La Révolution culturelle est lucidité et socialisme

A propos du récent débat cubain

Par Néstor Kohan
Publié dans La Pupila Insomne le 21 décembre 2020

ATTENTION ! Perle rare ! Nous invitons nos lecteurs à lire cet article un peu long jusqu’au bout.

L’auteur est argentin, né à Buenos Aires en 1967. C’est un philosophe, intellectuel et militant marxiste argentin appartenant à la nouvelle génération des marxistes latino-américains. Dans le cadre de cette tradition de pensée politique et culturelle, il a publié une trentaine de livres portant sur des réflexions autour du marxisme en Amérique Latine principalement, l’histoire et la philosophie.
Son article est une contribution au débat qui a « agité » l’intelligentsia cubaine (et au-delà) ces dernières semaines autour du « Manifeste » lancé par environ 200 artistes cubains (NdT : fin novembre 2020) qui ont manifesté devant le ministère de la Culture et appelé au « dialogue » après l’expulsion énergique au petit matin des membres du « Collectif d’artistes San Isidro » qui réclamaient la libération d’un chanteur de rap emprisonné. Sa manière à lui de remettre les pendules à l’heure, comme l’on dit par chez nous.
GD

Je publie ces lignes avec douleur et pas mal d’angoisse. Je ne cesse de penser à l’amitié, valeur éthique suprême pour un voisin de mon quartier appelé Epicure.

J’ai écrit ce texte une nuit d’insomnie il y a exactement une semaine. Je l’ai remanié de nombreuses fois. J’ai beaucoup hésité à le publier. Je l’ai partagé en privé avec des ami.e.s du Mexique, du Chili, d’Espagne, du Salvador et d’Argentine. Je l’ai également partagé avec trois ou quatre ami.e.s de Cuba. J’ai demandé leur avis. J’ai écouté et lu des observations diverses y compris rencontrées ici ou là. J’ai alors décidé de ne pas le publier surtout en privilégiant l’amitié. Les premiers lecteurs et lectrices ont insisté pour que je le publie. J’ai résisté. Je ne veux pas mettre le bazar en affirmant quelque chose d’insensé.
Néanmoins, en lisant l’excellent article de Llanisca Lugo « Ne ressentons aucune honte à aimer la révolution », j’ai changé d’avis. Le voici finalement.

Nous vivons la crise capitaliste la plus profonde du monde. Encore plus aigüe que celles de 1929, 1973-1974 et 2007-2008. Une crise multidimensionnelle, structurelle, systémique, distincte des crises cycliques de surproduction de capitaux et de marchandises tout comme celles de sous-consommation, d’inflation et de stagnation. Cette crise n’est pas seulement financière mais aussi elle est productive, écologique, démographique et sanitaire. L’espèce humaine est en danger comme en a alerté Fidel en 1992. La planète craque. Le capitalisme nous entraîne vers l’abîme de manière accélérée si nous ne le freinons pas à temps.

Au cœur de cette crise de portée mondiale, la pandémie de la COVID-19 a fait trembler les plus puissantes économies de la planète.

Alors que les Etats-Unis ont dépassé les 300 000 morts en moins d’un an – chiffre comparable à celui de leurs morts au cours de l’équivalent de 5 guerres du Viêt-Nam - l’administration néofasciste du magnat Donald Trump touche à sa fin. Tout cela au milieu d’un cirque électoral avec des accusations de fraude et en résistant à laisser le pouvoir – typique d’une puissance…bananière. En quelques jours, le grand admirateur de la suprématie blanche, héritier du Ku-Klux-Klan, misogyne et dominateur devra laisser la fameuse maison aux murs blancs.

