Lire Martí, c’est être envoûté !

Un entretien avec Jean-François Bonaldi

Fouineur inlassable de l’œuvre de José Martí, Bonaldi donne pour titre à son magnifique ouvrage l’une des plus belles expressions jaillies de la plume de l’architecte de la Révolution de 1895 à son arrivée à Cuba : « Seule la lumière est comparable à mon bonheur ». Bonaldi a accepté de s’entretenir avec le journal Granma à l’occasion de cette publication.

« Lire Martí, c’est être envoûté par un prodigieux écrivain »
 

Seule la lumière est comparable à mon bonheur, tel est le litre de l’édition française des Journaux de campagne de Martí. Photo : Couverture du livre

 

Ce n’est la première fois que le traducteur Jacques-François Bonaldi met à la disposition du lecteur français la parole extraordinaire de José Martí. Il avait déjà publié les lettres que l’« Apôtre » a écrites à son ami Manuel Mercado – un corpus de confessions et de réflexions qu’on ne livre qu’à ceux dont on sent très proches – et les chroniques au sujet de la Conférence internationale américaine de 1889 où il dénonce les visées expansionnistes de l’impérialisme dans la région. C’est maintenant le tour des Journaux (de Montecristi à Cap-Haïtien et de Cap-Haïtien à Dos Río) qui viennent de voir le jour dans cette langue.

Pedro Pablo Rodríguez a tout à fait raison d’écrire dans son Prologue que « Bonaldi ne se contente pas de nous livrer une excellente traduction qui sait conserver des aspects aussi difficiles et caractéristiques que les traits stylistiques et la richesse idiomatique de Martí : il nous offre de surcroît une grande quantité d’informations et d’analyses qui contribuent notablement à rendre ces journaux de Martí compréhensibles pour quiconque ne possède pas une connaissance poussée de l’auteur et de leur contexte. »

Fouineur inlassable de l’œuvre de José Martí, Bonaldi donne pour titre à son magnifique ouvrage l’une des plus belles expressions jaillies de la plume de l’architecte de la Révolution de 1895 en arrivant à Cuba : « Seule la lumière est comparable à mon bonheur ». Bonaldi – qui vit à Cuba depuis maintenant cinquante ans et s’est lié à la culture latino-américaine dès avant – a accepté de s’entretenir avec le journal Granma à l’occasion de cette publication.

[Quand avez-vous entendu parler pour la première fois de Martí ? Quelle première référence vous rappelez-vous ?

[J’ai vraiment du mal à répondre à votre question. Ça fait si longtemps ! Aujourd’hui même, 13 mars, voilà cinquante ans exacts que je suis arrivé à Cuba, engagé par l’OSPAAAL comme traducteur de sa revue Tricontinental, mais, dès avant, en France, j’étais branché sur l’Amérique latine, surtout à travers les romanciers du « boom » que je découvrais, passionné et fasciné, mais aussi comme traducteur des éditions Maspero, celles qui ont publié le Journal du Che en Bolivie, et comme membre du comité de lecture d’œuvres littéraires latino-américaines aux Éditions du Seuil. J’avais aussi passé deux mois au Pérou à l’été 1970. Je suppose donc que c’est alors que j’ai appris l’existence de José Martí… Mais je ne peux pas vous donner un moment exact. En tout cas, bien entendu, arriver à Cuba et « se heurter » à Martí a été une seule et même chose.]

Comment êtes-vous devenu un chercheur de l’œuvre de Martí ?

Ça a été, pour ainsi dire, un processus presque naturel. Quand vous vivez à Cuba, vous devez « forcément » lire Martí, à plus forte raison si vous travaillez comme traducteur et que l’une de vos fonctions est de traduire, une année après l’autre, Fidel et les documents du gouvernement et de la Révolution. Par ailleurs, lire Martí, quand vous avez eu des démangeaisons de poète et romancier, c’est être « envoûté » par un prodigieux écrivain. De là à au désir de le connaître en profondeur, le pas est vite fait. C’est ainsi que j’ai découvert l’écrivain et le penseur, et je continue de le faire jour après jour.

