Cuba résiste …

L’histoire en perspective

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Dans un discours récent, l’ambassadeur de Cuba en Argentine décrit très précisément et avec force les conséquences désastreuses engendrées dans tous les domaines, y compris les souffrances humaines, de l’embargo états-unien imposé à Cuba depuis 66 ans et des mesures dévastatrices supplémentaires prises par le gouvernement de Trump depuis sa réélection. À celles-ci s’ajoutent d’autres formes tout aussi néfastes liées aux nouvelles technologies, telles celles de la guerre idéologique. Pedro P. Parada appelle le peuple cubain à poursuivre sa résistance dans un monde confronté à un capitalisme de plus en plus brutal.
N.B.

La résistance cubaine ne peut être comprise que si l’on comprend qu’elle repose sur la défense de la décolonisation

Cubadebate – Pedro P. Prada – 28 juin 2025

Photo d’archives

Discours de Pedro P. Prada, Ambassadeur de Cuba en Argentine, lors de la table ronde internationale « L’offensive impérialiste en Amérique latine », organisée par la section argentine du Réseau pour la défense de l’humanité.

Centre culturel de la coopération, Buenos Aires, 26 juin 2025

Chers amis,

Et la cerise sur le gâteau… Heureusement, nous avons eu un bon barbecue avant et cela nous donne l’énergie nécessaire pour accomplir la tâche qui m’a été confiée aujourd’hui : clore cette table ronde et ouvrir un espace de réflexion sur les défis qui nous attendent. Et ce, à partir d’une expérience nationale qui n’a pas démarré en 1959, avec le triomphe de la Révolution.

Quand Lénine a écrit « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » en 1916, ce même système installé aux États-Unis d’Amérique avait déjà mené sa première guerre de dépossession contre les puissances coloniales de l’époque et Cuba en connaissait les conséquences.

Un peu plus tôt, dès 1884, un Cubain, José Martí, avait décrit avec force détails les relations entre les monopoles et l’oligarchie financière ainsi que leurs efforts pour trouver de nouveaux marchés, des zones d’influence et une main-d’œuvre bon marché en dehors de leurs frontières, dans le cadre des nouvelles relations internationales.

Ce n’était ni l’analyse économique de Marx, ni l’interprétation brillante de Lénine, mais Martí, en avance sur son temps, a su alerter sur l’extraordinaire danger que représentait la nouvelle puissance émergente et prévoir, en outre, le sort qui serait réservé à sa patrie, la dernière colonie d’Espagne, et à notre Amérique, si elle devenait un obstacle à la voracité de l’expansion.

La réalisation du vieux rêve humide de Jefferson et Adams de faire de l’île l’ajout le plus juteux à l’Union américaine, dans le cadre de sa Doctrine Monroe, l’indépendance frustrée de Cuba en 1898 par l’intervention militaire des États-Unis, l’imposition d’un accord de paix qui a laissé les Cubains sur la touche, la nomination d’un administrateur néocolonial, la rédaction d’une constitution à Washington, amendée peu après par une clause garantissant l’ingérence et l’occupation – là est la base de Guantánamo - et la nomination d’un président, toutes ces conditions pour être une république, sont des faits qui marquent notre histoire nationale et témoignent de la naissance de l’impérialisme.

Cuba a été, dans la première moitié du XXe siècle, le grand laboratoire impérial de l’exploitation économique - essentiellement sucrière - et du contrôle du commerce régional, dont La Havane est restée l’épicentre. On est passé à l’expérimentation de processus de socialisation du capital financier, de formules de production et de techniques commerciales qui allaient ensuite se répandre dans le monde entier. Cuba a également été utilisée comme terrain d’entraînement pour les forces militaires et répressives, et plus d’une agression contre d’autres pays dans la région a été lancée à partir de l’île.

Cette accumulation d’événements a accéléré la maturation de la pensée politique et sociale cubaine et des luttes populaires, l’apparition d’idées les plus avancées de l’époque, et a nourri la rébellion nationale qui s’exprimera plus tard contre trois autres occupations militaires yankees, contre des gouvernements dictatoriaux pro-impérialistes et dans la vague révolutionnaire initiée par Fidel Castro, lequel, sans même avoir remporté la victoire, imaginait que cette guerre de libération serait dépassée par une autre plus longue et plus sanglante entre l’impérialisme nord-américain et la révolution cubaine.

