Agroécologie : la force des communautés Slow Food à Cuba

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Cuba traverse actuellement l’une des périodes les plus difficiles de ces dernières décennies.
L’embargo pétrolier et la pénurie généralisée de carburant ont provoqué des défaillances structurelles qui affectent directement la vie quotidienne : difficultés dans le traitement de l’eau, insécurité alimentaire croissante, interruptions dans les chaînes d’approvisionnement et coupures de courant fréquentes qui touchent aussi bien les foyers que les espaces de production.
Au cœur de cette situation, l’agroécologie s’affirme comme une réponse stratégique et durable pour garantir la résilience alimentaire, hydrique et territoriale.

Photos @Equipo Slow del Casabe (Y. Cruz, D. Cuza et Ferval)

Cet article fait partie d’une rubrique mensuelle consacrée aux témoignages de Terra Madre, le rassemblement mondial du mouvement Slow Food. Chaque mois, nous partageons l’histoire d’un représentant d’une communauté locale, où qu’il se trouve dans le monde : agriculteurs, producteurs, vignerons, pêcheurs, caféiculteurs, éducateurs et militants alimentaires qui prennent soin de la terre au quotidien. Venus des cinq continents, leurs témoignages nous rappellent que l’alimentation ne connaît pas de frontières. Elle relie les lieux, les personnes, les saveurs et les cultures, transmettant mémoire, identité et espoir. Ce sont des histoires d’appartenance, à une communauté, à un mouvement et à la Terre elle-même. Des histoires de bienveillance et de résilience qui montrent qu’un autre monde est non seulement possible, mais qu’il est déjà en train de naître, si nous le cultivons ensemble.

La souveraineté alimentaire sous pression : un appel à la solidarité avec Cuba

Selon la Campagne pour la souveraineté alimentaire à Cuba, organisée par le Réseau d’agroécologie Cuba-États-Unis (CUSAN), Cuba est confrontée à une crise qui s’aggrave, résultant de décennies de pressions géopolitiques. La coalition souligne que « l’utilisation de l’alimentation comme arme géopolitique visant à provoquer un changement de régime est au cœur de la politique américaine envers Cuba depuis le début des années 1960 », et met en garde contre le fait que les mesures récentes « accélèrent la propagation de la faim et de la malnutrition à travers l’île ». Un décret du 29 janvier renforçant les sanctions, associé à des menaces de droits de douane contre les pays fournissant du pétrole à Cuba, aggrave la situation.

Les experts de l’ONU ont condamné ces actions, les qualifiant de violations du droit international qui risquent d’aggraver la crise humanitaire, compte tenu de la dépendance de Cuba vis-à-vis des importations de carburant pour ses systèmes alimentaires, d’approvisionnement en eau et de santé. Alors que l’aide humanitaire se mobilise, la CUSAN souligne que l’ampleur et la nature politique de la crise exigent une solidarité durable allant au-delà de l’aide d’urgence. Comme l’indique la campagne, « le blocus américain, cruel et inhumain, qui dure depuis des décennies, étouffe le droit du peuple cubain à l’alimentation, à l’eau, à la santé et à la dignité ».

En réponse, la coalition a lancé la campagne « Souveraineté alimentaire pour Cuba » afin de soutenir les familles d’agriculteurs grâce à des équipements alimentés à l’énergie solaire destinés à l’irrigation, au transport et à la production alimentaire locale — des outils qui renforcent les systèmes alimentaires communautaires à faible empreinte carbone.

CUSAN et Slow Food s’accordent à dire que la solidarité avec les pays du Sud ne se limite pas à un simple soutien matériel, mais qu’elle constitue un élément essentiel de notre lutte commune pour transformer les systèmes auxquels nous nous opposons tous ensemble.

« L’agroécologie est notre moyen de résistance »

Comme l’explique Leidy Casimiro Rodríguez, productrice, professeure d’agroécologie et conseillère internationale de Slow Food à Cuba : « L’agroécologie nous donne la capacité de résister et d’assurer notre durabilité pour tenir bon et démontrer, aujourd’hui plus que jamais, l’importance de défendre une alimentation bonne, propre et équitable afin d’atteindre la souveraineté locale et nationale. »

Malgré la crise énergétique, les fermes agroécologiques et les communautés liées à Slow Food continuent de semer et de récolter, d’échanger des semences et des savoirs, et de cultiver une richesse écologique et culturelle devenue essentielle pour maintenir une vie digne sur leurs territoires.

