Para No Olividar

Pour ne pas oublier

"Au moment de faire imprimer le quatrième volume de À Ne Pas Oublier j’ai voulu m’exprimer en image et texte à propos d’une œuvre inachevée mais qui nous a permis, au long de cinquante années de travail, d’offrir un témoignage véridique et irréfutable qui honore plusieurs générations de restaurateurs, lesquels avec passion et persévérance dévouée ont réussi à tirer de la poussière des ruines et de l’oubli une partie précieuse de l’histoire de la ville".

Eusebio Leal Spengler

AVANT-PROPOS
La Havane :
Clé du Nouveau Monde

Quand ces lignes se sont écrites il manque à peine quelques peu semaines pour célébrer aux côtés de la ceiba le 499ème anniversaire de l’emplacement définitif de La Havane à l’ombre d’un arbre. D’après la tradition enracinée, sous telles feuillages le Conseil municipal a acclamé ses premiers régisseurs parmi la poignée d’hommes venant de l’Orient de l’île grande avec Pánfilo de Narváez à la tête entre 1511 y 1515. Fray Bartolomé de las Casas les a accompagné ayant testifié au sujet des barbaries contre la population aborigène, selon s’atteste dans les lettres sur la colonisation du Nouveau Monde, ainsi que dans sa Brevísima relación de la destrucción de las Indias :
« …ce sont les massacres et les dégâts causés au gens innocents de même que les dépeuplements des villages, provinces et royaumes perpétrés en plus des autres exactions non moins épouvantables ».
La fondation de La Havane a eu lieu en 1514, dans un point de la côte sud qui n’a pas encore été déterminé par l’archéologie. Cet établissement matriciel a dû laisser certainement ses empreintes qui seront à coup sûr l’objet des recherches jusqu´à leur identification, car de la croix y plantée afin de délimiter l’espace initial, ainsi que du compte rendu de l’événement mise au point d’après la tradition capitulaire espagnole, nous n’avons aucune trace probatoire.
Ultérieurement, on perçoit dans les recherches et les études plus sérieuses qui se sont menées à bien la manière dont cet emplacement de départ se déplace vers la zone aujourd’hui connue comme Puentes Grandes , jusqu’ à l’endroit où depuis plus ou moins une décennie étaient encore visibles les ruines visant à faire barrage à la rivière que Felipe Poey a décrite comme suit :
« La Chorrera, anncienne Casiguaguas, ayant un château dans la bouche ; naît à Tapaste au nom de Jiaraco, adoptant tout au long de son cours le nom des différents points par où qu’elle traverse, à savoir : l’érmitage de Santa Catalina, le Calabazar, Sabana de Almendariz, où elle bénéficie d’un débit abondant d’eau et Puentes Grandes. Elle pénètre dans la mer à l’O. de la Havane. Les poètes l’appellent Almendares, étant plus conforme à la consonne ».
C’est la rivière havanaise par excellence dont le nom choisi par les habitants a été au début Casiguaguas, plus tard La Chorrera, par décision des premiers colonisateurs, et finalement Almendares en l’honneur de l’évêque de La Havane, Enrique Almendaris. C’est l’ artère caudale au coeur de notre ville , tel que l’a exalté en vers de fidélité havanaise la superbe poétesse remarquable poétesse Dulce María Loynaz :
Cette rivière dont le nom est musical
Arrive à mon cœur par un chemin
D’artères tendres et diastolique tremblement …

Élle n’a eu d’horizons d’Amazonas
ni des mystères du Nil, mais qui sait si
les unes améliorent la pureté du ciel
ou la finesse du pied et la taille des autres (…)

Comment se dresse t-elle
Dans la spirale de vent du cyclone cubain…¡ comment se plie-t-elle
sous la courbe des Puentes Grandes...!

