LES CUBAINS SE RÉAPPROPRIENT LEURS TERRES

dimanche 23 mai 2010

La révolution du monde agricole

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Auteur : Sébastien Madau
L’État vient d’engager une série de réformes agraires
visant à redynamiser un secteur encore fragile

Plus qu’un gain de recettes, une production alimentaire “cubaine” permettrait au moins à l’Etat
de diminuer ses dépenses d’importation. En espérant des conséquences sur les rémunérations
des paysans et les prix.

Dans l’île, plusieurs réformes concernent le secteur de l’agriculture. Des terres
ont été distribuées aux paysans et l’État encourage la création de
coopératives afin de dynamiser la production et diminuer ainsi les
importations d’aliments.

Reportage

Le paysan, figure emblématique à Cuba, avait un peu perdu de son image de
marque après la chute de l’URSS. L’activité sucrière était la principale source de
revenus. Après la perte du client soviétique, le secteur a été radicalement
restructuré. Des centrales ont fermé et les ouvriers redéployés dans d’autres
secteurs.
Pourtant, il semblerait que l’agriculture ait aujourd’hui de belles perspectives
devant elle. A cause ou grâce à la crise. L’Etat a lancé des réformes pour inciter
les paysans des fermes d’Etat à se lancer dans le secteur coopératif ou travailler
des terres en friche dans le but d’augmenter la productivité des sols cubains et
diminuer les importations d’aliments qui s’élèvent à 80%. On appelle la jeune
génération, notamment celle des provinces rurales, à prendre cette option en
considération. Les premiers résultats sont encourageants. En 2009, 60.000 paysans
ont franchi le pas et ont reçu 1 million d’hectares de terres appartenant à l’Etat
mais n’étant pas cultivées. Cependant beaucoup reste à faire car toute une
génération (née dans les années 80 et 90), citadine ou rurale, s’est dirigée vers des
études technico-industrielles ou universitaires. La terre n’était alors plus la
priorité.

La périphérie alimente la capitale

Guina de Melena, compte tirer son épingle du jeu. Cette municipalité de la
province de la Havane est connue pour fournir la capitale en fruits, légumes et
viande. Carlos Enrique Gonzalez Garcia est ingénieur agronome et président de la
coopérative Ubaldo Diaz Fuentes, créée en 1982 sur 160 hectares par douze
sociétaires “pour que les paysans aient de meilleures conditions de vie et que l’on
mutualise les moyens : logements, terres, écoles, dispensaire…”.

Aujourd’hui, la
zone s’étend sur 200 hectares et produit pomme de terre, patate douce, manioc,
haricot, banane et assure de l’élevage. La structure est dirigée par 7 des 51
sociétaires élus en assemblée générale. Le Parti communiste est aussi présent dans
les instances.
Au quotidien, “nous garantissons un quota de nourriture produite”. Cahier de
comptes sous les yeux, le président souligne que “depuis 2003, nous n’avons
aucune perte”. La moitié des gains est redistribuée aux sociétaires, l’autre est
réinvestie “dans la trésorerie, la contingence, le matériel et des fonds sociaux”.
Ces agriculteurs sont satisfaits de leur choix. “Nous gagnions environ 11 pesos
cubains par jour en 2003. Nous en gagnons 35 aujourd’hui”. Bien plus haut que la
moyenne (1).
La question des revenus est liée à la production. “Nous n’avons pas de salaire mais
un revenu anticipé, payé avant la récolte”.

Si le secteur coopératif a introduit une
part de propriété privée, la notion de socialisme demeure. “Nous vendons la
majeure partie de notre récolte à l’Etat qui le revendra à la population” explique
les sociétaires qui doivent convenir avec le ministère des quantités à produire.
“C’est un avantage d’avoir l’Etat comme client unique car nous signons avec lui un
contrat annuel à prix fixe garanti”.
Certains de ces produits seront revendus par l’Etat aux habitants à travers la
libreta¸ un dispositif de vente à bas coûts, même s’il ne permet pas d’assurer la
quantité d’aliments nécessaire pour un mois (mais seulement pour 2 à 3 semaines)
et oblige les Cubains à se rendre ensuite dans des magasins aux prix plus élevés (2).
“L’Etat vend nos denrées à la population moins cher que ce qu’il nous les achète”
précise le président qui pour arrondir ses fins de mois peut vendre “entre 10 et 20%
de la production sur les marchés”. Il admet : “Nous attendions la réforme sur la
redistribution de terres. Elle nous permet de nous développer”.

L’agronome est
conscient qu’un temps d’adaptation sera nécessaire pour “réhabituer les jeunes à
travailler la terre. S’ils voient que le travail paient bien, ils reviendront”. On dit
que certains -très rares- peuvent gagner jusqu’à l’équivalent de 3 dollars par jour
alors que le revenu moyen cubain est de 19 dollars mensuels, ce qui n’est pas sans
poser des problèmes, en terme d’égalité de revenus. La réforme a permis de
meilleures rémunérations. Le hasard ayant rarement cours en économie, on a vite
constaté une augmentation de la production… Même si d’autres problèmes seront à
régler, tel l’acheminement. Des récoltes entières ont pourri sur place, faute de
camions en état ou de carburant. “Le matériel date souvent de l’époque
soviétique et le blocus américain nous pénalise pour la recherche d’engrais, des
pièces ou l’essence”.

Cuba a compris que son niveau actuel d’importation était insoutenable et
ambitionne de gagner sa “souveraineté alimentaire”. Pour réussir, la réforme
devra satisfaire le plus grand nombre : la population au niveau des prix, de la
quantité et de la qualité ainsi que les agriculteurs à travers la rémunération.
(1) En 2009, le salaire quotidien moyen était d’environ 14 pesos soit 43 centimes d’euro.
(2) Un kilo de riz coûte 95 centimes de pesos (3 centimes d’euros) avec la libreta et 8 pesos (25 centimes d’euros) dans un
supermarché. Les 300 premiers kw d’électricité coûtent 2,19 pesos (7 centimes d’euros).
SÉBASTIEN MADAU
***************
Source : la Marseillaise - "Les cubains se réapproprient leurs terres"
Article publié le 16 mai 2010 sur le quotidien "la Marseillaise" sud-est, P.IV



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