du métro Blanche, et face au Moulin Rouge.
  • André BRETON : (1896 -1966). Poète et écrivain français. Principal animateur du Surréalisme.
  • Alejo CARPENTIER : (1904-1980) Écrivain, romancier Cubain. Son père était Français.
  • Robert DESNOS : (1900-1945) Poète français.
  • Eduardo CASTELLANOS : Chef d’orchestre et saxophoniste de musique cubaine.
  • Moises SIMON : (1889-1945) Cubain, Compositeur, pianiste, chef d’orchestre, Il est l’auteur de ’EL MANICERO’ chanson très célèbre à Cuba qui a été enregistrée dans le monde dans plus de 160 versions dont celle de la chanteuse Française MISTINGUETT.
  • Eliseo GRENET : (1893-1950) Pianiste et compositeur cubain.
  • Mariano MERCERON (1905- 1975) Saxophoniste cubain
  • Antonio MACHIN (1903-1977) Chanteur de boléro et musique populaire. Guitariste.
  • Emilio BARRETO : dit « DON BARRETO » : (1909-1997) Chef d’orchestre. Guitariste
  • Le TRIO MATAMOROS : est un groupe célèbre de musique cubaine, formé en 1925 par : Miguel MATAMOROS, Siro RODRIGUEZ, Rafael CUETO. Beny MORE a été le chanteur de ce trio de 1945 à 1947.
  • BUSTER KEATON : (1895-1966) Américain, acteur humoriste, réalisateur, scénariste et producteur.
  • Cab CALLOWAY : (1907-1994) Chef d’orchestre, chanteur de jazz américain.
  • Rita HAYWORTH : (1918-1987) Actrice du cinéma américain et danseuse. Elle fut l’un des sex-symbols féminins des années 1940.
  • Ali KHAN : Prince du Moyen-Orient. Il sera l’un des amants de Rita Hayworth.
  • Anita EKBERG : (1931-2015) Mannequin et actrice naturalisée italienne, connue pour son rôle dans la DOLCE VITA de FELLINI avec comme partenaire Marcello MASTROIANNI.
  • Maurice CHEVALIER : (1888-1972) Chanteur populaire français, acteur de cinéma, parolier, danseur.
  • KID TUNERO : (1910-1992) Boxeur cubain.
  • Photographe BRASSAÏ : (1899-1984) Naturalisé français. Il est aussi dessinateur, peintre, sculpteur, médailleur, écrivain, de renommée internationale.

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