Hugo : la beauté des contrastes

Bon anniversaire à la Maison Victor Hugo !

« Les yeux voient, la pensée interroge, commente et traduit »
Extrait de la lettre de Victor Hugo à son ami le peintre Louis Boulanger, 1839.

Revenir à Victor Hugo (1802-1885) est indispensable en ce jour anniversaire. Le centre culturel de la capitale cubaine qui porte son nom, célèbre aujourd’hui 16 ans de travail intensif en faveur des échanges culturels avec la France et le monde francophone. Ce sont les dessins du géant français qui ont servi de guide à cette commémoration. Un rendez-vous chaque année différent et singulier, et qui en ce 16 mars 2021, est réalisé de façon virtuelle, mais comme toujours de manière sincère et nécessaire.

Aujourd’hui, nous souhaitons exprimer notre gratitude à ceux qui ont été les véritables artisans de ce développement culturel pérenne, à ceux qui ont permis d’offrir à nos publics la création sous différentes formes, de dynamiser les échanges et d’enrichir les relations humaines. À ceux qui ont partagé ce grand projet.

Il s’agit tout d’abord d’un groupe de travail, hétérogène certes et qui a évolué avec le temps, mais qui ne s’est jamais départi de son sérieux, et dont les résultats montrent le dynamisme et la conviction dans l’action. 

Cependant, une institution de ce type n’est possible que si elle fait converger les opinions et les aspirations. En effet, sans la volonté des cadres et collègues du Bureau de l’Historien de la Ville de La Havane, guidée par la pensée et l’action de notre cher Eusebio Leal, et par sa vision socioculturelle soucieuse du bien-être du peuple et de son évolution culturelle, les résultats obtenus n’auraient pas été aussi probants. À tous donc, une nouvelle fois, merci infiniment.

Merci aussi à ceux qui ont été depuis la première pierre, nos amis et plus fidèles collaborateurs : l’Association Cuba Coopération France. Nous saluons en particulier Roger Grévoul, son président fondateur, Víctor Fernandez, son actuel président, Bernard Montagne, son secrétaire général, avec qui nous avons partagé tant de moments de plaisir et d’échanges, et aussi à tous ceux qui ont généreusement apporté à Cuba, dans leurs valises et dans leur cœur un petit morceau de la France et nous ont aidé à grandir.

Nous remercions aujourd’hui la collaboration, non moins précieuses, de toutes les institutions cubaines et étrangères, impliquées dans de nombreuses activités tout au long de ces 16 années, l’Ambassade de France à Cuba et l’Alliance française, en particulier, avec lesquelles nous avons tissé des liens étroits dans des projets comme la Journée de La Francophonie, le Festival du Cinéma français et le Mois de la Culture française en mai, par exemple. 

Cette célébration a été le cadre idéal permettant d’aborder la beauté des contrastes présente chez Hugo peintre. La Maison avait déjà par le passé proposé quelques approches de ce sujet, tout à fait passionnant, et peu connu d’un homme qui, comme l’affirme la peintre, chercheuse et professeure à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université de Barcelone, Victoria Tébar :

 « (…) Il a donné une légitimité à la manière intuitive, à l’imagination et à la nécessité d’explorer des chemins inconnus qui entraîneraient une diversification dans le domaine des langages et des processus de création, dans l’expression de l’arrière-plan, dans le concept de la forme, de la composition, de la technique et de la facture ».

Les œuvres que nous présentons, illustrent un univers hugolien construit à partir de l’expérimentation et de l’intuition, traversé par un lyrisme et un mysticisme, qui le situent comme précurseur de cet automatisme et sa propre expression de l’inconscient, défendu par Max Ernst ou André Breton, qui l’a utilisé pour aborder le surréalisme : « …par lequel on se propose d’exprimer soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée ».

