LesTemps modernes


LesTemps modernes

Publié le 27octobre 2020

Auteure : Graziella Pogolotti

Alfonso Bernal del Riesgo mon professeur de psychologie, ancien collègue de Julio Antonio Mella,a déclaré que le rire oxygène le sang. Je pense que, même s’il est dépourvu de vertus curatives pour le corps,l’humour, dans son large éventail de manifestations remplit de multiples fonctions sociales. L’une d’elle,peut-être la plus répandue, agit comme ressort libérateur dans des situations de grande tension, quand la crise humaine se crispe et frôle l’explosion.Celle-ci devient une nécessité sociale dans des circonstances dramatiques comme celles que le monde traverse, à la fois menacé par la pandémie, la misère croissante et la déprédation environnementale suicidaire. C’est alors que s’impose,dans la sombre situation,la nécessité d’ouvrir une voie lumineuse.

La culture de la terreur et de la peur imposée par le fascisme a laissé de nombreux témoignages des terribles souffrances de ses victimes, du Journal d’Anna Franck aux anciens camps de concentration. Primo Levi, le célèbre écrivain italien survivant des horreurs d’Auschwitz, a évoqué dans un texte ponctué de notes d’humour,son vécu,notamment le voyage dans des trains bondés, la terreur au quotidien dans le camp, les morts en chambre à gaz,ceux dus au froid,la faim,la dysenterie.Pour ce faire, il a recours à une forme narrative à l’efficacité prouvée dans le contraste cervantin entre Don Quichotte et Sancho. Dans le récit de Levi le contrepoint se produit entre le narrateur – un intellectuel – et son compagnon d’aventures, un petit escroc grec. L’alliance de l’expérience et de différents savoirs assure à tous les deux la possibilité d’échapper vivant à l’horreur.La distance humoristique proposée par Primo Levi, souligne, qu’en plus de vaincre la mort, il convient de dépasser l’ignominie et de préserver, dans le contexte le plus atroce, le bien suprême de la dignité humaine.

L’humour agit tel un scalpel indolore pour extraire ce qui gangrène le comportement, les valeurs individuelles et les aspects de la réalité sociale.L’invention du cinéma a développé la portée critique et le rayonnement mondial de Charlie Chaplin, l’une des personnalités de plus grande envergure du XX ème siècle. Dans LesTemps Modernes, le pouvoir de l’image a montré,avec plus d’efficacité que bien des analyses théoriques,le processus d’aliénation de l’être humain réduit à la condition d’objet jetable pris dans l’engrenage de la machinerie du grand capital. Au moment du tournage, Chaplin réagissait à la mise en œuvre du taylorisme, méthode d’organisation du travail d’inspiration technocratique visant à tirer de l’ouvrier une productivité maximum. A la même période,Marcelo Pogolotti avait exprimé une préoccupation similaire dans son tableau Chronométrage. La perception de Chaplin fut celle d’un visionnaire, parce qu’au fil du temps, grâce à l’utilisation de formules sophistiquées, au gré d’une supposée modernité, le processus d’aliénation s’est accru.

Que signifie la modernité ?Le terme étant abstrait, il doit acquérir une dimension concrète.On peut le voir selon des perspectives sociales, philosophiques ou artistiques, chacune placée dans un contexte spécifique. En ce tout début de XXI ème siècle, nous respirons encore l’héritage du siècle des Lumières, présidé par la création de la Grande Encyclopédie, l’empire de la rationalité et la confiance dans le progrès de la technique. Ses auteurs étaient les détenteurs de l’idéologie de la bourgeoisie émergente,alors impatiente de se débarrasser des vestiges du joug féodal.

Au moment clé que furent les changements dus à la Révolution française, un héritage d’un autre genre se profilait.Pauvre victime de tous les orphelinats possibles, Jean Jacques Rousseau, promeneur solitaire, proposait un ensemble de réflexions détaché de tout objectif d’instrumentalisation de l’être humain. Il a fait des recherches sur l’origine de l’inégalité entre les hommes, il a recherché le lien harmonieux avec la nature et a posé les fondements d’une profonde rénovation pédagogique, respectueuse des imperfections de l’enfance. De là allaient naitre les principes fondateurs de ce qu’on appelle« école nouvelle ».

L’acceptation non critique de la vision nationaliste proposée par les lumières a favorisé l’existence d’une dimension dangereuse de la conception technocratique du monde.En revanche, Simon Rodriguez,mentor de Bolivar, a conduit son disciple,alors en pleine maturité, à Rome où, parmi les anciens vestiges des forums, le futur Libérateur a prêté son célèbre serment. Ils ont effectué leur long périple depuis Paris à pied ou recourant aux moyens rudimentaires que leur offrait le hasard. Sans craindre la fatigue, ils ont fait un détour les menant à Genève pour rendre hommage à Jean –Jacques Rousseau dans sa ville natale. De la Russie à la Grande Bretagne, Simon Rodriguez avait fréquenté les centres les plus célèbres de diffusion des connaissances de l’époque.Lucide et visionnaire, son esprit critique aigu l’a amené à comprendre que dans notre Amérique, encore colonisée, victime des déformations économiques et culturelles imposées par la conquête, le projet émancipateur devait reposer sur d’autres bases. Précurseur de JoséMarti,en la matière, il a rejeté la mentalité des habitants prétentieux aveuglés par le culte des modèles éloignés des réalités de notre sous- continent. Il aspirait à introduire l’apprentissage du quechua dans notre système d’enseignement et à développer les arts et l’artisanat afin de donner aux nouvelles générations les moyens nécessaires pour construire nos pays de nos propres mains. Simon Rodriguez opposait à la vision technocratique, une valorisation humaniste, intégrative de la réalité.A l’actuelle croisée des chemins conformément à la tradition de la pensée émancipatrice la plus radicale de notre Amérique, nous devons réaffirmer notre perspective humaniste et placer les progrès de la technologie au service du développement humain.

Face au sous-développement et aux projets colonisateurs renouvelés, en sachant les dangers latents de la subordination aux projets technocratiques encouragés par le pouvoir hégémonique, nous ne pouvons permettre à cette vision essentiellement anti humaniste de s’introduire à travers les fissures de la conscience. A chaque étape historique plusieurs modernités coexistent. La nôtre doit établir des limites clairement définies.

Peut-être le rire ne peut-il pas oxygéner le sang, mais il contribue,sans aucun doute, à oxygéner la société. Bien aiguisé il ouvre à l’autocritique nécessaire, montre l’absurdité de certains comportements et soulage les tensions sociales.Alors tant mieux, parce qu’il ouvre une porte à la nécessaire fraternité humaine.

http://www.cubadebate.cu/opinion/2020/10/19/tiempos-modernos-2/#.X5_QcIhKiM8


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