Cuba et la fronde de David

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Par Fernando Buen Abad Domínguez
Edité par La Jornada le 3 février 2026

Fernando Buen Abad Domínguez, philosophe, est membre du Centre d’Études Socialistes Karl Marx et du Courant Marxiste International. Il est un membre fondateur de l’Université de la Philosophie.(NdT)

Cuba n’a pas survécu à l’Empire par miracle ni par obstination romantique, mais grâce à une intelligence politique et révolutionnaire qui a su inverser les nombreux ravages du blocus et transformer le désavantage en méthode, la pénurie en langage et l’agression permanente en conscience organisée.

David face à Goliath n’est pas seulement une métaphore biblique recyclée par la rhétorique politique, mais une structure sémiotique profonde (1) , une grammaire historique(2) qui organise la lutte entre des forces asymétriques lorsque l’éthique décide de ne pas céder à l’arithmétique du pouvoir (3). Dans le cas cubain, cette dialectique a été élevée au rang de vertu collective, de pédagogie de la résistance, de sémiotique de l’action où la faiblesse matérielle n’est pas vécue comme un manque, mais comme une occasion créatrice.

Cuba n’a pas survécu à l’Empire par miracle ou par obstination romantique, mais grâce à une intelligence politique et révolutionnaire qui a su inverser les ravages du blocus et transformer le désavantage en méthode, la pénurie en langage et l’agression permanente en conscience organisée. Là où l’impérialisme – avec son appareil financier, militaire, médiatique et symbolique – prétend imposer le récit de l’inéluctabilité, l’expérience révolutionnaire cubaine oppose le récit du possible, non pas comme un fantasme, mais comme une praxis sociale(4) soutenue pendant des décennies de siège.

Faire de la nécessité une éthique, du blocus une école et de la menace un miroir où le peuple révolutionnaire apprend à se reconnaître comme sujet historique, c’est une vertu cubaine ; ce n’est pas le déni du conflit mais sa métabolisation(5) humaniste. Trump n’est pas une anomalie, mais une hyperbole, une caricature brutale de l’impérialisme qui a toujours fonctionné avec la même logique d’intimidation, de punition et de correction exemplaires, mais cette fois-ci sans maquillage diplomatique.

Face à cette obscénité du pouvoir, Cuba a répondu comme toujours par plus d’organisation, plus de culture politique, plus de densité symbolique. L’asymétrie ne se réduit pas, elle change de signification. Le blocus ne vise pas seulement la pénurie matérielle, mais aussi la pénurie de sens, et là, la Révolution répond par une sémantique de la dignité qui transforme chaque acte de résistance en un signe majeur. Il ne s’agit pas d’idéaliser la difficulté, mais de comprendre comment une communauté politique décide de ne pas se laisser définir par le langage de l’ennemi.

Dans la dialectique des vertus cubaines, la lutte quotidienne est une dialectique de la conscience : savoir que l’adversaire est un voyou plus fort et ne pas accepter pour autant son hégémonie. David ne vainc pas Goliath par la force physique, mais par son intelligence stratégique et une interprétation pertinente du caractère symbolique de la situation ; Cuba n’affronte pas l’Empire en copiant ses méthodes, mais en démantelant sa logique, en révélant ses contradictions, en exposant sa violence structurelle aux yeux du monde.

Chaque médecin envoyé là où personne ne veut aller, chaque vaccin développé dans des conditions difficiles, chaque école maintenue en activité malgré le sous-financement imposé, est une pierre lancée non pas contre quelqu’un, mais contre un discours. L’humanisme révolutionnaire n’est pas un slogan, mais une pratique qui réorganise les priorités : sauver des vies avant de sauvegarder des profits, éduquer avant d’être redevable de qui que ce soit, partager avant d’amasser. C’est cela qui est intolérable pour l’impérialisme : non pas l’existence d’un petit pays rebelle, mais la démonstration empirique qu’un autre ordre de valeurs est non seulement souhaitable, mais fonctionnel. Trump, avec sa rhétorique du mur, de la punition et de la suprématie, a incarné la phase la plus cynique d’un système qui ne tolère pas la différence lorsqu’elle devient un exemple. C’est pourquoi l’agression contre Cuba est aussi une agression contre l’idée même de souveraineté populaire, contre la possibilité pour les peuples de décider sans demander la permission. La réponse cubaine n’a pas été la haine, mais la persévérance ; non pas la capitulation, mais la préservation ; non pas l’imitation du bourreau, mais l’approfondissement de son propre projet.

