La responsabilité sociale en temps de blocus renforcé : les magasins ne devraient pas aggraver les choses.

Le ravitaillement quotidien de la population cubaine est difficile en ces temps de blocus aggravé par le gouvernement des États-Unis. Mais il l’est d’autant plus qu’une forme d’irresponsabilité semble exister dans bon nombre de magasins. L’auteur de l’article s’en étonne, dénonce cette situation, s’inquiète des conséquences et pose la question de la poursuite de certains agissements.
Nicole Bedez.

Un samedi matin dans le supermarché des rues 41 et 42 de Playa. Bien qu’il ait ouvert il y a seulement quelques minutes, il y a déjà beaucoup de monde dans la queue pour la boucherie, et elle continue à s’allonger au fil du temps. La file dépasse les limites de cette zone et longe les rayons. Il y a des personnes qui se trouvent là, depuis près d’une heure, dans la lenteur de la queue. Les gens cherchent où poser les paquets de poulet, la viande la plus demandée, dont l’importation a été affectée par la conjoncture économique à cause du blocus de la droite dans la région, déterminée à rendre la vie la plus difficile possible à Cuba. Les tracas du moment, le mécontentement, le commentaire outré, maudissant le pays et qui ne met pas longtemps à se faire entendre. L’origine, au début de la file maintenant très longue, est qu’il n’y a qu’une seule caisse enregistreuse pour faire le travail. Le rayon de la boucherie en compte deux, qui travaillent éventuellement à l’unisson, mais il y a longtemps que la deuxième a beaucoup de mal à fonctionner.

Deux employées se pressent de manière absurde derrière l’unique caisse qui fonctionne. La queue avance au compte-gouttes. Les deux autres caisses du secteur de l’alimentation n’acceptent pas l’enregistrement des produits de boucherie. La queue les longe et atteint presque la porte. Les caissières se bornent à faire payer d’autres produits à quelques rares clients. À quelques mètres de là, devant une cinquième caisse, la caissière qui s’ennuie attend que quelqu’un veuille bien acheter un sac ou une paire de sandales. Au fond, la sixième caisse vend uniquement, de façon ridicule, des boissons alcoolisées et des petits gâteaux.

Un après-midi quelconque dans la boutique El Bosque, à quelques mètres du pont Almendares. Il y a la queue à l’intérieur et au dehors, jusqu’au dépôt des sacs. À l’intérieur, chaque personne dans la queue porte des paquets de viande, mais parmi les quatre caisses dont dispose la boutique, seule l’une d’entre elles les prend en compte. La file fait le tour des étagères. La scène est d’autant plus choquante que les caisses sont toutes neuves, à peine sorties de leur emballage, flambantes avec leurs écrans lumineux. Combien a coûté au pays l’achat de ces nouvelles caisses par l’entreprise ? Et pour quelle utilisation ?

Un autre jour, dans le centre commercial « Quinta y 42 », la queue est immense et, pareillement, une seule caisse est en fonctionnement, deux autres n’acceptant pas la viande. Une troisième toute proche ne vend que des bouteilles de rhum et d’huile d’olive, et quelques autres choses en plus, ce qui permet à la caissière de bavarder tranquillement avec une autre employée : le poste doit être convoité. Comme si de rien n’était, plusieurs employés de différents grades discutent, indifférents, appuyés contre une étagère. On peut vivre la même chose, tout à fait semblable, à La Copa, à quelques rues de là.

Cela se produit non seulement pour la viande mais aussi pour l’huile et d’autres produits de base qui, malgré des conditions internationales adverses, parviennent à la population grâce aux efforts déployés.

Pendant ce temps, les minuscules épiceries de Le Select et La Casita de la rue 16, des petits commerces de proximité, reçoivent les marchandises les plus déficitaires en ne disposant pas de la capacité à répondre à une demande inhabituelle, contrairement à ces magasins du quartier qui en disposent mais les sous-utilisent.

De telles scènes ne se limitent absolument pas aux lieux mentionnés ; elles se déroulent partout, tous les jours. Mais ce mauvais fonctionnement, habituellement permis, devient irrationnel en ces temps de pénurie où nous nous trouvons de certaines denrées très demandées par la population. L’impact politique qui rejaillit sur la population en cette période dépasse le simple mécontentement quotidien face à la maltraitance qui s’est enkystée comme une plaie. Il s’est transformé en une dégradation irresponsable et qui reste impunie alors qu’il fait subir encore plus de difficultés à une population disposée à résister aux nouvelles agressions de Trump, mais pas nécessairement à ceux qui localement les mettent en synergie.

Quant à savoir s’il s’agit d’agissements inconscients ou intentionnels, une question l’emporte : personne ne les voit ?