Ils jettent le discrédit sur Cuba

Une réponse aux faucons étatsuniens

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OPINION

Contre le sophisme de « l’État défaillant »

Par : Rosa Miriam Elizalde *
Cubadebate le 26 février 2026

Il n’y a rien de plus facile que d’étiqueter et de discréditer. Cela met fin à toute discussion, à toute nuance, à toute tentative de comprendre ce que nous vivons — et ce que nous vivrons.

L’Observatoire des médias de Cubadebate a étudié les principales étiquettes péjoratives utilisées par l’administration Trump pour désigner Cuba, parmi lesquelles la plus courante est celle d’« État défaillant » (failed state). Il en conclut que la force de cette formule ne réside pas dans sa précision analytique, mais dans son utilité politique. Elle transforme la crise complexe d’un pays en un verdict simpliste — « il n’y a pas d’État, donc il faut forcer le changement » — et détourne le débat public de la question légitime (les sanctions sont-elles légales et efficaces ?) vers une autre, piégeuse (comment gérer un effondrement ?).

Lorsque Washington qualifie Cuba d’« État défaillant », il ne rend pas compte d’un pays ni n’évalue sa cohésion sociale ou son identité historique : il tente de délégitimer l’État cubain afin de punir toute la nation. Donald Trump et Marco Rubio, qui ont apporté une contribution particulière au perfectionnement de l’utilisation des pouvoirs publics comme instrument de crime, de vol et de chantage, cherchent à normaliser le blocus économique comme s’il s’agissait d’une réponse « responsable » face à un prétendu vide institutionnel.

Selon cette logique, la pénurie et la précarité de la vie quotidienne à Cuba sont interprétées comme un « échec interne », tandis que l’on occulte l’impact cumulé de plus de six décennies de mesures coercitives unilatérales, poussées aujourd’hui à leur paroxysme. Ce discours fonctionne comme un cercle vicieux dans lequel la détérioration provoquée par les sanctions alimente l’étiquette, et l’étiquette légitime des politiques qui aggravent encore davantage cette détérioration.

Or, un État défaillant, au sens strict, ne protège pas sa population, n’exerce pas le monopole de l’usage légitime de la force, ne garantit pas l’état de droit et ne maintient pas les services de base. C’est pourquoi il convient de distinguer la fragilité de la défaillance. Il peut y avoir une faiblesse sectorielle — énergie, approvisionnement, transports — tout en ayant un État fonctionnel. À Cuba, ce seuil n’a pas été franchi.

Premièrement, le pays remplit les critères classiques de l’État (selon la Convention de Montevideo) : population permanente, territoire défini, gouvernement effectif et capacité à entretenir des relations internationales. L’idée sous-jacente selon laquelle « il a cessé d’être un État » ne tient ni juridiquement ni politiquement.

Deuxièmement, ce qui caractérise l’effondrement de l’État, ce n’est pas la pénurie, mais l’émergence d’autorités parallèles qui contrôlent des territoires, perçoivent des impôts, administrent leur propre justice et imposent des règles de circulation. À Cuba, il n’existe pas d’acteurs armés ou politiques exerçant un contrôle territorial ou fiscal qui se substituent à l’État. Il n’y a ni conflit armé interne, ni insurrection soutenue, ni guerre des cartels, ni prise de contrôle de territoires. La « loi de la jungle » ne règne pas.

Troisièmement, il y a une continuité administrative et une capacité de mise en œuvre. Même sous pression, les ministères, l’état civil, les systèmes éducatif et sanitaire fonctionnent ; des campagnes de santé publique et de protection civile sont menées ; il existe une réglementation et une répression des marchés illicites. Un État véritablement effondré ne parvient pas à maintenir ces chaînes de commandement, d’approvisionnement et de contrôle.

Quatrièmement, Cuba conserve une capacité effective en matière de politique étrangère. Elle entretient des relations bilatérales et multilatérales avec plus d’une centaine de pays, participe à des organismes internationaux, négocie des accords et déploie des missions à l’étranger. Cette action n’est pas symbolique ; c’est un indicateur concret du fonctionnement de l’État, et non d’un « vide » ou d’un « effondrement », comme le répètent les commères de Miami.

Cinquièmement, la capacité de résistance institutionnelle face aux chocs énergétiques, financiers ou logistiques est visible. La réponse sur l’île n’est pas la dissolution de l’État, mais l’adaptation. Nous le constatons lorsque les structures de gestion des urgences et de coordination territoriale sont activées, dans la priorité qui continue d’être accordée aux services essentiels — santé, eau, denrées alimentaires de base, communications — et dans la réorganisation administrative des ressources rares par le biais de mécanismes de distribution régulée et de protection sociale. Cette semaine même, par exemple, a été annoncée la création d’une nouvelle entreprise commune des ministères de la Santé publique et des Transports (Transmed), qui mettra en place une flotte de minibus pour transporter vers les hôpitaux de La Havane le personnel médical et les patients nécessitant des traitements spéciaux, au milieu du blocus sur le carburant décrété par Trump.

On peut discuter de l’adéquation de ces réponses dans un contexte de crise matérielle grave et d’étouffement économique, mais leur existence et leur mise en œuvre contredisent le tableau de paralysie et de vide étatique que Washington ne cesse de répéter à l’envi.

C’est pourquoi, à juste titre, Cubadebate conclut que des étiquettes telles que « État défaillant » ne constituent pas des catégories analytiques fiables, mais des ressources propagandistes visant à maintenir les sanctions, l’isolement, la pression diplomatique et les scénarios de « transition » induite.

*Journaliste cubaine. Elle est titulaire d’un doctorat en sciences de la communication et autrice ou coautrice des ouvrages « Antes de que se me olvide »(Avant que j’oublie), « Jineteros en La Habana » (Prostitués à La Havane) et « Chávez Nuestro » (Notre Chavez), entre autres. Elle a reçu à plusieurs reprises le Prix national de journalisme « Juan Gualberto Gómez » et le Prix national « José Martí » pour l’ensemble de son œuvre. Fondatrice de Cubadebate et rédactrice en chef jusqu’en janvier 2017. Elle est chroniqueuse pour le journal La Jornada, au Mexique.