Par opposition à cette tragédie humanitaire qui saigne les Etats-Unis et qui s’est déroulée après qu’éclate la rébellion des « afro-descendants » la plus importante des cinquante dernières années, dans le monde entier circule la pétition d’attribution du Prix Nobel de la Paix pour la Brigade médicale internationaliste « Henry Reeve » de la Révolution cubaine. Quand les grandes puissances se disputent le marché ultra millionnaire du vaccin contre la COVID-19, Cuba travaille à toute vapeur sur ses propres vaccins « Soberana 01 » et « 02 ».

Dans ce singulier contexte géopolitique global qui dépasse largement le microclimat de La Havane, il fallait déplacer le curseur de l’attention. En urgence !

Comment faire pour que Cuba, un petit pays qui a perdu pour la deuxième fois ses approvisionnements en pétrole – d’abord soviétique puis ensuite vénézuélien – se maintienne au centre de l’attention de l’opinion publique mondiale par sa politique sanitaire et sa solidarité internationaliste indéfectible ? Il était nécessaire que l’agenda international soit déplacé sur la plus grande des Antilles. Que cela arrive enfin !

Il y avait besoin d’un scandale qui éclabousse de forme péremptoire ! Et pas en 2021 mais AVANT que « l’énergumène de la Maison Blanche » - comme l’appelait Walter Martinez sur Télésur – remette le sceptre impérial et que l’on remplace toutes les équipes et les projets de l’anti-insurrection globale.

Oui ! Il devait se passer « quelque chose » … et, énorme coïncidence, cela arriva. Tout de façon « spontanée » parce que c’est ainsi que cela doit être.

C’est alors que nous nous sommes intéressés au « mouvement de San Isidro » et à l’affaire autour.

La couverture médiatique internationale fut automatique, elle ne pouvait l’être autrement. Même le journal El Pais en Espagne, bastion du « journalisme indépendant » qui pendant quinze ans passa sous silence la torture des jeunes basques et a activement participé à ce mouvement avec l’un de ses collaborateurs.

En Floride - Etats-Unis – le climat était à la fête. Il y avait même Mike Pompéo, un homme très subtil et raffiné prestigieusement reconnu en tant qu’expert sur les questions esthétiques. Il se dit qu’il connaît par cœur La Critique de la faculté de juger de Kant, en langue originale et La distinction de Pierre Bourdieu. Il lui arriverait même de donner des conférences sur l’héritage d’André Breton au Pentagone. Il aurait débouché une bouteille de champagne extrêmement chère. Il était euphorique. Et il le fit savoir en défilant en plusieurs endroits de Miami.

Attention, nous parlons de la presse « sérieuse », démocratique » et « objective ». De celle qui propose activement de remplacer le 10 décembre « Journée internationale des droits humains » en « Journée internationale de l’Anticommunisme ».

C’est alors qu’un frère chilien, de ceux qui sont essentiels, combattant internationaliste de la révolution latino-américaine, soucieux, m’envoie un « manifeste » ou lettre ou appel – « Articulation roturière » - signé, à ma surprise et me déconcertant, par plusieurs ami.e.s, camarades et aussi par quelques autres transfuges que je connais.

Avec douleur j’y vois que mes amis et les vauriens apparaissent là, tous mêlés, comme dans le tango Cambalache de E.S. Discépolo.

Cuba, pardon ! La révolution cubaine fait partie de mon histoire, de mon identité, de mes joies et mes tristesses.

Puis-je me taire ? Ce serait le plus salutaire. Mais je ne peux pas. Je n’ai jamais pu.

J’avoue que je méprise et que j’ai méprisé tout au long de ma vie les obséquieux, les lèche-bottes (NdT : l’auteur utilise « Suce-chaussettes ») soumis et obéissants, qui toujours approuvent et applaudissent, quoi que ce soit. Je n’ai pas inventé cela. Mon père me l’a appris. Mon maître Ernesto Giudici également. Mais aussi de la part de nombreux maîtres et maîtresses de vie qui m’ont appris à garder les principes, contre vents et marées. Y compris, de fait, Fernando Martinez Heredia.

