« En 1956 nous serons des hommes libres ou des martyrs »

Fidel à Mexico, 1955

Par Pedro Antonio García.
Publié dans Bohemia le 24 novembre 2020.
Photos : Bureau des questions historiques.

Certains doutèrent de la promesse du jeune avocat lors de son discours à l’hôtel Palm Garden de New York.

A côté de María Antonia González et du mexicain Arsacio Vanegas

Julio Antonio Mella fut le premier au 20ème siècle à avoir eu l’idée d’organiser une expédition en vue d’un débarquement à l’est de Cuba pour y développer l’insurrection populaire armée. Dans ce but, il fonda à Mexico l’Association des Nouveaux Emigrés Révolutionnaires Cubains (Anerc), une sorte de large front à la manière du Parti Révolutionnaire Cubain de José Martí, qui réunirait tous les patriotes de l’île qui aspiraient à renverser la tyrannie de Machado et éliminer les maux du néocolonialisme dans notre pays. L’embuscade de la rue Abraham González, perpétrée par les agents du despote, l’empêchèrent de réaliser son plan en 1929.

Six ans plus tard, Antonio Guíteras voulut recommencer. Dans le fort d’El Morrillo, il attendait le bateau Amalia qui devait l’emmener vers la patrie de Benito Juarez quand quelqu’un qu’il considérait comme un ami le dénonça aux militaires. Il mourut au combat face à une force bien supérieure en nombre et en armes.

La troisième tentative fut menée par Fidel Castro. Le 7 juillet 1955, accompagnés de proches et d’amis, il partit pour Mexico. Vêtu d’un costume gris d’hiver, à première vue très usé, il portait seulement une vieille valise contenant vêtements et livres. Quelques jours auparavant il avait déclaré à la revue BOHEMIA : « Je ne crois plus à des élections générales. Avec toutes les portes fermées au peuple pour la lutte civique, il ne reste pas d’autre solution que celle de 68 et de 95 ».

Il se référait à l’implacable persécution subie par les opposants : le tabassage policier sans aucun motif de Juan Manuel Márquez, l’assassinat de Jorge Agostín ; l’interruption par le gouvernement d’une cérémonie à l’Université de La Havane, y compris coupure d’électricité et fusillade contre l’Université ; le harcèlement envers ceux de la Moncada ; accuser son frère Raúl d’avoir posé une bombe dans un cinéma alors qu’à ce moment-là l’actuel Général d’Armée se trouvait à Birán avec sa famille.

Juste avant de partir, il rédigea des lettres d’adieu qu’aucun journal n’eut le courage de publier. « Comme Martí, je pense qu’est arrivée l’heure de saisir nos droits et non de les demander, de les arracher au lieu de les mendier. Je résiderai dans un endroit des Caraïbes. De voyages comme ceux-là on ne revient pas ou l’on revient la tyrannie décapitée à nos pieds ».

Lieu où Fidel passa la nuit du 7 juillet 1955 à Veracruz.

Quelques heures plus tard, il arriva à l’aéroport de Mérida. Il prit un bus pour Veracruz pour rendre visite à son ami, le sculpteur cubain José Manuel Fidalgo, tout surpris en rentrant du cinéma avec son épouse de rencontrer le chef des moncadistes assis sur le muret de l’entrée, avec sa valise, un livre dans la main.
Ils parlèrent pendant des heures. Des années plus tard il se souviendra du nombre de fois où le jeune avocat a réitéré son dessein : faire ce que Guíteras n’a pas pu réaliser. Et pour réussir il suivra la route tracée par José Martí en recueillant le soutien de l’émigration révolutionnaire. Le sculpteur accepta d’envoyer des lettres au Comité civique de New York et à celui de Tampa, avec lesquels il entretenait de fréquents contacts, dans le but de les gagner à la cause du Mouvement du 16 juillet.

Le lendemain Fidel était à Mexico. Il s’installa dans la petite chambre que Raúl occupait jusqu’à ce qu’il déménage chez le couple formé par le sportif mexicain Dick Medrano et la cubaine María Antonia González. Dans cette maison il fit la connaissance un peu plus tard du médecin argentin Ernesto Guevara de la Serna. Il a suffi d’une conversation prolongée jusqu’à l’aube pour que le Sud-américain soit enrôlé dans la future expédition.

Par l’intermédiaire d’un ami, le chef des moncadistes a pu rencontrer fin juillet Alberto Bayo, colonel de l’armée républicaine espagnole. « Vous êtes cubain, vous avez l’obligation de nous aider », lui dit-il. Ce fils d’espagnols, né à Camaguey écouta patiemment les plans du jeune avocat qui au début lui parurent insensés. « Oui, Fidel, je promets de former ces garçons le moment venu » assura-t-il. « Bien, je pars aux Etats-Unis réunir des hommes et de l’argent et quand je les aurai dans sept ou huit mois, je reviendrai vous voir et nous planifierons ce que nous devons faire pour notre entraînement militaire ».

Le 8 août Fidel rédigea pour le peuple cubain le Manifeste Numéro Un du Mouvement du 26 juillet, dans lequel il appelait à lutter contre la tyrannie de Batista et exposait le Programme de la Révolution. Ce dernier plaidait pour la proscription du latifundio, la revendication de toutes les conquêtes ouvrières confisquées par la dictature, l’industrialisation immédiate du pays à l’aide d’un vaste plan élaboré et promu par l’Etat, la baisse de tous les loyers, la nationalisation des services publics : téléphone, électricité et gaz ; la construction de 10 villages d’enfants pour héberger et éduquer entièrement 200 000 enfants d’ouvriers et de paysans.

Avec Juan Manuel Márquez à l’hôtel Palm Garden, où il il a obtenu une bonne levée de fonds.

Ce fut seulement en Octobre qu’il put entreprendre, en compagnie de Juan Manuel Márquez, son voyage aux Etats-Unis, grâce à la solidarité d’amis mexicains qui payèrent le voyage. Dans la matinée pluvieuse du 30, les deux révolutionnaires parlèrent devant quelques 800 compatriotes réunis à l’hôtel new-yorkais Palm Garden. A l’entrée de la salle, au prix d’un dollar, on vendait une édition de l’Histoire m’absoudra imprimée dans cette ville nord-américaine. Fidel proclama : « Je peux vous informer en toute responsabilité que en 1956 nous serons soit libres soit martyrs. Cette lutte a commencé pour nous le 10 mars, cela fait presque quatre ans et se terminera avec le dernier jour de la dictature ou notre dernier jour ».

L’article du collègue Vicente Cubillas sur l’événement du Palm Garden publié dans BOHEMIA le 6 novembre 1955 provoqua une grande émotion à Cuba. Fidel s’engagea à prendre la tête de l’insurrection populaire armée. Et cela sera fait le 25 novembre de l’année suivante à partir de Tuxpan avec 81 compagnons en route vers l’Orient cubain.