Les fermes Slow Food ont investi dans des innovations basées sur les énergies renouvelables, réduisant ainsi leur dépendance aux combustibles fossiles et assurant la continuité de la production. L’utilisation d’éoliennes, de biodigesteurs, de vérins hydrauliques, de systèmes de collecte et de traitement de l’eau, ainsi que la production de biofertilisants et de biogaz, ont renforcé l’autonomie locale. Ces pratiques, profondément alignées sur les valeurs agroécologiques, préservent non seulement l’environnement, mais offrent également une stabilité dans un contexte marqué par l’incertitude.

La Sentinelle du casabe de Bayamo

L’un des exemples les plus remarquables de préservation culturelle et de résilience communautaire à Cuba est le Presidium du casabe de Bayamo, au sein de la communauté d’El Padrón, dans la province de Granma. Le projet a vu le jour fin 2024 grâce à un travail coordonné entre producteurs, gardiens du savoir, chercheurs et promoteurs culturels de Bayamo, dans le but de mettre en valeur une pratique qui, malgré les changements économiques et climatiques, est restée vivante pendant des siècles.

Le casabe fait partie intégrante de la communauté depuis plus d’un demi-millénaire. Domingo Cuza Pedrera, représentant du Presidium, résume ainsi la situation : « La communauté vit du casabe et pour le casabe. Leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents fabriquaient du casabe. C’est aussi leur pain quotidien, leur fierté, leur vocation. » Il explique que la décision de s’organiser en Presidium est née d’une certitude partagée : « Nous avons constaté que la qualité du casabe d’El Padrón et de Bayamo était remarquable, que les techniques étaient véritablement ancestrales. Nous nous sommes dit qu’il s’agissait d’un trésor qu’il fallait protéger et défendre. »

Au cours du processus d’identification, les pratiques agricoles, la connaissance du manioc amer et la technologie artisanale complexe nécessaire pour transformer une racine toxique en un aliment sûr et nutritif ont été minutieusement documentées. Contrairement à d’autres régions qui ont remplacé le manioc amer par des variétés sucrées, El Padrón a préservé le savoir-faire lié à la manipulation du manioc amer. Domingo insiste sur ce point, car il est au cœur de l’authenticité : « Le manioc amer permet d’obtenir un casabe de meilleure qualité, plus blanche et plus riche en amidon. On ne peut pas la manger telle quelle, mais lorsqu’elle est transformée correctement, elle donne un casabe d’excellente qualité. »

Il ajoute : « Le plus important, c’est notre engagement à préserver cette tradition et à garantir la qualité du produit que nos grands-parents nous ont transmis. C’est cette fidélité à la méthode ancestrale qui nous anime. »

Le processus de fabrication du casabe est rigoureux : de la culture agroécologique du manioc au pressage lent dans les sebucanes, en passant par la cuisson sur le burén, centre technologique et symbolique du processus. Chaque outil, de la râpe au balai, du pilon aux tamis yarey, fait partie d’un univers culturel transmis de génération en génération. Domingo le décrit avec une fierté rurale sans faille : « Tout d’abord, un burén bien rodé, avec son moule en terre sacrée et sa plaque de séchage ; une grande toya en bois ; un tamis yarey fin ; un bon sebucán, et une râpe électrique pour humaniser le travail. Le reste, c’est le savoir-faire, le souci du détail et le respect du rythme propre au casabe. »

La collaboration entre les agriculteurs, les fabricants urbains de casabe et les cultivateurs de manioc qui ne produisent pas directement de casabe a jusqu’à présent été souple et fondée sur des accords locaux. Domingo y voit à la fois un défi et une opportunité : « Nous n’avons peut-être pas encore de système solide pour répondre à toute la demande, mais il existe des propositions municipales visant à soutenir les producteurs avec des prix équitables et à faciliter la collecte et le transport des matières premières. Ce qu’il ne faut jamais perdre de vue, c’est la justice, tant pour ceux qui plantent que pour ceux qui cuisinent. »

L’ouragan Melissa et la résilience communautaire

La Sentinelle a été officiellement approuvé fin 2025. Peu après, l’ouragan Melissa a dévasté la communauté, endommageant les fours à burén, les toitures, les zones de séchage et les champs de manioc. Les dégâts ont été considérables.

La réaction de la communauté a toutefois révélé sa force : elle a reconstruit les structures, sauvé des variétés de manioc résistantes et réorganisé le travail, en donnant la priorité au soutien aux familles touchées. La reprise, bien que progressive, a été marquée par la coopération interne et une conviction profonde.