Je n’ai pas été obséquieux avec ceux que j’ai le plus aimés, ces chères mères de la Place de Mai, celles à qui j’ai consacré les meilleures années de ma jeune vie. Pour ne pas avoir partagé leurs positions et revirements politiques, je n’ai pas eu d’autre solution que de m’éloigner de ce mouvement, que je continue à aimer et respecter. Comme je les aimais beaucoup, j’ai fait preuve de faiblesse au moment de les alerter sur l’opération d’infiltration qui, à travers un sombre personnage, on a tenté de les salir avec de l’argent, de les déprécier en leur enlevant cette auréole sacrée de dignité et de reconnaissance reconnue dans le monde entier. J’ai été faible de privilégier l’affect.

Et la même chose m’est arrivée avec John Holloway et sa théorie abracadabrante du « changer le monde sans prendre le pouvoir » -simplification schématique et peu représentative du zapatisme rebelle. Comme John est un ami, une belle personne, simple et modeste et que je trouvais aimable, je ne me suis pas emballé pour lui donner un douro (NdT : ancienne monnaie espagnole) pour un livre qui a fait des ravages dans le mouvement populaire pendant de nombreuses années. Jusqu’à ce que je comprenne que parfois il faut mettre les affects personnels entre parenthèses et critiquer ce qui fera beaucoup de mal si on ne s’y prend pas à temps.

Non, je n’ai jamais fait de courbettes ni été « officialiste ». J’ai beaucoup aimé et admiré Hugo Chavez que j’ai eu l’honneur de connaître personnellement. Mais lorsqu’il commit la gravissime erreur de livrer un révolutionnaire colombien au narco-Etat voisin, je l’ai critiqué publiquement sans lui retirer mon estime. Je n’ai pas plus fait de courbettes à Evo Morales qui, après plus d’une décennie au gouvernement n’est pas parvenu à construire une défense à sa main, indépendante de la police et de l’armée conventionnelles. Cependant, j’ai dénoncé dès la première minute le coup d’état soutenu par un certain postmodernisme « progre » (NdT : diminutif de « progressiste ». Les guillemets sont de l’auteur) – financé par – et qu’il a soutenu de façon complice.

Et face à Cuba et Fidel ? j’ai aussi eu l’honneur de rencontrer le Commandant et de converser largement avec lui. Une des grandes joies de ma vie. J’ai fait un livre biographique sur lui, à propos de sa trajectoire politico-intellectuelle.

Le livre a pour titre Fidel. Il a été publié dans plusieurs pays, y compris aux Etats-Unis où l’on m’a insulté tant et plus. Pour ce que j’en sais, il n’a pas été publié à Cuba. Je ne me suis jamais plaint. Le monde est plus vaste que son propre nombril, même pour un argentin. S’il vous plaît, ne faites plus de blagues sur les argentins, ne serait-ce que pendant une demi-heure.

Ceci fait que face à l’asphyxiante, ininterrompue et croissante agressivité de l’impérialisme – le « dur » et le « souriant » - la contrerévolution des faucons et celle des fausses colombes – tout comme face à la social-démocratie néocoloniale, la galaxie très peuplée des ONG et cet immense orchestre qui paraît interpréter de multiples partitions mais qui, en réalité, répète un même refrain avec des intonations à peine reconnaissables, j’ai toujours défendu les mères de la place de mai – dans ses différentes lignes internes – le processus indigène et populaire de l’état plurinational de Bolivie, la révolution bolivarienne du Vénézuéla et, de fait, la révolution cubaine.

Sans méconnaître dans chacun de ces cas les lacunes, les limites et les défauts, j’ai pris position en tentant, toujours, de ne pas perdre la boussole, l’axe de la lutte des classes et les rapports de force comme le suggérait un autre voisin de mon quartier -qui s’y connaissait un peu en stratégie- appelé Gramsci.