Je ne dirais pas de quelle main me l’ arracha
Ni de quelle pierre de ma poitrine est née
Je ne dirais pas qu`il soit de grande beauté
Mais c’est mon fleuve, mon pays, mon sang !

Dans l’espace de peu d’années, San Cristóbal (San Christophoro) au Sud et La Havane au Nord, ont eu une vie en commun tant dans les cartes que dans les plans, San Cristóbal jusqu’ à la disparition de la première mention. L’Historien de la Ville de la Havane, notre prédécesseur d’heureuse mémoire et maître, le docteur Emilio Roig de Leuchsenring, a confié à Jenaro Artiles, prestigieux chercheur qui était arrivé à Cuba avec d’autres intellectuels espagnoles aux journées d’angoisse et d’espoir de la Guerre Civile Espagnole (1936-1939), la mise au point d’une analyse exquise des éléments qui réaffirmaient sans conteste le parcours de la ville dès la côte Sud jusqu’à celle du Nord.
En plus de Jenaro Artiles et de Roig lui-même, d’autres historiens remarquables tels que José Martín Félix de Arrate, Pedro Agustín Morell de Santa Cruz, Ignacio de Urrutia y Montoya, José María de la Torre, Manuel Pérez Beato, Francisco González del Valle, Julio Le Riverend et Hortensia Pichardo, pour mentionner juste certains , se sont consacrés à fond à l´étude de ces thèmes se rapportant à la fondation et au développement ultérieur de La Havane. La ville de San Cristóbal au Sud a dû se placer dans un point situé vraisemblablement aux alentours de l’anse de la Broa et de l’embouchure de la rivière Onicajinal (Mayabeque), dans Melena du Sud..
Les Comptes rendus Capitulaires conservés dans nos archives commencent avec le rapport d’une séance du Chapitre tenue au milieu de 1550. La perte de ces témoignages plus au moins alléguée à cause des avatars dont la ville a fait l’objet, laissait dans la tradition populaire l’idée d’un événement solennel imaginaire prétendument célébré ou non.
Le Gouverneur Général de l’île Francisco Cagigal de la Vega a voulu en 1754, immortaliser l`événement fondateur avec la colonne triphasée portant son nom, couronnée de la Vierge del Pilar et placée à l’entrée du Templete. Là bas, une dalle compulse aux passants à s’y arrêter en geste de vénération au site où des générations successives ont planté des ceibas à la mémoire de l’autre qui a acueilli apparemment les conquérants et là où le clerc á vraisemblablement célébré aussi le sacrifice de la Messe tel qu`établi par le rituel sous les ordres de la monarchie catholique espagnole.
J’ai eu le privilège de parvenir à voir la ceiba qui a survécu à la victoire de la Révolution , en janvier 1959, déjà atteinte d’une maladie incurable à cause du contact de ses racines profondes avec les eaux saumâtres. Je l’ai vu démolir et planter une nouvelle Je me souviens d’avoir ramassé quelques échardes du tronc si épais face auquel, à l’aube du 15 novembre, ont apparu par tour de magie des personnages de La Havane immémoriale à y déposer des offrandes. Elles étaient parfois de belles grappes de minuscules bananes plantains enveloppées avec des rubans multicolorées.
Le symbole de la demande véhémente au puissant gardien de l’arbre : San Cristóbal, lequel pour les Africains n’était autre qu’Aggayú.
Les portes du petit temple gréco-romain se sont ouvertes sous l’inspiration de la Mairie Royale avec d’agrément du Capitaine Générale Francisco Dionisio Vives et de l’Évêque de la Havane Juan José Díaz de Espada y Fernández de Landa. Il avait été construit au milieu de la commotion supposée par le mouvement indépendantiste dans le continent et avait été inauguré lors d’une cérémonie solennelle le 19 mars 1828, sous le régne en Espagne de Fernand le ViIIè. En bronze lapidaire on décrit « la Havane toujours fidèle, croyante et pacifique”, toute une allusion á l’un des derniers bastions de la souveraineté coloniale dans notre Amérique.
Je n’ai pas l’intention de raconter l’histoire de la ville, mais en elle comme dans tout, coïncident les deux valeurs : la valeur matérielle et celle intangible. La première garantit que les futures générations puissent constater l’humidité des pierres, la beauté des peintures murales, les superbes patios ainsi que l’impressionnante manifestation à la Havane de tous les styles et arts de la construction dans lesquels l’imagination a débordé jusqu’à atteindre dans l’éclectisme un modèle particulièrement attrayant. C’est le portrait des courantes esthétiques et idéologiques diverses surtout de la dernière puisqu’on décèle aux châteaux , forteresses et vestiges des chantiers destinés à emmurailler l’endroit de même que l’on constate aux temples, la valeur du pouvoir militaire et spirituel.