Cette guerre dure depuis 66 ans. Elle a connu des moments de canonnade au cours desquels ils ont employé leurs propres soldats, des mercenaires, et fait l’expérience du napalm ou du phosphore. Et elle a connu des moments de terreur qui ont fait 3 478 morts, 2 099 blessés, des centaines de disparus dans le détroit de Floride, des milliers d’enfants arrachés à leur famille, des centaines d’attentats contre des dirigeants politiques, des ambassades et des diplomates, plus d’un million d’animaux abattus à cause de la peste porcine, des centaines de milliers d’hectares de cultures dévastées par le champignon du sigatoka noir, la mosaïque du tabac, la moisissure bleue et l’insecte thrips palmi, des milliers d’êtres humains infectés par la fièvre hémorragique de la dengue.

Le joyau de la guerre impérialiste contre Cuba a été l’embargo économique, commercial et financier prolongé, conçu pour priver le gouvernement cubain de ressources matérielles et financières, et pour provoquer la faim, la souffrance et le désespoir du peuple afin qu’il se soulève et renverse son propre gouvernement. Un embargo rendu constamment invisible avec obstination, alors qu’il est extraterritorial et qu’il étend ses tentacules dans le monde entier. Un embargo qui constitue le système le plus vaste, le plus profond et le plus complexe de mesures coercitives unilatérales appliquées en temps de paix contre un pays depuis aussi longtemps, et que l’ONU, en le condamnant chaque année, qualifie de « génocide » à l’article II, paragraphe C, de la Convention qui prévient et punit ce crime.

Je vous ai déjà dit que Cuba a été un terrain d’essai pour l’impérialisme. Son agression contre notre patrie a toujours été accompagnée de ce que nous appelons aujourd’hui les « fake news », la guerre culturelle ou cognitive, la subversion idéologique, la guerre juridique et d’autres formes d’exercice de pouvoir « doux »...

En effet, la guerre hispano-américaine qui a débuté en 1898 a été lancée par une opération combinant la subversion du régime espagnol, le sabotage terroriste d’un cuirassé américain dans le port de La Havane et la diffusion de fausses nouvelles. Le message de William Hearst au correspondant qui couvrait la guerre d’indépendance est célèbre  : « Mettez les images, je mettrai la guerre ».

Il en a été ainsi jusqu’à aujourd’hui, d’abord pour construire l’empire caricatural de La Havane, gouverné par les transnationales et les mafias, ensuite pour renverser le seul pouvoir véritablement libre, indépendant, démocratique et populaire, socialiste ! qui a pu être constitué dans l’île.

On a récemment appris que, à cause de l’arrêt du financement de l’USAID (1) et de la communication gouvernementale aux États-Unis, différents programmes de subversion et de radio-diffusion en direction de Cuba ont été réduits, mais pas supprimés. En réalité, ces dernières années, plus de deux cents millions de dollars ont été alloués à ces programmes de changement de régime et jusqu’à 3 000 heures hebdomadaires d’émissions pour les promouvoir ont été diffusées, mais cela s’est produit au cours de chacune des 66 dernières années.

De plus, nous avons vécu dans un monde où les États-Unis, les oligarchies nationales et transnationales et leurs médias ont réussi à homogénéiser la culture de masse, le discours et la pensée de leurs centres de pouvoir avec une unicité et une discipline impressionnantes.

C’est peut-être pour cette raison qu’est passé inaperçu le fait que rien qu’au cours des cinq premiers mois du gouvernement impérialiste actuel, Cuba a été réintroduite dans la liste des États soutenant le terrorisme, ce qui aggrave les effets de l’embargo, en particulier dans la sphère financière, augmente le « risque-pays » et dissuade le tourisme.

Le Mémorandum présidentiel n° 5 de 2017 a été réactivé ; il affirme ouvertement les objectifs du changement de régime à Cuba, à savoir restreindre le tourisme, encourager la subversion et appliquer l’embargo par le biais de la loi Helms-Burton.

Des entreprises et des institutions ont été réintroduites dans la liste des organismes cubains d’accès restreint, avec lesquels il est interdit d’effectuer toute transaction, et qui a une portée extraterritoriale.

