Le Cubain Fernando Ortiz (1881-1969) enfin traduit en français. Suite.

vendredi 31 août 2012
par  Michel Porcheron

Si on vous parle d’un ouvrage monumental de 700 pages, vous allez vous précipiter sur le dernier Amélie Nothomb. L’auteur est cubain, son œuvre est de 1940, ça ne vous tente pas ? On y parle abondamment de havanes, ah vous paraissez intéressé. Et si on vous dit qu’il est désigné comme le troisième (dans la chronologie) découvreur de la dite Amérique, avec Christophe Colomb et Alexander von Humboldt, lirez-vous enfin Fernando Ortiz ?

Le Cubain Fernando Ortiz (1881-1969) enfin traduit en français. Suite.

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Par Michel Porcheron

Pour lire les 702 pages, certes d’un papier recyclé excellent, composées en Adobe Garamond 12/14 parfait, d’un pavé d’un anthropologue étranger, décédé en 1969 à 88 ans, spécialiste de la transculturation, récemment traduit en français, il faut un …certain temps, pour ne pas le dire à l’envers. Ne faut-il pas le même type de plage de calme pour venir à bout d’un Umberto Eco ? On en sort échiné et ébloui.

« Eblouissant ». C’est avec ce qualificatif que Charles Dinje, chargé de la Page Livres dans la revue l’Amateur de Cigare (n° de mars-avril 2012) « lança » à sa manière, le premier dans la presse française cet ouvrage donc éblouissant qu’est « Controverse cubaine entre le tabac et le sucre », du Cubain Fernando Ortiz (1881-1969), traduit (magistral) par Jacques- François Bonaldi et publié chez « Mémoire d’Encrier » (Montréal, Québec)
Une somme, une œuvre majeure de l’anthropologue cubain, parue en 1940 et traduite pour la 1ere fois en français !

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Le livre « éblouissant » que chronique (hélas dans une chronique, courte par définition) Charles Dinje, n’est pas bien sûr un livre de plus sur le cigare ou le tabac, incluant cette fois le sucre, mais Don Fernando étudie de manière forcément magistrale, comme personne ne l’a fait, le tabac (tabaco) à Cuba, en le considérant avec le sucre comme composantes de l’identité cubaine. Il est un livre fondamental pour comprendre le cigare cubain, dit-on chez les aficionados a los habanos…On doit dire l’équivalent chez les gens du sucre dans son histoire.

La chronique de l’Amateur de cigare eut cela de bon qu’elle renvoya le lecteur à un document de 1mn, 03, de You Tube diffusé environ quatre mois auparavant (25 octobre 2011) par l’éditeur québécois. Prématurément pour les lecteurs de l’autre côté de l’Atlantique. Par la suite, les entrées de Google ont fait leur travail.

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Controverse cubaine entre le tabac et le sucre de Fernando Ortiz est la traduction de Contrapunteo cubano del tabaco y el azucar, paru pour la première fois à Cuba en 1940 et réédité (augmenté) par le « Consejo nacional de Cultura » en 1963 (La Habana, 540 p, avec une introduction de Bronislaw Malinowski, datée Yale University, julio 1940).

Traduit pour la première fois en français (par Jacques-François Bonaldi) et coordonné par Jérôme Poinsot, cet ouvrage est publié par les Editions Mémoire d’encrier (712 p., 30 euros, Montréal, Québec). Il avait été traduit en anglais en 1995.

Que dit donc Charles Dinje ? : « Il a fallu attendre près de cinquante ans pour que cet ouvrage fondamental soit enfin traduit en français. Ethnologue, anthropologue, homme de sciences universel et humaniste, le Cubain Fernando Ortiz a écrit cette Controverse en 1940 puis l’a augmentée de deux cents pages en 1963.
Il y analyse l’évolution historique du tabac et du sucre à Cuba en fonction des forces sociales en jeu — paysans libres pour le tabac, main-d’œuvre surexploitée pour le sucre — et en tire les conséquences, lumineuses, pour le devenir de son île. Éblouissant
 ».