Saturnino Longoria, personnage du célèbre roman Quatre mains de Paco Ignacio Taibo II, avait perdu la mémoire vu son âge. Et cela ne lui importait pas pour le moins du monde. Seul lui importait quelque chose de simple : savoir de quel côté de la barricade se trouvent les camarades de ton camp et de quel côté se trouve l’ennemi. Cette distinction est la clé de l’affaire. « Simplisme binaire » ! fulminerait Jacques Derrida et ses franchises créoles. Qui ne sera pas clair avec cela glissera, lentement ou rapidement, sur la pente boueuse qui conduit seulement à une déshonorante capitulation politique, intellectuelle et, en dernier ressort, morale.

Mais peut-être n’existe-t’il pas de nuances ou de couleurs intermédiaires ? De fait, si ! Maintenant, bien ! Large ou étroite, cette distinction se confronte au dilemme de chemins qui bifurquent. Ou cela finit en enrichissant l’arc-en-ciel qui englobe et embrasse les tonalités du rouge ou elle culmine en étant recouverte par la poussière grise, triste et opaque du dollar et de l’euro.

Face à l’affaire montée en épingle du « Mouvement » San Isidro e la polémique cubaine qui a suivi en cette fin 2020, je reviens sur cet appel de quelques intellectuels et artistes de Cuba – parce qu’ils parlent au nom d’une majorité mais, qu’on le veuille ou non, ils sont à peine quelques-uns. Je me réfère, je le rappelle, au document mentionné « Articulation plébéienne ».

Bien que court, je trouve dans ce document des signes clignotants qui me font mal aux yeux et qui, par moment, me tirent des larmes. J’en détache quelques points problématiques. Juste quelques-uns pour ne pas saturer l’esprit.

- « RECONCILIATION ».

Aïe, aïe, aïe … … … Réconciliation ? Avec la pourriture extrémiste et revancharde de Floride, bastion de l’extrême droite des Etats-Unis ?

Il me vient immédiatement en mémoire la consigne de mes frères et sœurs de HIJOS (enfants de disparu-e-s) : « Ni oubli, ni pardon. Nous ne nous réconcilions pas. Nous ne pardonnons pas ». De nombreuses années après, j’ai su que cette consigne de HIJOS, propre à l’Argentine, venait de très loin, des guérillas du ghetto de Varsovie qui combattaient les nazis. Je ne le savais pas. Peut-être que les militants de HIJOS non plus. Mais je ne crois pas à la « réconciliation » avec l’extrême droite et avec sa suprématie raciste et misogyne, au néofascisme et aux nostalgiques de Monroe, Ford et Hitler, chaque jour plus hardis à l’échelle mondiale. Qu’ils se présentent en revendiquant la mémoire de Félix Rodriguez, le bourreau cubano-américain qui assassina le Che Guevara de sang-froid en Bolivie ou bien avec des sourires aimables, propres à la contre-révolution « soft » et les « révolutions de couleurs » qui tentent de réinstaller l’économie capitaliste dans ses anciennes possessions perdues en 1959.

- « DEPASSER LE LANGAGE POLITICO POLARISANT ».

Ouille, ouille, ouille … … … La politique s’est-elle épuisée comme le prêchait Daniel Bell, l’ex-gauchiste qui s’est plus tard reconverti en gourou de la haute finance et de la revue Fortune ? Adieu le prolétariat, comme disait André Gorz lorsqu’il lui arrivait de s’en aller avec sa montre sans heure ? Finis les grands discours comme le décrétait Jean-François Lyotard, exactement la même année où Margaret Thatcher arrivait au pouvoir ?

- « ARTICULATION DE TOUTES LES IDEOLOGIES ».

Mazette, Batman !... … … La lutte des classes, les luttes nationales et anticoloniales, la résistance face à la superbe de l’annexionnisme de Monroe et Adams pendant deux siècles se seraient-elles évaporées ? Tout serait devenu interchangeable et homologable ? C’est la même chose de sympathiser avec la Ku Klux Klan, la doctrine sociale de l’Eglise sacerdotale, la théologie de la libération et son message prophétique, la social-démocratie libérale ou la marxisme révolutionnaire ? Ces idéologies se seraient-elles converties en ressources rhétoriques et jokers interchangeables ?