La société de transfert de fonds Orbit SA s’est retrouvée dans la liste des établissements cubains soumis à des restrictions, ce qui a contraint Western Union à suspendre ses activités à Cuba, affectant ainsi les familles cubaines.

Le titre III de la loi Helms-Burton a été réactivé ; il permet aux personnes qui investiraient dans des biens nationalisés à Cuba lors du triomphe de la Révolution, y compris ceux qui appartenaient à des citoyens cubains naturalisés états-uniens par la suite, d’intenter des actions en justice devant les tribunaux des États-Unis.

Le programme de « parole humanitaire » (2) destiné aux migrants cubains et l’application CBP One (3) permettant de demander l’accès par huit points d’entrée aux États-Unis ont été arrêtés.

L’octroi de visas aux Cubains pour des échanges culturels, sportifs, académiques, scientifiques et tout autre type d’échanges a été suspendu.

Les visas d’entrée aux États-Unis pour les ressortissants cubains et étrangers, ainsi que pour les membres de leur famille, en lien avec les programmes de coopération internationale de Cuba, en particulier dans le secteur de la santé, mais aussi dans d’autres domaines, ont été restreints.

Cuba a été incluse dans la liste des pays qui n’appliquent pas de mesures antiterroristes efficaces dans leurs ports, et les garde-côtes ont été autorisés à imposer des exigences supplémentaires aux navires en provenance du territoire cubain en raison de la désignation de ce pays comme État soutenant le terrorisme.

Des institutions situées à Cuba se sont vu interdire l’accès à la banque de données des Instituts nationaux de la santé des États-Unis.

Les négociations sur la migration entre les deux pays ont été suspendues. Les paiements ont été refusés et l’ouverture de comptes à l’étranger a été exigée pour les propriétaires cubains privés sur la plateforme d’hébergement Airbnb.

Il a été imposé à l’ambassade de Cuba à Washington un régime de notifications préalable à tout échange avec les autorités ou à toute visite d’administrations locales et régionales, de centres d’enseignement et de recherche, y compris d’installations agricoles et de laboratoires nationaux.

Les autorités judiciaires, les responsables sportifs et les sportifs ont été interdits d’entrée dans le pays.

L’entrée aux États-Unis des immigrants et des non-immigrants cubains dans différentes catégories de visas destinés aux affaires, au tourisme, aux échanges d’étudiants et aux universitaires a été suspendue. En outre, l’accès aux technologies nord-américaines d’intelligence artificielle d’un groupe de gouvernements qui sont considérés comme des « adversaires étrangers », dont Cuba, a été restreint.

Des personnalités du gouvernement actuel, d’origine cubaine, ont déclaré avec une franchise et une cruauté écœurantes que chaque mesure a été conçue avec une précision millimétrique pour causer le plus grand préjudice possible aux familles cubaines, et que la souffrance sera nécessaire.

Par conséquent, lorsque nous, Cubains, parlons d’impérialisme, nous ne le faisons pas à partir d’une culture livresque, après avoir étudié Lénine et tous ceux qui ont théorisé plus tard sur ce système brutal, mais à partir de l’expérience la plus crue, après avoir subi les conséquences de ses politiques pendant des générations, en particulier celles qui sont nées et ont grandi après 1959.

Tout jugement de la réalité cubaine qui se complaît dans nos lacunes, nos défauts et nos erreurs, et qui ignore comment l’impérialisme agit sur Cuba et les effets dramatiques qu’il provoque, comment il limite notre développement, manque d’objectivité. On ne peut pas parler seulement de chiffres, qui seraient une raison suffisante : 164 milliards de dollars, ou 1,5 billion au cours de l’or ! Il faut mentionner les dégâts humains, les morts, ceux qui n’auraient pas dû mourir, les blessures, les souffrances et l’éclatement des familles, l’ajournement des rêves, l’impuissance à déployer nos propres forces et notre intelligence, l’impossibilité d’exercer notre culture et nos idées. C’est pourquoi le principal champ de bataille de l’impérialisme se situe dans ce domaine immatériel : faire endosser à ses victimes la logique du bourreau !