Sans formation professionnelle en tant que peintre, mais sans doute avec un talent précis pour l’exercice pictural, Victor Hugo nous a offert un monde (le sien) traversé par l’abstraction ou la figuration vaguement esquissée, dans lequel nous remarquons une emphase sur le paysage, les milieux marins, les architectures ou dans la « recherche turbulente d’un sens hors de l’ordinaire ». Nous nous plaçons devant des pièces qui déchaînent les tempêtes intérieures du génie littéraire, tandis qu’y tourbillonnent la douleur d’une époque, les profondes traces qui naissent dans l’Homme privé de paix, la lutte incessante en faveur des opprimés, le cri de Liberté.

Dans un premier temps, nous trouvons un artiste nourri d’influences artistiques nées du contact avec ses contemporains. Hugo participe à l’observation pour recréer des fragments de réalité, des interprétations de ce qui est « déjà vu », du regard inquiet, du voyage, du souvenir. Ces traits fonctionnent comme accompagnateurs de l’écriture. Les cahiers d’écriture sont le résultat d’une archive visuelle qui incarne les expériences, la couleur des lieux, les sensations, à travers lesquelles leur liberté créatrice se révèle.

C’est ainsi que le poète, dramaturge, romancier, journaliste, critique littéraire et photographe français, Théophile Gautier, le décrit :

« Quand il voyage, il crayonne tout ce qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d’horizon, une forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une tour, ébréchée, un vieux beffroi : ce sont ses notes ; puis le soir, à l’auberge, il retrace son trait à la plume, l’ombre le colore, y met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi ; et le croquis informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe, devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d’un caprice et d’un ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes. » 

Bien que Victor Hugo ne se considère pas comme un artiste, se qualifiant lui-même de « peintre malgré lui », - phrase reprise dans la dédicace écrite à Juliette Drouet, sa compagne sentimentale, dans un exemplaire de l’album de Chenay (1862) -, nous ne pouvons nier que l’intuition est en lui évidente, qu’elle s’illustre de différentes manières dans la vaste production des années 1830-1840, et qu’elle témoigne d’une diversité de langages créatifs, traités de manière exemplaire, grâce à son talent.

Dès cette époque se distinguent les travaux réalisés à partir de ses voyages sur les rives du Rhin, ainsi que les sensations éprouvées dans les bourgs et sur les rives montagneuses. Ce spectacle d’architecture et de paysage est rassemblé dans des dessins qui rayonnent de synthèse créative et de détails minutieux, et qui témoignent d’une sensibilité et d’une profonde spiritualité que l’on retrouve dans toute l’œuvre de l’écrivain.

À partir de 1850, c’est un peintre en pleine possession de ses moyens que nous rencontrons, affecté par l’exil et la mort de sa fille Léopoldine, qui marqueront un changement de direction dans sa création artistique. D’autres motifs naissent, la création se diversifie, de nouveaux thèmes, de nouvelles techniques apparaissent ainsi que d’autres intentions, d’autres batailles à mener. Et son action d’homme éminemment politique s’illustre également dans la palette de couleurs. Ses œuvres font preuve d’expérimentations nouvelles. Le trait renforcé par l’opposition des blancs et des noirs introduit parfois une grande violence dans le dessin. Nous ressentons le besoin d’explorer les contrastes et de voir à l’œuvre « le souffle vital, mystérieux et sublime » qui se rattache à un temps d’angoisse et de douleur. Nous observons un homme possédant « une capacité à improviser des solutions originales, notamment dans le jeu esthétique des taches et leur formulation constructive, à la recherche d’interactions directionnelles entre la lumière et l’obscurité ». 

Dans cette période, des œuvres transcendantales se détachent, comme Champignon, un dessin monumental où l’artiste introduit d’importants changements d’échelle, des effets de texture et un surréalisme débordant ; les pièces dédiées aux « pendus » Ecce et Ecce Lex, contre la peine de mort et le droit de tout homme à la vie. Il réalise de belles cartes de visite décorées à la main, qui montrent sa virtuosité dans leur conception. Ses approches du design d’intérieur et du mobilier de sa maison à Hauteville House, ainsi que les illustrations de ses romans avec des pièces telles que : Le phare d’Eddystone, Le phare des Casquets ou La Tourgue, ne manquent pas. N’oublions pas ces dessins d’haleine fantastiques, nourris par ses approches des événements spiritualistes, ainsi que les marines qui traduisent la passion de l’écrivain pour la mer. 