- « REALISATION PLEINE DE LA REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ET DE L’ETAT DE DROIT »

Hummm … … … Si bien que au-revoir chers V.I. Lénine, Pietr Stucka et Eugeni B. Paschukanis ; bienvenue Hans Kelsen ? A toujours, Karl Marx ? Welcome Isaïah Berlin, Karl Popper et Norberto Bobbio ? Alors oui, reviendraient à La Havane comme lors de ces bons vieux temps de la Constitution de 1940, la « liberté négative » de Berlin, la « société ouverte » de Popper et la « démocratie procédurale » de Bobbio !

Houston … ? Vous m’entendez ? Nous avons des problèmes.

En si peu de lignes du « Manifeste », la liste des clins d’œil incomparables continue, dans une direction univoque. Et cela fatigue. Epuise.

Surtout l’esprit fétichiste qui s’agenouille – ingénument ? – devant la lettre juridique imprimée en croyant que la loi n’est pas l’expression historique d’une corrélation de forces et de pouvoir entre les classes sociales mais le démiurge autosuffisant qui, de son côté, générerait la réalité à partir de la simple déduction logique de sa norme fondamentale.

Fétichisme juridique qui va de pair avec l’idéalisation politique et culturelle, prétendument innocente, de la REPUBLIQUE NEOCOLONIALE ANTERIEURE à 1959. Soyons transparents. Laissons les euphémismes et dialoguons la main sur le cœur. Cette insistance obsessionnelle pour chanter les louanges de l’imaginaire panacée « REPUBLICAINE » est inspirée, centimètre par centimètre, pas à pas, millimètre par millimètre, par des intellectuels eurocommunistes, ex-membres des stalinismes révoqués de l’Europe occidentale qui se sont retirés dans les années 70, abandonnant la lutte et qui se sont reconvertis en faisant l’apologie sans critique d’une REPUBLIQUE qui, dans la pratique terrestre et mondaine a laissé intact le régime de la transition espagnole post-franquiste avec son drapeau de deux couleurs et ses institutions répressives. N’est-ce pas ?

Disons la vérité, sans crainte. Seule la vérité est révolutionnaire. Idéaliser jusqu’au paroxysme la vie culturelle de la Cuba avant Fidel et le Che, peut paraître très raffiné, exotique et même original face à la vulgate des anciens manuels et une cristallisation pédagogique qui finit en dépolitisant la jeunesse, lasse de rituels vides de contenu. Mais dans la lutte politique de Notre Amérique, en plein XXème siècle, cette voie banale avance à pas de tortue et marche plusieurs kilomètres derrière le réformisme sincère et avec des aspirations radicales d’un Salvador Allende, pour ne pas mentionner d’autres réformismes beaucoup moins authentiques et dignes de respect que celui du noble leader chilien sacrifié en septembre 1973.

Nous n’allons pas analyser une à une les signatures de l’appel au « dialogue » qui circule sur les réseaux. Nous ne sommes pas détectives et cette profession ne nous intéresse pas, sauf si on parlait d’un roman. Mais nous ne sommes pas non plus ingénus. Sur cette liste apparaissent de nombreux ami.e.s que nous aimons beaucoup et que nous respectons mais il y a aussi d’autres personnages, beaucoup plus détestables et que j’ai eu l’occasion de connaître personnellement… comme un ex-mouchard qui osa en ces périodes d’OFFICIALISME EXTREME ET SECTAIRE d’accuser Fernando Martinez Heredia de « trotskiste » - comme si c’était le péché le plus odieux ! - pour ensuite déserter la révolution cubaine alors qu’aujourd’hui, de l’étranger, il se pose en « expert des processus démocratiques », toujours avec le financement correspondant à la main, évidemment. Simple blague pour rimer avec son nom. Point à la ligne. Et il y a aussi des amis – certains d’entre eux intimes, c’est la raison de la douleur que je ressens – avec qui j’ai partagé vingt ans de luttes, de rires et de fraternité pour le même idéal. Mais avec qui, pour être sincère, je dois le reconnaître, sans perdre l’amitié et la camaraderie fraternelle, j’ai discuté de très nombreuses fois.