Une fois à l’intérieur de la cité nous restons éblouis devant tant de beauté de portes taillées, des vitraux, des marches majestueuses …, à l’égal que la beauté significative dont la grandeur est propre de la petite ville où les maîtres des métiers ont vécu : artisans, maîtres d’ œuvre et constructeurs nous a séduit. La diversité de styles maintenant une correspondance avec tant d’écoles de peintres populaires surprend aussi car en décorant les criques, ont transféré au présent une vision romantique et tropicale de ce qu’on a trouvé à Pompéi et Herculéen
Que nous avons travaillé pendant tous ces ans la¡ Qu’ìl me soit permis d’être inclus parmi ceux qui ont bataillé sans reculer. Quel travail immense de persuasion, d’appellation quotidienne à ceux qui par des raisons multiples semblaient être en train de faire le plus important du moment , avec une foi inébranlable dans laquelle on aurait à manifester la volonté politique de l’État pour préserver le patrimoine culturel cubain !
Il est nécessaire de souligner que nous suivons l’école des précurseurs qui dans notre pays ont toujours défendu de telles valeurs : des architectes, des historiens, des journalistes … ceux qui ont éduqué et éclairé dans l’âme populaire les doutes sur la necéssité ou non de conserver les vestiges de l’hier. J’ai toujours considéré que seulement à partir du passé on pourrait accéder à l’avenir, en écartant le circonstanciel ou banal que sur le champ institutionnel ou dans certaines politiques publiques nous pourrions contourner sans aucune crainte.
A l’époque de grandes révolutions - et la Cubaine en est une-, tout se met sens dessus dessous. Mais dans la nôtre, dirigée dans ses diverses étapes depuis le 10 octobre 1868 jusqu’aujourd’hui, trois intellectuels ont laissé clairement établi la valeur et le signifié de la culture : Carlos Manuel de Céspedes, José Martí et Fidel Castro
Une fois déclaré le caractère institutionnel de l’état révolutionnaire, les deux premières lois adoptées par l’Assemblée Nationale dans sa première législature, c’était celle-là de la Protection au Patrimoine culturel et celle des Monuments Nationaux et Locaux. .
Par rapport á notre travail, le Décret-loi 143 souscrit par le président du Conseil d’Etat et de Ministres Fidel Castro Ruz, le 30 octobre 1993, a marqué à notre avis, un jalon dans les politiques de préservation au plan international. Visé par la suite par le Général président Raúl Castro Ruz le 16 octobre 2014, par le biais du Décret-loi 325, cet instrument d’une telle grandeur étant signé par deux présidents cubains, est un signe de continuité dans la conviction démontrée par la plus haute direction de l’État afin de faire avancer l’oeuvre de restauration de la Habana Vieja.
Le Centre Historique havanais a été proclamé Patrimoine National à l’égal que dans un événement législatif similaire cette catégorie a été attribuée aux cités fondées aux XVIe et XVIIe siècles, réunies à présent dans le Réseau de Bureaux de l’Historien et du Conservateur des Villes Patrimoniales deCuba .
L’UNESCO l’a inscrit dans l’index du Patrimoine Mondial, en 1982. Cette même institution des Nations Unies a reconnu à la réhabilitation intégrale qu’elle succède à La Habana Vieja le qualificatif "d’ expérience singulière", et partout dans la planète lui ont décerné de nombreux prix et mentions académiques.
J’ai choisi le titre À Ne Pas Oublier quand nous avons entamé cette collection de livres indispensables parce que j’ai toujours cru que nous devons y exercer une mémoire afin d´éviter que l’esprit de cette bataille ne soit pas égaré dans le devenir du temps. Rien de meilleur que montrer les images de l’avant et l’après qu’émeutent et surprennent à tel point. C’est une preuve et un témoignage irréfutable de ce que le pays a fait. En définitive, le Bureau de l’Historien est l’un de tant de pseudonymes avec lesquels on s’exerce dans toutes les directions de l’État à partir du système institutionnel de la culture.