En termes sémiotiques, la Révolution a accompli quelque chose d’exceptionnel, à savoir produire du sens depuis la périphérie, contester à partir d’une expérience concrète la signification abstraite donnée par le Marché aux mots démocratie, liberté et droits de l’homme. C’est là la véritable menace pour l’Empire : que le langage cesse de lui appartenir. Transformer l’asymétrie en force humaniste implique d’assumer que tout pouvoir n’est pas quantifiable, qu’il existe une puissance collective qui n’entre ni dans les statistiques du Pentagone ni dans les bilans de Wall Street. Cuba a fait de sa fragilité une arme éthique, de sa vulnérabilité une pédagogie politique et de sa résistance une forme d’amour social organisé.

David ne se transforme pas en Goliath en le battant ; il le vainc tout en restant David. C’est là que réside la leçon la plus profonde : ne pas gagner en ressemblant à l’ennemi, mais triompher sans trahir sa propre humanité. Dans un monde saturé de cynisme, cette cohérence est subversive. C’est pourquoi l’impérialisme insiste, menace, sanctionne et ment ; car face à la force brute, il ne craint qu’une seule chose : la persistance d’un exemple qui démontre que même assiégé, il est possible de vivre autrement, de penser autrement et de lutter sans renoncer à sa dignité.

Le blocus économique, commercial et financier imposé à Cuba n’est pas une simple politique étrangère ni un « différend bilatéral », mais une forme systématique de violence structurelle qui répond aux caractéristiques d’un crime contre l’humanité, dans la mesure où il attaque de manière délibérée, prolongée et consciente une population civile dans le but explicite de provoquer des souffrances, des pénuries et un désespoir social.

Il ne punit pas un gouvernement, mais un peuple tout entier, en restreignant l’accès aux médicaments, à la nourriture, à la technologie, au financement et aux relations normales avec le reste du monde, même dans des contextes d’urgence sanitaire et de catastrophes naturelles. Sa logique n’est pas juridique, mais punitive ; elle n’est pas diplomatique, mais un avertissement : elle cherche à dissuader quiconque de l’imiter. Du point de vue de l’éthique et de la sémiotique, le blocus tente de naturaliser la douleur comme outil politique et de faire de la cruauté une norme, violant ainsi les principes élémentaires du droit international et de la coexistence humaine. Le fait qu’il soit maintenu malgré les condamnations répétées de la communauté internationale révèle non seulement l’impunité du pouvoir impérial, mais aussi sa faillite morale. Face à cela, la résistance cubaine prend une dimension encore plus profonde ; non seulement elle survit à un encerclement matériel, mais elle dénonce par sa seule existence l’obscénité d’un système qui punit la dignité et criminalise la souveraineté. Le blocus est un crime contre l’humanité.

1 - La « structure sémiotique profonde » désigne, dans le cadre de la sémiotique structurale (notamment celle d’A.J. Greimas), le niveau le plus abstrait et fondamental de la production du sens. Contrairement à la structure de surface (le récit raconté, les mots choisis), la structure profonde est invisible au premier abord et régit la signification avant même qu’elle ne soit formulée. (NdT)
2 - Ce que l’auteur veut dire ici en faisant référence à la grammaire historique, c’est que cette métaphore biblique, comme toute langue, ne correspond pas à un état fixe du sens ; à travers le temps, sa signification s’est transformée au gré d’un cheminement linguistique tout au long de l’histoire. (NdT)
3 - L’auteur emprunte le concept d’« arithmétique du pouvoir » à la géopolitique. Il désigne l’imbrication d’oppressions qui se génèrent mutuellement. (NdT)
4 - En philosophie, la praxis désigne l’activité morale de transformation du sujet agissant, chez Aristote. Le terme est repris par Karl Marx pour désigner l’activité de transformation des conditions socio-économiques. (NdT)
5 - L’auteur emprunte le concept de métabolisation à la physiologie pour signifier que ce qu’a fait Cuba, ce n’est pas dénier l’existence du conflit mais l’éliminer en transformant son essence : le blocus devient une école, la menace un miroir. (NdT)