Dans le domaine de la création plastique hugolienne, les procédures techniques sont un élément important et révélateur de son génie. Nous trouvons en lui un véritable expérimentateur de matériaux et de méthodes, qui utilise le stylo, le crayon, les encres, les techniques de la détrempe, du pochoir, qui travaillera le lavis et l’aquarelle, utilisera le grattage et le frottement de la feuille avec les doigts, etc.

 « Il a sa propre technique, disons ses fichiers ; il ne renonce même pas aux
procédures peu « catholiques », comme le prélavage avec café, obtenant ainsi de belles tonalités sombres mais chaudes pour ses fonds, ou l’utilisation du grattoir, les pinces brûlantes, par exemple, pour rendre plus dramatiques ses cieux. (…) Les artistes s’étonnent devant la maîtrise de cet « amateur », de la vigueur de sa ligne jamais incertaine et de la robustesse des volumes. » (Jean Sergent).

Les matériaux et les procédés techniques utilisés, démontrent que le créateur a misé sur l’originalité du dessin et la singularité d’une palette chromatique complètement atypique dans l’univers créatif. « Il s’agit de mélanges ou des composés qui, travaillés de différentes manières, créent des qualités particulières à la surface du papier (parfois similaires à des géographies) formées par des plombages usés, rayés, craquelés et de minuscules quarts d’encre, qui peuvent être plus groupés ou dispersés » (Victoria Tébar). Ou comme le décrit Charles Hugo : « Une fois cela fait, le dessinateur demande une tasse et il finira son paysage par une légère pluie de café noir. Le résultat est un dessin inattendu et puissant, souvent étrange, toujours personnel ; et souvenez-vous des gravures de Rembrandt et Piranèse ».

Victoria Tébar écrit :
 

« Le grand mérite d’Hugo dans le domaine de l’art et des techniques artistiques a été d’étudier et de diversifier largement l’utilisation du masque soluble à des fins expressives et sur support papier (en assumant la complexité et le risque que représente la tentative de dissolution, seulement dans le degré souhaité, ce type de masques), atteignant un nombre appréciable d’œuvres personnelles d’une qualité remarquable, qui méritent d’être prises en compte dans le cadre des recherches techniques et expressives des peintres romantiques. »

Ce travail rare parmi ses contemporains fait de Victor Hugo un peintre d’une sagacité profonde, orienté vers les chemins du renouveau créatif. Ses œuvres montrent tour à tour la beauté du quotidien et la subtilité qui s’échappe des moments de la vie. Il y a des ombres qui naissent ou meurent avec l’arrivée de nouveaux horizons, comme échappées du subconscient. Il y a de la recherche dans le passé, il y a de l’espoir. C’est une vision universelle et réelle du monde et de ses événements que l’artiste traduit à chaque trait.

Pouvoir de la créativité, compétence infinie, exécution impeccable, tels sont les qualités qui se retrouvent dans les dessins de l’écrivain. Chaque effet nous surprend, chaque tache, chaque lumière, chaque ombre, la sophistication du geste, la modernité qu’il introduit dans l’art. La dimension graphique de ses dessins évoque la vie d’un homme fasciné par la beauté des formes, des géométries, des volumes.

Cette visite contribue à rapprocher le spectateur de l’œuvre d’un écrivain-artiste unique, qui illumine de manière singulière le travail d’un centre culturel qui défend son nom, son talent et son œuvre.

Joyeux anniversaire à la Maison Victor Hugo et à ceux sans qui ce projet de diffusion et d’échange culturel n’existerait pas.