Quand, à un moment donné, j’ai senti le besoin profond de faire connaître Martí dans ma langue maternelle où sa présence, à vrai dire, est plutôt maigre, deux chemins s’ouvraient devant moi : écrire sur lui ou le traduire. Écrire, beaucoup de Cubains talentueux l’avaient déjà fait, et très bien, et continuent de le faire. À quoi bon, donc, faire double emploi ? Mais ces Cubains, aussi talentueux qu’ils fussent, ne pouvaient pas entreprendre en revanche ce qui était dans mes capacités : traduire Martí. Même si, soit dit en passant, j’ai attendu vingt ans avant de m’y atteler parce qu’avant je ne me sentais pas de taille.

L’année 1995 a marqué pour moi un autre jalon : j’ai écrit une pièce de théâtre sur Martí, De Amor me muero, ce qui m’a obligé à chercher des sources et des documents au Centre d’études martiniennes, où m’a accueilli quelqu’un d’exceptionnellement ouvert et bon, Pedro Pablo Rodríguez. Ma femme, Doris Gutiérrez, actrice du Teatro Estudio, a en fait une « mise en lecture » avec les acteurs de cette compagnie. Et le résultat n’a pas semblé si mauvais aux membres du Centre d’études martiniennes qui y ont assisté… Si j’ai bonne mémoire, nous avons fait aussi deux émissions de radio, dont l’une avec José Massip.

Tel a été le point de départ de ma participation graduelle à l’Edition critique des Œuvres complètes, une tâche colossale que le Centre d’études martiniennes a entreprise depuis 2000, quoique sans les ressources suffisantes, sous la responsabilité de Pedro Pablo Rodríguez. Collaborer à l’Edition critique depuis plus de vingt ans est l’un de mes plus grands honneurs et bonheurs.

Vous avez déjà traduit Martí…

J’ai publié en 2004 à Paris les 141 lettres de Martí à Manuel Mercado, un ouvrage auquel j’ai donné pour titre la dernière ligne inachevée qu’il a écrite en sa vie : Il est des affections d’une pudeur si délicate… Mais la traduction annotée n’était pas tout : j’ai dû aussi dater une bonne quantité de lettres et les resituer chronologiquement [parce que l’édition originale publiée en 1946 à Mexico par un fils de Mercado était un vrai désastre à cet égard. Comme le Centre d’études martiniennes travaillait alors à la publication cubaine de ces lettres, Pedro Pablo Rodríguez m’a généreusement remercié de ma contribution dans une note au début du livre.] Les Lettres à Mercado ont été présentées à l’époque à Paris, à la Maison de l’Amérique latine, par Paul Estrade, assurément le martinien le plus érudit de France. [Elles n’ont pas eu beaucoup de répercussions : Martí reste, hélas, un écrivain « confidentiel », jouissance de ces « happy few » dont parlait Stendhal, et il n’intéresse ni les gros éditeurs ni les médias ayant pignon sur rue. Il fait du moins partie des programmes d’étude de quelques universités…]

Ma deuxième traduction, le Journal de campagne, vient de voir le jour à Montréal et n’a eu pour l’instant aucune présentation, à cause de cette époque de pandémie que nous vivons, bien que l’éditeur ait en tête une présentation par visioconférence. Paul Estrade, encore lui, souhaiterait le lancer en France, mais il estime que ça ne pourra pas se faire avant l’automne.