Il conclut par un seul qualificatif. Mérité. Il fait ainsi le choix d’éviter quelques additifs comme « livre ardu », « à la lecture exigeante », « pour lecteurs motivés », etc. N’est-on pas en présence d’un travail d’anthropologue et de plus portant sur un pays dont la période historique étudiée n’est pas familière au lecteur francophone ? Ce qui n’enlève rien à l’appréciation de Charles Dinje.

Pour surmonter une lecture parfois escarpée, une recommandation serait, « oubliant » l’anthropologique, de considérer cette Controverse dès la première page, comme une formidable histoire totale, résultat puissamment synthétique de l’immense culture encyclopédique de l’auteur et de ses connaissances dans tous les domaines concernés. Ce choix pragmatique donne le la de la lecture, d’une lecture continue. Comme on parvient à lire aujourd’hui chaque livre de Umberto Eco, Michel Serres, Edgar Morin…

Par ailleurs, quand cet ovni de 700 pages qu’est « Controverse.. », est tombé du ciel, à la surprise générale, la question s’est posée, avant sa lecture, de savoir s’il fallait-il choisir, pour une première traduction destinée aussi au marché français, cet ouvrage majeur et escarpé dans l’œuvre de Fernando Ortiz ? Pourquoi pas un livre plus facile d’accès ? Une monographie par exemple, qui aurait constitué une bonne introduction à d’autres livres de l’anthropologue cubain. D’autant plus qu’il existe à Cuba des éditions modernes de l’œuvre de F. Ortiz par thème, la musique, le peuple cubain, la « cubanidad », etc.
Seul l’éditeur –canadien- a la réponse.

Quelle que soit l’intention, le projet, de Mémoire d’encrier, Contrapunteo…en français constitue un évènement dans le monde éditorial.

(Re) parler aujourd’hui de « Controverse… », de Fernando Ortiz, de transculturation, de l’identité cubaine alors que « la rentrée littéraire » (exception française) bat son (trop) plein, revient à tenter de faire découvrir, hors loterie, UN livre, dans un moment où –au moins- 642 « nouveautés » déjà en survie occupent le devant et l’arrière boutique de la scène, donc le ban et l’arrière ban des troupes des scribes de l’édition.

A la sortie du livre, les Editions Mémoire d’encrier ont souligné que Controverse cubaine entre le tabac et le sucre représente une histoire du monde vue de Cuba. Une histoire du monde conçue à partir de l’histoire de deux produits : le tabac et le sucre. La route du tabac et du sucre serait également celle du monde.

Consulter : http://memoiredencrier.com/controverse-cubaine-entre-le-tabac-et-le-sucre/ (avec une courte vidéo)

Présentation de l’éditeur :
« Avec Controverse cubaine entre le tabac et le sucre, Don Fernando Ortiz offre le grand livre de Cuba publié pour la première fois en français.

« Il a parfois été salué comme un pionnier des études africanistes, mais il a été plus que ça : il a été le Maître. Plus qu’un grand homme de science, il a été quelqu’un qui a mis la science au service de sa patrie, de l’humanité et des relations entre l’Afrique et l’Occident. La présence de Fernando Ortiz nous dominera toujours par sa volonté d’amour des hommes. Roger Bastide.

[On peut consulter : http://www.persee.fr/web/revues]

« Peu d’hommes ont consacré une aussi longue période de vie à un idéal de solidarité et de fraternité humaines que Fernando Ortiz  ». Jean Price-Mars.

Vous avez entre vos mains un ouvrage monumental, dit encore l’éditeur. Fernando Ortiz est le premier à expliquer l’identité cubaine par la route du tabac et du sucre. Par le concept de transculturation, (1) Ortiz a pu confronter données historiques et démographiques à des considérations géographiques. Il les a intégrées dans un ouvrage qui, inspiré d’une forme dialogique issue de la musique cubaine, propose une expérience de la diversité et de la traversée des cultures ».