La résistance cubaine ne peut être comprise que si l’on comprend qu’elle repose sur la défense de la décolonisation de la pensée, cet héritage néfaste évoqué par Frantz Fanon, qui paralyse la libération des peuples. Si l’on perçoit que c’est la culture et les idées les plus avancées qui ont cimenté les valeurs et forgé un caractère et des comportements véritablement libres. Si l’on comprend que les véritables transformations sociales ne peuvent se faire qu’à partir du peuple, avec le peuple et pour le peuple, où le peuple est protagoniste participant et leader collectif.

Les mythes de la répression, des prisonniers, de la censure, qui peuvent être des actes d’autodéfense d’un pouvoir légitime, n’expliquent pas comment l’immense majorité d’un peuple a résisté à tant d’années de guerre, à tant de pertes et à tant de douleur, et dans ce tourbillon de violence, n’a pas cessé d’être bon et juste. José Martí nous avait prévenus en 1892 : la principale guerre qui nous est faite est une guerre de la pensée, et il faut la gagner par la pensée. Nous l’avons réalisée jusqu’à aujourd’hui, mais ce n’est pas suffisant.

Chaque acte de l’impérialisme contre Cuba réaffirme une vérité indéniable : dans sa pauvreté matérielle et sa richesse d’esprit, le modèle de société choisi et construit par les Cubains est viable, il est le plus proche de la liberté et de la démocratie dont beaucoup rêvent, il est la façon la plus juste et la plus solidaire de distribuer et de partager les richesses dans un petit pays avec peu de ressources, dans un monde gouverné par des forces égoïstes et puissantes. Et au contraire, il reflète, comme dans un miroir, tout ce qui manque à ceux qui tentent d’imposer leur modèle à autrui.

En résumé, il ne suffit pas de considérer l’expansion impériale et ses reculs brutaux comme des menaces de cette phase brutale du capitalisme. Il faut l’assumer, en sachant qu’il en résultera une vie sans prix. Il faut l’affronter dans l’unité, la fermeté, la clarté des objectifs, l’identité culturelle et la conscience de soi, la justice et l’équité.

La lutte des Cubains contre l’impérialisme a également enseigné d’autres leçons : la confrontation ne se limite pas au niveau national. Nous faisons partie d’un monde qui souffre autant que nous. Il suffit de regarder Gaza, la folie des bombardements des installations nucléaires en Iran, la guerre en Europe et la résurgence du fascisme, il suffit de savoir que l’ancien empire hégémonique ne l’est plus et qu’il n’accepte pas d’alternatives à son pouvoir d’oppression, même si elles sont multipolaires.

Je dois ajouter qu’être internationalistes et solidaires a été le meilleur antidote anti-impérialiste. La lutte contre l’impérialisme, où qu’il soit, est un héritage qui restera vivant tant qu’il existera. La défense de la condition humaine en toutes circonstances nous a protégés de la haine et de ses différentes formes d’exclusion humaine.

Marcher unis dans notre diversité en tant que peuple nous a mieux préparés à comprendre la diversité du monde dans lequel nous vivons et à défendre aussi son unité sur des bases similaires. Insister sur des utopies quand d’autres les démantèlent nous a permis d’avoir des plans, des programmes et des projets permanents, adaptés à leur époque. Être rebelles, insatisfaits, autocritiques et affronter nos propres démons nous évite la mollesse, l’ennui et la déception si fréquents dans la politique de notre temps.

Nous entraîner à construire et à défendre nos acquis a assuré notre permanence, notre tempérance, notre créativité et notre résilience, et a permis, y compris dans l’enchevêtrement de mensonges qui nous assombrit davantage que les pannes d’électricité et qui nous isole, à notre vérité de faire irruption comme une lumière brûlante.

Et une dernière leçon : même si survient une période de paix et de compréhension, aucun pas en arrière ! Ne leur faites pas confiance car, comme l’a dit le Che, « on ne peut pas faire confiance à l’impérialisme, même pas un tout petit peu, rien du tout ! »

1. Agence des États-Unis pour le développement international [NDT].
2. Le programme de « parole humanitaire » pour quatre nationalités (Cuba, Venezuela, Nicaragua, Haïti), accordé par l’ancien président Joe Biden, exigeait que les migrants aient un parrain aux États-Unis qui assume la responsabilité financière pendant leur séjour, afin d’éviter qu’ils ne deviennent un fardeau économique pour l’État [NDT].
3. Customs and border protection : application mobile pour déposer une demande d’asile aux États-Unis [NDT].