Vous ne faites pas que traduire. Vous ajoutez bon nombre de notes et d’autres éléments…

[Mon ouvrage couvre bien plus que le Journal en soi, qui ne représente qu’une part minime (pp. 53-168) de ses 438 pages. Il est précédé d’un Prologue de Pedro Pablo Rodríguez, d’une Introduction mienne qui aborde les antécédents lointains et proches de 1895, et il est suivi de plusieurs annexes : 114 lettres et documents de Martí de 1895 ; écrits et témoignages d’autres acteurs : 21 lettres à Martí, 12 témoignages et lettres, dont le Journal de campagne de Máximo Gómez, soit un total de 147 textes ; le livre conclut sur de brèves biographies de certains personnages mentionnés, une Bibliographie et un Index onomastique. Il contient aussi 48 pages d’illustrations pleine page et de différentes illustrations en encart.

Si je me suis décidé à ajouter ces Annexes, c’est parce que j’ai senti que le lecteur, en parcourant le Journal de campagne, avait besoin, pour mieux le comprendre et en profiter, de connaître le contexte où s’insérait ce qu’écrivait Martí dans ses cahiers. Un simple exemple : Martí y parle des proclamations politico-militaires qu’il rédige tantôt seul, tantôt avec la signature de Gómez, et le lecteur qui n’a pas accès à ces textes ressent un manque… L’objectif des Annexes est justement celui-ci : enrichir la vision du lecteur.

C’est aussi celui des 737 notes que j’ai consacrées au seul Journal et où je m’efforce d’éclaircir le plus grand nombre possible de doutes, de difficultés, d’ambigüités, de confusions, de préciser des situations insignifiantes ou historiques que Martí laisse entrevoir, ou encore d’expliquer des faits de l’histoire de Cuba qui sont évidents pour un Cubain, mais ne le sont pas pour un lecteur étranger…]

La raison d’être de mes notes, c’est que je tiens à offrir la plus grande quantité d’information possible au lecteur étranger pour faciliter sa compréhension d’une réalité complexe et lointaine dans le temps et la géographie. Un simple exemple : si vous ne savez pas ce qu’il s’est passé durant la Guerre de Dix Ans (1868-1878) et que vous ignoriez le facteur clef qui a conduit à l’échec final, à savoir l’incapacité des insurgés à parvenir à un consensus, à un modus vivendi, pour ainsi dire, entre pouvoir civil et pouvoir militaire, vous aurez du mal à comprendre certains passages du Journal ou des lettres de Martí à différents correspondants. Mes notes doivent aider le lecteur sur cette voie. Et je pourrais citer plusieurs exemples semblables.

Le titre peut étonner. A Cuba, on connaît ces écrits tout bonnement comme « les Journaux de campagne » (au pluriel), et ça suffit. Mais, à l’extérieur, c’est un peu court, disons-le. Dans ce cas-ci, comme dans les Lettres à Mercado, je me suis efforcé d’en résumer la quintessence dans un titre. Il est vrai que « Seule la lumière est comparable à mon bonheur » n’est pas tiré exactement du Journal, mais d’une lettre de Martí à Carmen Miyares et ses enfants, datée du 16 avril 1895, cinq jours à peine après avoir débarqué à Cuba. Comme je le signale dans mon Introduction, Martí, cet homme tourmenté sa vie durant par différents maux et maladies, se « transfigure » en remettant les pieds à Cuba. Fini les douleurs ! Sauf un furoncle, il ne se plaint à aucun moment de la moindre affection. Il s’en étonne d’ailleurs devant Carmen, le 28 avril 1895 : « …moi qui n’ai jamais été en si bonne santé ». Et les rudes mambis qui l’entourent s’en rendent compte, au point que Máximo Gómez écrit dans son Journal : « Nous, les vieux guerriers accoutumés à ces rigueurs, nous admirons la résistance de Martí, qui nous accompagne sans la moindre faiblesse dans ces montagnes extrêmement escarpées. » Faiblesse, allons donc ! Martí est un autre homme ! Mon titre tente de dire d’entrée cette « transfiguration ».

Trouvez-vous du plaisir à faire ce travail ?