Au cours de l’une de ces discussions, on me disait « Ici, Nestor, (on parle de Cuba – N.K.), il y a une DICTATURE » [sic]. Après avoir réfréné ma tentation d’éclater de rire, je leur ai demandé : « Vous avez été emprisonné une fois ? Moi oui ! Vous avez quelque fois affronté les charges de la police avec leurs matraques, leurs fusils à canon scié ? Evidemment, la réponse fut négative. Et j’ai poursuivi : Vous avez participé à des manifestations où les forces de répression avec leurs véhicules d’assaut lancent des grenades lacrymogènes directement au visage des manifestants ? – en 2001, ils ont ouvert le front d’une ex- petite amie. Pour peu, son œil droit n’a pas été arraché et moi j’ai été blessé au cuir chevelu – Et, en insistant et en élevant la voix, indignés, ils me disaient : « Mais ici, il n’y a pas d’écoute téléphonique, Nestor ! ». Et là, oui, j’ai éclaté de rire. Je leur ai répondu : Et vous croyez qu’en Argentine il n’y a pas d’écoutes téléphoniques, que nos courriers électroniques ne sont pas lus, que nous ne sommes pas surveillés ni photographiés lors de chacune de nos activités politiques ? ». Chaque militant argentin le sait par cœur. Et l’échange s’est poursuivi…, toujours sur un ton amical et de camaraderie, mais en cette nuit havanaise, au moment d’aller dormir, je dus prendre une pastille de BUSCAPINA à cause de la douleur que j’avais à l’estomac. Cette discussion, quasi surréaliste, me générait de l’acide gastrique. Comme il était évident qu’ils n’avaient pas connu une vraie dictature !

Lors d’une autre discussion, quelques années après, je m’étais permis de donner un conseil. Comme si j’étais un vieux malin et non un monsieur personne, simple militant de base. « N’accepte jamais l’argent de quelqu’un qui t’offre un blog sur Internet « pour que tu écrives ce que tu voudras ». – « RIEN N’EST GRATUIT, mon frère. Si l’on t’offre cela, c’est qu’il y a toujours un prix à payer. Ne confonds jamais le Vatican et Camilo Torres … car ce n’est pas et n’a jamais été la même chose ». Evidemment, je n’ai pas été un bon conseiller. Ils ne m’ont pas écouté. Mais bon ! Je leur ai dit comme dirait un oncle de la famille.

C’est pour cela que je ressens en moi une profonde douleur, voir des gens de valeur, lucides, intelligents, érudits et engagés, à la longue et sincère trajectoire révolutionnaire, empêtrés et mêlés à des déserteurs avoués, qui intègrent la même liste hétérogène où les admirateurs de Julio Antonio Mella et Antonio Guiteras finissent salis en figurant à côté de personnages méprisables qui n’ont plus rien à voir non seulement avec la révolution cubaine dans ses différents volets et différents courants politico-culturels mais non plus avec les autres luttes émancipatrices de Notre Amérique.