La restauration du Centre Historique havanais a démontré qu’il est impossible omettre la vocation sociale profonde du projet pour favoriser par contre des critères preciosistes et purement utilitaires, lesquels avec une myopie remarquable voient uniquement dans cette geste patrimonialiste et d’un bien public le culte au jardin et aux sources d’eau une voie d’atteindre des résultats économiques. Là ils sont, les écoles, les foyers dignes, les services publics, le culte au jardin et la protection des monuments publics, le travail persuasif éducatif réalisé toujours avec une vision intergénérationnelle, en priorisant l’enfant et l’adolescent, ceux qui seront en définitive les continuateurs de cette oeuvre dans l’avenir immédiat. À douze heures juste de la nuit du 15 novembre, les enfants sortiront en portant les massues du Chapitre havanais ciselées en argent et dans cette ville, par l’orfèvre Juan Díaz en 1632. Les porteurs de la coupe de vote et du plateau les accompagneront avec le volume des premiers comptes rendus de même qu’avec les anciennes clefs du Château de la Real Fuerza.. Nous reviendrons encore une fois au Templete où les havanais y retourneront toujours pour animer autour de l’arbre une sorte de cortège nourri par la foule.
Cette fois-ci est la ceiba que j’ai eu l’honneur de planter entouré des fidèles collaborateurs, qui ont pénétré dans le substrat pollué par le sel et le sable pour le couvrir tout de suite de la plus riche terre, apportée des champs voisins dans l’intention d’y accueillir affectueusement au nouvel arbre. Je suis confiant qu’au-delà de tous ceux qui n’ont pas survécu au passage du temps, celle-là, dans un symbolisme propre de la spiritualité havanaise, donnera de l’ombre aux générations pour venir. N’est-il pas qui sais-je notre arbre de la vie ?
Vers la fin de l’an 2018, j’évoque la création du Bureau de l’Historien de la Ville de La Havane, en 1938. Quatre-vingts ans après, réunies les deux périodes celle de mon prédécesseur et l’actuelle, cette oeuvre imprimée témoigne la volonté de fer de préserver le patrimoine matériel et intangible de La Havane et devient un appel à célébrer au prochain 2019, le 500ème anniversaire de son emplacement définitif près du port, la clef de son histoire
Il s’agit donc d’une opportunité exceptionnelle de proclamer que le passé aussi bien que son culte ne sont pas la vocation absolue de notre travail, car l’avenir nous occupe aussi. Nous sommes intéressés à l’accumulation formidable que les générations précédentes ont compilé avec grand zèle, à l’histoire des institutions qui se sont crées successivement et qui ont contribué et continueront à contribuer à la célébrité et au bon nom de la Havane, ainsi qu’aux faits marquants produits dans cette capitale de Cuba, sans lesquels on ne peut pas écrire l’histoire de l’Amérique.

Eusebio Leal Spengler

À ne pas oublier
Quatrième Livre

Portfolio