A Cuba, travailler pour l’Etat fait enfin envie

Un article de l’AFP, repris par de nombreux organes de presse en France. Il reflète une situation qui conduit, tenant compte de la pandémie et de l’accentuation du blocus et des mesures des Etats-Unis visant à étouffer l’économie cubaine, de nombreux cubains à se tourner vers les emplois proposés par l’état. Ceux-ci suite à la réforme mise en oeuvre en janvier de cette année ont des salaires nettement plus élevés, correspondant mieux aux compétences des demandeurs et ils offrent une garantie d’avenir.
RG

Un Cubain arrive au bureau d’une agence pour l’emploi de La Havane, le 19 février 2021

La Havane (AFP)

Démotivé par son maigre salaire, Carlos Manuel avait lâché son emploi de professeur de boxe pour l’Etat cubain afin de devenir boulanger dans le privé. Aujourd’hui il fait le chemin en sens inverse, rassuré de gagner plus qu’avant dans le public.

Comme lui, 127.000 Cubains ont sollicité un travail dans les agences publiques pour l’emploi ces deux derniers mois, dans cette île de 11,2 millions d’habitants. Selon les chiffres officiels, 60% ont obtenu satisfaction.

’Je suis très content, car grâce à Dieu il y avait l’offre que j’étais venu chercher’, se réjouit Carlos Manuel Pérez, 39 ans, en sortant de la direction municipale du travail du quartier La Lisa, dans l’ouest de La Havane.

Après son diplôme en 2012, il travaillait pour l’Institut cubain des sports (Inder) comme professeur de boxe. Il y a cinq ans il a démissionné, découragé par les 500 pesos (20 dollars) mensuels qu’il touchait.

Il est alors parti dans le privé, opérant un virage professionnel radical pour se reconvertir en... boulanger. Et gagner plus.

Désormais, en reprenant son ancien poste, il gagnera 5.500 pesos (229 dollars), 11 fois plus qu’avant. ’Je crois que ça vaut le coup d’essayer à nouveau : avec ce salaire, on peut travailler dans ce qui nous plaît’, assure ce fanatique de boxe.

Derrière ce revirement, la complexe réforme de l’unification monétaire lancée début janvier par le gouvernement cubain, qui a multiplié par cinq le salaire minimum, à 2.100 pesos (87 dollars).

  • Loi contre la paresse -

L’objectif ? Inciter les Cubains à travailler. Ce n’est pas la première fois que les autorités essaient de les motiver : dans les années 1970, elles avaient même adopté une loi contre la paresse, avec amendes et peines de prison. Par la suite, elles ont plutôt tenté la persuasion.

Mais travailler pour l’Etat, avec ses salaires dérisoires, ’n’était pas l’option la plus favorable’, reconnaît pudiquement la directrice du Travail de La Lisa, Elena Mendez.

Des cubains patientent face à une agence pour l’emploi de La Havane le 2 mars

Cette fois, ça a l’air de marcher.

’C’est une des choses que nous voulions voir arriver, que les gens sentent le besoin de travailler’, se félicite auprès de l’AFP le vice-ministre du Travail, Jesus Otamendiz, saluant les premiers chiffres obtenus.

L’idée est que ’tous ceux qui veulent travailler à Cuba trouvent une option de travail’, explique-t-il, ’en mettant l’accent sur le secteur productif’ afin d’’augmenter l’offre de biens et services à la population’, dans cette île aux pénuries récurrentes.

Auparavant, il était difficile de résister aux sirènes du secteur privé, alors en plein boom. Des médecins devenaient chauffeurs de taxi, des ingénieurs se réinventaient guides touristiques...

Une situation que déplorait dès 2013 Raul Castro, alors président, dénonçant cette ’pyramide inversée et injuste’ qui faisait qu’un groom dans un hôtel pouvait gagner jusqu’à 10 fois plus qu’un docteur ou un informaticien.

  • ’Une famille à faire vivre’ -

Mais la pandémie, en privant l’île du tourisme, son moteur économique, a stoppé net l’envol du secteur privé. Plus de 250.000 travailleurs privés, 40% du total, ont suspendu leur licence, faute de travail.

Des cubains dans une agence publique pour l’emploi à La Havane le 19 février

Katia Morfa, diplômée en communication sociale de 37 ans, est un bon exemple : il y a sept mois, elle a perdu son emploi dans une cafeteria privée. ’Ce que je veux, c’est travailler, j’ai une famille à faire vivre’, se désole cette mère d’une fillette de huit ans.

Sur l’île ’tout a augmenté, l’électricité, le gaz, tous les services’. ’Je ne m’en sors pas’, dit-elle, après s’est rendue pour la deuxième fois dans une agence pour l’emploi, sans succès.

Car la réforme monétaire a fait s’envoler les prix et supprimé une partie des aides et subventions.

Cela va ’être difficile de vivre à Cuba sans travailler, quand on a la capacité de le faire’, a prévenu le ministre de l’Economie Alejandro Gil, soulignant cette volonté de mettre fin à la politique d’assistanat qui elle aussi n’incitait pas à travailler.

Pour stimuler la recherche d’emploi, le gouvernement vient de lancer une application, TrabajarenCuba.

Tous n’y trouvent pas leur bonheur. Aneley Comier, 29 ans, a perdu son travail dans une agence touristique d’Etat. Diplômée en anglais, elle désespère après deux mois sans rien faire et se dit prête à tout : ’L’idée c’est de travailler, peu importe si c’est un travail qualifié ou non’.

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