Bien entendu. Traduire un des plus grands écrivains de langue espagnole est un plaisir absolu. Dans le cas du Journal, c’est d’autant plus intéressant que vous devez vous colleter avec un Martí dont le style diffère totalement de celui qui était le sien jusqu’alors et qui est si caractéristique. Comme je le dis dans mon Introduction : « Si quelqu’un veut constater quel immense écrivain était Martí, il lui suffit de lire certains portraits qu’il trace de gens du commun rencontrés en cours de route, par quelques touches de plume, comme le fait le peintre avec son pinceau. / En fait, c’est, au sens littéral, un Martí différend que l’on découvre dans ces pages, et pas seulement en matière de style. Là, la rupture saute aux yeux. Fini les longues phrases torrentueuses, voire parfois tortueuses ou torturées, qui caractérisent sa prose journalistique ou ses grands textes politiques – son baroquisme antillais, pour ainsi dire, selon une théorie à la mode ; place – circonstances obligent – à la condensation, au résumé, au ramassé, au non-dit… »

Mais, à vrai dire, le plus compliqué, voire le plus épuisant, ce sont les notes qui me prennent normalement beaucoup plus de temps que la traduction en soi et exigent des heures et des jours de recherche dans les livres et sur Internet. Mais, tout comme la traduction, elles offrent leurs récompenses, l’une des plus gratifiantes en étant la découverte d’une donnée jusque-là inédite. Par exemple, dévoiler quel est le « petit livre », « le second abrégé scientifique de Paul Bert » que Martí a dans sa poche en Haïti et dont il parle ensuite dans une lettre à María Mantilla… Ou qui est l’auteur du livre anonyme, Les Mères chrétiennes des contemporains illustres, que Martí analyse pendant plusieurs pages quand il se cache chez Dellundé à Cap-Haïtien… Ou découvrir, mais trop tard pour l’inclure dans le livre, quel est probablement l’ouvrage que Martí décrit comme « Goethe en français ». 

Comment vous sentez-vous d’avoir contribué par votre travail à la diffusion de l’œuvre de Martí ?

Heureux, bien entendu, mais je sentirai encore plus comblé quand les milliers de pages de Martí que j’ai traduites et annotées trouveront un éditeur à Cuba…

[J’ai traduit tout ce qui a trait à la Conférence américaine internationale et à la Commission monétaire ; les dix premières Scènes nord-américaines ; une Anthologie sur la question sociale aux Etats-Unis (ouvriers, femmes, migrants, Noirs, Indiens, etc.) à partir des Scènes nord-américaines, ainsi que Notre Amérique, Mère Amérique, sa lettre sur l’annexionnisme, sa lettre au New York Herald, ses « Testaments », Vindicación de Cuba, ses grands discours ; une bonne partie des articles de Patria  ; tout ce qui a trait à la France dans les Scènes européennes (août 1881-mai 1882) ; tout ce que Martí a écrit sur la France, ainsi que sur la peinture française. J’ai aussi conclu un ouvrage illustré sur Marti et les impressionnistes ; une édition critique des deux conférences d’Alejo Carpentier et de Roberto Fernández Retamar sur Martí et la France. Etc., etc.

Malheureusement, en quinze ans, même avec l’appui d’intellectuels aussi prestigieux que Roberto Fernández Retamar et Pedro Pablo Rodríguez, je ne suis pas arrivé à intéresser l’Institut cubain du livre ni aucune de ses maisons d’édition, même pas celle qui porte son nom et qui a été créée censément pour publier « en langues étrangères »… J’ai toujours eu droit à de vagues promesses, à un prétendu intérêt, mais rien ne s’est jamais concrétisé en définitive. Tout a été frustration sur frustration. Je me suis lassé, et j’ai finalement renoncé. Mais, comme je me suis convaincu que mon travail était au fond utile, j’ai décidé de traduire mes notes en espagnol dans l’espoir que, au moins dans la langue qui se parle à Cuba, il intéresse un jour un éditeur d’ici…

La Havane, 13 mars 2021]