Domingo réfléchit : « Le niveau de résilience de cette communauté est élevé. Nos constructions traditionnelles sont solides, et lorsque les champs sont touchés, nous cherchons des alternatives avec d’autres variétés et replantons dès que le climat le permet. » Malgré les dégâts, la production a repris. De nombreuses exploitations ont reconstruit leurs fours à burén et replanté leurs cultures. La promotion du casabe s’est étendue au-delà de Bayamo, atteignant des événements nationaux et internationaux. Domingo explique cette renaissance comme le fruit d’un lien entre artisanat et identité : « Les anciens disparaissent, les jeunes partent parfois, mais il y a toujours quelqu’un pour défendre la qualité du casabe et chérir le savoir-faire de ses grands-parents. C’est ce qui nous permet de tenir bon. »

Fierté et reconnaissance internationale

Le travail de la communauté a joué un rôle essentiel dans l’inscription du casabe au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en décembre 2024. Les photos, les témoignages et les savoirs issus d’El Padrón ont constitué la colonne vertébrale du dossier présenté par Cuba.

Domingo se souvient avec émotion : « Le dossier sur le casabe destiné à l’UNESCO a été élaboré à partir d’El Padrón. Le fait que les connaissances, les photos et les entretiens de notre peuple aient représenté le pays a été une source extraordinaire de fierté. » Il ajoute : « Le fait que l’UNESCO reconnaisse que ce savoir fait partie du trésor culturel de l’humanité nous engage encore davantage : nous devons protéger le casabe afin qu’il continue d’être le pain, la mémoire et l’avenir. »

Le réseau des fermes Slow Food : apprentissage, culture et souveraineté alimentaire

Depuis 2017, les fermes Slow Food à Cuba ont donné naissance à un réseau national regroupant 21 expériences agroécologiques. Chacune d’entre elles constitue un espace d’apprentissage, d’échange et de résilience culturelle. L’agroécologie, implantée à Cuba depuis les années 1990, trouve ici une voie qui allie tradition, innovation et durabilité.

La collaboration avec des cuisiniers, des marchés fermiers et des programmes de formation a renforcé cette dynamique. La communication au sein de la communauté, grâce à des réseaux, des appels et une assistance technique, a permis même aux fermes disposant d’une connectivité limitée de participer. Les producteurs partagent leurs pratiques en matière de compostage, de production d’engrais biologiques, de conservation des semences et de diversification des cultures pour faire face à la sécheresse et aux défis climatiques. La diffusion de témoignages, de photos et d’expériences vécues nourrit l’apprentissage collectif et renforce le sentiment d’appartenance.

La Journée Terra Madre à Cuba : un pays qui célèbre ses racines

Slow Food Cuba s’est joint avec enthousiasme à la célébration internationale de la Journée Terra Madre, dédiée à la mise à l’honneur des aliments locaux et de la biodiversité. Des semaines de préparation et de coordination ont donné lieu à des rassemblements où enfants, jeunes, cuisiniers, producteurs et aînés ont partagé leurs expériences, leurs savoirs et leurs plats traditionnels.

Des ateliers d’agroécologie, des activités de conservation des aliments, des présentations culturelles et des dégustations ont mis en valeur la richesse culinaire de Cuba. La présentation du livre de recettes de l’Arche du Goût cubaine a rendu hommage à l’identité gastronomique nationale et aux efforts de la communauté.

Les casaberos d’El Padrón ont été particulièrement mis en avant, soulignant le rôle du casabe en tant que symbole de résilience culturelle. Ce fut une célébration plurielle unissant territoires, générations et langues, laissant derrière elle une certitude partagée : la nourriture est mémoire et espoir, et sa défense est une tâche collective.

À la découverte du monde, retour aux sources

Les délégués cubains participent à Terra Madre depuis sa première édition en 2004, il y a plus de 20 ans. Leur présence a non seulement renforcé le réseau national, mais a également apporté à Cuba visibilité et légitimité au sein du mouvement mondial.

L’île a démontré que, même face à des contraintes, il est possible de construire des systèmes alimentaires durables, créatifs et profondément humains. Sa contribution, ancrée dans l’agroécologie, l’identité culturelle et l’organisation communautaire, a enrichi le dialogue international et réaffirmé l’essence même de Slow Food en tant que mouvement qui défend la biodiversité, la souveraineté alimentaire et la dignité des producteurs.

Terra Madre est le réseau mondial des communautés alimentaires créé par Slow Food, qui rassemble agriculteurs, producteurs, pêcheurs, cuisiniers, éducateurs et militants œuvrant pour la protection de la biodiversité, des cultures locales et de la souveraineté alimentaire. Grâce à Terra Madre, ces communautés partagent leurs connaissances, tissent des liens et renforcent leur rôle dans la création de systèmes alimentaires bons, propres et équitables pour tous.

Cette année, Terra Madre Salone del Gusto se tiendra à Turin (Italie) du 24 au 28 septembre. Rejoignez-nous et participez au mouvement !