Cuba, modèle de lutte contre l’épidémie ?

samedi 26 décembre 2020

Un article de Nils Graber et Blandine Destremau publié sur le site de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), qui nous a été signalé, solidairement par notre ami Jean Mendelson...

Les images ont fait le tour du monde. Le 19 mars 2020, 53 médecins et infirmières cubains débarquaient sur le tarmac de l’aéroport de Milan, brandissant un portrait de Fidel Castro, pour prêter main forte aux institutions sanitaires lombardes submergées par l’épidémie de Covid-19. Depuis le début de la pandémie, le gouvernement cubain cherche à faire rayonner sa diplomatie médicale, notamment par l’envoi d’importants effectifs de professionnels de santé, comme cela avait été le cas lors des épidémies de virus Ebola ou de catastrophes naturelles.

Dans la constitution du modèle sanitaire cubain, la diplomatie médicale est indissociable de l’affichage des performances de contrôle de l’épidémie. Alors que de nombreux pays d’Amérique latine s’enfoncent dans une crise de la Covid qui fait des ravages durables dans leur population, Cuba affiche des chiffres très faibles de contamination et de mortalité : 5845 cas diagnostiqués et 123 morts depuis le mois de mars ; par contraste, la République dominicaine, île caribéenne à la population comparable, comptait 115 054 cas et 2144 décès. Comment Cuba, un pays appauvri par une crise économique durable, aggravée par la mise à l’arrêt du tourisme et le renforcement des sanctions états-uniennes, est-il parvenu à juguler l’épidémie et à faire encore rayonner son modèle sanitaire ?

Ce résultat est tout d’abord celui d’un système de santé construit dès le début de la révolution selon des principes d’universalité et de gratuité, de formation massive de professionnels de santé, de prévention, de mobilisation et participation communautaire. Dès les premiers cas répertoriés fin mars, les institutions de santé primaire, socle du système de santé cubain avec ses quelques 11 000 postes de santé de quartier et 450 polycliniques, jouent un rôle de première ligne. Médecins et infirmières de la famille, épaulés par des milliers d’étudiants en santé, mettent en œuvre une politique de recherche active : ces professionnels se rendent dans les centres de travail et domiciles pour repérer les personnes affectées de symptômes respiratoires et retracer les chaînes de contamination. Des points de contrôle systématique de la température des passants sont installés. Les cas suspects sont mis en isolement dans des unités de soin dédiées. Les déplacements sont restreints et les masques rendus obligatoires dès le début de la pandémie, la population étant incitée à les confectionner elle-même en se basant sur des instructions diffusées à la télévision. Pour orienter ces politiques sanitaires, les autorités cubaines épousent d’emblée l’impératif de l’OMS de « tester, tester, tester  ». À cette fin, le pays s’appuie sur ses collaborations internationales : plateformes PCR et réactifs sont notamment fournis par l’OMS, la Chine et des réseaux de solidarité politique.

À ces interventions sanitaires sont rapidement associés des programmes de recherche biomédicale et de production industrielle. Cette stratégie est décidée dans le cadre d’un comité spécial se réunissant de façon hebdomadaire associant le gouvernement – y compris le président Miguel Díaz Canel –, le ministère de la Santé et l’industrie pharmaceutique du pays. Des projets de production locale de tests, réactifs et respirateurs sont rapidement décidés. Il s’agit autant de répondre aux besoins sanitaires que d’innover pour augmenter le rayonnement scientifique et favoriser des échanges commerciaux. Ainsi, l’industrie pharmaceutique d’État – spécialisée dans les biotechnologies et l’immunologie – développe une palette de traitements, dont certains recoupent des tendances internationales, mais dont l’intégration dans la politique sanitaire est tout à fait inédite. Aux cas graves sont administrés des anticorps monoclonaux, aux cas modérés des interférons, tandis que les personnes asymptomatiques se voient proposer des produits immunomodulateurs et traitements homéopathiques. Ainsi, Cuba assume une politique thérapeutique répondant aux différents stades de la maladie, en se basant sur de petits essais cliniques réalisés localement ou à l’étranger dans le cadre de partenariats commerciaux (interférons en Chine et anticorps monoclonaux en Inde). Le projet le plus récent concerne le développement d’un vaccin, dénommé Souverain 1 (Soberana 1), conçu par deux centres de biotechnologie du pays. La souveraineté – ici technologique – pourrait bien être l’un des maîtres-mots de la politique sanitaire cubaine.

Ces politiques publiques de recherche et de prise en charge sanitaire doivent aussi leur efficacité à une forte intériorisation de valeurs de santé collective, forgée dans le giron de la révolution, qui va de pair avec un effort important d’information. Si l’État prend soin de ses habitants, avec fermeté, les Cubains ont acquis l’habitude, voire la discipline, de prendre soin d’eux-mêmes. Toutefois, l’épidémie met à l’épreuve la relation entre l’État et les citoyens. La quantité de nourriture accessible via la carte de rationnement (libreta) dans les épiceries de quartier a été augmentée, mais les files d’attente sont interminables. Les suspensions de transports en commun mettent en tension l’économie des familles, bien qu’un service de bus soit mis à disposition des personnes requérant des soins au long cours. Les mesures de lutte contre l’épidémie touchent particulièrement les personnes vivant du tourisme, de petites activités marchandes ou du marché informel.

Assurément Cuba a fait de la lutte contre la Covid un objectif de légitimation politique en s’appuyant sur son système de santé universel et son industrie biopharmaceutique. Toutefois, cette souveraineté sanitaire et technologique est mise à l’épreuve par la capacité de l’État à éviter l’augmentation des inégalités produites par les mesures sanitaires. Elle dépend aussi de la capacité de la diplomatie médicale cubaine à renforcer les relations à l’échelle du continent américain, alors que le repli national et l’hostilité des politiques états-uniennes entravent la coordination des efforts face à l’épidémie.


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