Par le concept de transculturation [processus par lequel une communauté emprunte certains matériaux à la culture majoritaire pour se les approprier et les refaçonner à son propre usage], il explique l’enchevêtrement des cultures européennes et africaines, en même temps que la nouveauté et l‘originalité du produit culturel qui en a découlé. Fernando Ortiz a été le premier à interroger l’identité cubaine et la part nègre qui la constitue.

L’ouvrage offre aussi l’occasion de pénétrer dans les mentalités et les imaginaires de ces deux composantes de l’identité cubaine.

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Photo de Fernando Ortiz et dessin de LAZ

(Très) Courte Biographie de l’auteur :
Fernando Ortiz Fernández, né le 16 juin 1881 et mort le 10 avril 1969 à La Havane, est le plus important ethnologue et anthropologue cubain. Il est souvent désigné comme le troisième découvreur de l’Amérique, après Christophe Colomb et Alexandre von Humboldt, en raison de l’abondance et de l’importance de ses recherches. Son œuvre est considérable.

Considéré comme le plus important de sa spécialité, il a appliqué son concept de transculturation (néologisme qu’on lui attribue) au contexte culturel de la société coloniale cubaine pour expliquer l’émergence et la constitution historique de la nationalité cubaine.

Selon lettresdemontreal, «  La culture du tabac, plante originaire d’ailleurs des îles antillaises, était un produit authentiquement cubain, entouré d’un savoir-faire qui remontait aux communautés aborigènes. La canne à sucre par contre était le résultat de l’importation botanique d’autres continents, et de même pour la main d’œuvre qui fut d’abord les esclaves africains et après les braceros antillais. Fernando Ortiz considérait que la canne à sucre était également responsable du latifundium et de l’implantation du capitalisme sauvage à Cuba, donc élément gênant et perturbateur de l’identité cubaine à long terme.

Nous pouvons être ou pas être d’accord avec le critère d’Ortiz concernant la critique de la canne à sucre comme élément désintégrateur de l’identité cubaine, en tout cas, il tenait en compte l’identité cubaine de son époque, de l’époque à laquelle il avait écrit son livre, et je crois, comme historien, qu’il avait pas mal de raisons pour penser comme cela.
Il ne faut pas oublier qu’il écrit cet ouvrage à la fin des années 1930 et le publie en 1940. La situation de dépendance économique, politique et militaire de Cuba vis-à-vis des États-Unis pendant la première partie de ce siècle fût « légendaire ».

Quelques livres de F.Ortiz, éditions cubaines

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Dans la Cuba de cette époque, les politiciens souvent au service de Washington et de leurs intérêts personnels répétaient comme un cliché : « sin azúcar no hay país » (« sans sucre il n’y a pas de pays »), donc on peut comprendre l’aversion que pour des intellectuels nationalistes comme Ortiz pouvait générer l’analyse de l’industrie sucrière dans le contexte de notre histoire identitaire.

Ce qui rend important l’analyse d’Ortiz, en dehors de ces circonstances, c’est le fait qu’il lie les questions identitaires cubaines et antillaises au monde du travail et des deux principaux produits d’exportation des îles : le tabac et le sucre. C’est dans l’échange culturel inhumain, cruel, contradictoire et néanmoins dialectique, que va se construire une identité locale d’abord, et peu à peu nationale dans chacune des îles de la Méditerranée américaine »

Note : (1)- L’auteur français Jean Lamore a signé « FERNANDO ORTIZ AUX SOURCES DE LA TRANSCULTURATION, ET LA GÉNÉRATION DES ANNÉES TRENTE À CUBA », dans l’ouvrage collectif Elites et intelligentsias dans le monde caraïbe.

(*)- en espagnol (Cuba) la lecture de « Contrapunteo… » même avec un excellent dictionnaire,
(mp) .


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