Et je parle des différents courants politico-culturels parce que la révolution cubaine, depuis sa gestation, a toujours été plurielle. Non ? Un pluralisme qui n’a pas été exempt de conflits, d’aigües polémiques, de tractations – Je renvoie a l’interview que je fis de Fernando Martinez Heredia à la Havane en janvier 1993 (au beau milieu d’une panne d’électricité lors de la période spéciale) : « Cuba et la pensée critique », recueillie dans plusieurs anthologies, de CLACSO et d’autres institutions et éditions - .
Peut-être que dans le passé, lorsqu’un sacré bazar se forma quand des bureaucrates de la télévision cubaine prétendirent rendre hommage à un ancien censeur du mal nommé « quinquennat gris », beaucoup d’erreurs furent commises par les autorités cubaines. Je ne sais pas. Il faudrait y réfléchir. Je crois que certaines manipulations pas très intelligentes poussèrent de nombreux jeunes inquiets, sainement rebelles, iconoclastes et hétérodoxes – comme doit être toute révolution ! – à rompre les amarres en finissant par ne plus croire à la simple possibilité de livrer des batailles à l’intérieur de la révolution. Je me souviens que mon amie décédée Celia Hart m’a envoyé par courrier électronique l’immense écheveau des estocades qu’ils s’envoyaient dans un sens et dans l’autre. Je crois que ce moment fut un point d’inflexion. Est-ce irréversible ? Nous n’avons pas de boule de cristal et malheureusement je ne crois pas aux tarots.

Nous croyons humblement que ce nouveau conflit pourra se dénouer de façon positive et révolutionnaire, en prenant une direction opposée à la contre révolution « soft » promue depuis gringoland si la lucidité prime. Oui, c’est vrai. Comme pouvait le dire le vieux Alfredo Guevara. Avec lucidité. Et en privilégiant la culture comme insistaient tant Armando Hart Davalos et Roberto Fernandez Retamar.

Mais voilà. Dans le jeu difficile et tendu entre projet et pouvoir, entre l’utopie et le réalisme, ceux qui voudraient vraiment dialoguer devraient le faire – comme je m’imagine que Fernando Martinez Heredia le recommanderait si je ne me trompe pas… je ne crois pas non plus aux oracles – sans perdre de vue une seconde l’horizon non négociable de la révolution socialiste [où l’on dit « socialiste », on doit lire « SOCIALISTE  »].

Pas le « socialisme démocratique » néocolonial de Felipe Gonzalez qui fit entrer, sans vergogne aucune, l’Espagne dans l’OTAN ni le « socialisme démocratique » de Mario Soares au Portugal, décoré par Franck Carlucci, hiérarque de la CIA, pour avoir démantelé en 1975 la révolution des œillets menée par le Général marxiste Vasco Gonçalvez. Ni le « socialisme démocratique » de Carlos Andrés Pérez au Vénézuela qui réprima sauvagement son peuple en 1989 – avec comme séquelles plus de 3000 morts et disparus – et contre quoi s’insurgea Hugo Chavez avec sa proposition d’un socialisme bolivarien du XXIème siècle.

Mais le socialisme « à la cubaine » qui n’est autre que le socialisme martien de Fidel et du Che.

Révolution socialiste, la cubaine, a été durant des décennies et continuera d’être l’unique vaccin et l’unique antidote pour garantir l’autodétermination nationale et populaire de Cuba face aux prétentions annexionnistes des Etats-Unis, que ce soit dans leur version néofasciste ou dans leur présentation « light et soft » mais également impérialistes. Parce que nager allègrement entre les rêveries imaginaires d’une éventuelle socialdémocratie cubaine – de même qu’un « socialchristianisme » - ne mènera pas l’île vers les côtes et les falaises de Suède ou de Norvège mais vers la triste vassalité de Porto Rico. C’est antipathique, mais il faut le dire clairement. Noblesse oblige.

Nulle part au monde n’existent des démocraties sans nom, sans déterminants spécifiques, nues, pures et vierges, sans quelque habillage. Purement « procédurales ».

Tout approfondissement démocratique et participatif, fondé dans le pouvoir populaire et commun à l’échelle nationale, régionale et y compris au niveau du quartier est souhaitable, indispensable et urgent. A condition que l’on vise le socialisme et en rejetant les pommes empoisonnées de la contrerévolution « aimable » qui parie sur la cooptation, avec élégance et style, à quelques segments de la société civile cubaine, spécialement dans le champ culturel, des sciences sociales et l’art – celui qui ne nous croit pas est dans son droit mais nous lui rappelons et suggérons le merveilleux livre de Frances Stonor Sounders : La C>IA et la guerre froide culturelle, édité à Cuba et téléchargeable sur le lien suivant :
https://www.lahaine.org/mundo.php/libro-la-cia-y-la

Qui parle de « LA DEMOCRATIE EN GENERAL » - de manière abstraite -, qu’il le veuille ou non, qu’il en soit conscient ou non, nous invite à sauter le pas et nous savons comment a fini Jesús Díaz, l’un des plus brillants intellectuels cubains du processus qui débuta avec la Moncada ou, si vous préférez, en 1959 [Jesús Díaz (1941-2002), avec Fernando Martinez Heredia et Aurelio Alonso Tejada, entre autres, a également fait partie de Pensée Critique. Avec son propre éclairage, il traversait la sphère artistique – il était scénariste de cinéma – et les sciences sociales – un grand connaisseur, dans le détail, de l’œuvre de Lénine.

Mais, à la différence de Martinez Heredia et Alonso Tejada, il n’eut pas la persévérance suffisante qui caractérise autant les coureurs de marathon que le militantisme révolutionnaire de toute une vie. Il courut vite mais se fatigua vite. C’est pour cela qu’il finit en perdant ses plus belles batailles et qu’il mordit à l’hameçon, dilapidant ses savoirs, son prestige et son esprit rebelle, acceptant l’invitation trouble et tentante qui sera toujours là, à portée de main, pour le monde artistique et le monde intellectuel tant qu’existera l’impérialisme. Une fin triste et solitaire bien que prévisible pour qui n’a pas de constance dans le long marathon de la lutte populaire].

Ce chemin, arrosé de sourires et de caresses par les puissants, « soutiens altruistes », petites tapes dans le dos et financements « désintéressés », remplis de louanges empoisonnées… est une voie sans issue. Jesús Díaz finit en se reniant lui-même, en enterrant de façon quasi masochiste sa propre histoire et son œuvre.

Le dicton populaire dit : Rome ne paie pas les traîtres. Ford, la NED ou la USAID non plus, ni la Bundesbank ou la Fondation Ebert – qui porte le nom, soit dit en passant, de l’un des responsables de l’assassinat de Rosa Luxembourg – ni la Banque Ambrosiano ou la Fondation Vaticane.

Lucidité, lucidité, lucidité ! C’est dire : plus de socialisme. Cela vaut, -nous le pensons humblement en tant qu’internationalistes solidaires avec la révolution cubaine – pour tous ceux qui s’impliquent dans le débat.

Quant aux institutions cubaines, le plus intelligent serait d’éviter toute tentation dogmatique de chasse aux sorcières, de diabolisations arbitraires ou sectarismes étroits. Tendre artificiellement la corde et provoquer des ruptures, sans distinction entre (a) de justes et légitimes demandes et (b) des provocations mercenaires serait aujourd’hui d’une grande maladresse à l’heure de défendre la révolution cubaine face à l’impérialisme crépusculaire.

Quant à ceux qui ont rédigé et accompagné le « Manifeste » : si l’on a gagné un prestige personnel mérité, une reconnaissance populaire et une affection de la part de la jeunesse pour avoir travaillé pendant des décennies sur la ligne anti-impérialiste de Mella et Guiteras, sur l’horizon culturel et révolutionnaire d’Alejo Carpentier et Tomás Gutiérrez Alea, cela vaut-il la peine de le jouer et de tout gaspiller en acceptant les caresses de l’ennemi ? Modestement mais toujours avec la main fraternelle sur le cœur, en pensant à Marti et à Epicuro, nous supposons que non.

Avec affection et avec douleur mais avec espérance,
Néstor Kohan
Buenos Aires, nouvelle d’insomnie, 18 décembre 2020.