Une semence pour la transition agroécologique

Malgré les très grandes difficultés que traverse Cuba, une expérience a été menée durant deux ans dans l’une des quinze municipalités de la ville de La Havane avec le soutien d’organisations non gouvernementales espagnoles. Il s’agissait de rationaliser l’agriculture et de développer les productions horticoles et animales en vue d’une transition agroécologique. Les rencontres et partages de connaissances entre les participants qui ont bénéficié de conseils et de moyens techniques ont permis d’aborder divers sujets comme la sécurité alimentaire, la parité dans différentes sphères de la société, l’intégration de jeunes dans les travaux agricoles, la promotion des femmes...
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Tribuna de La Habana
Raquel Sierra Liriano – 29 janvier 2026 - (photos : Raquel Sierra)
Une expérience menée durant deux ans à Guanabacoa, à la fois continuité et point de départ.
Certains ont reçu des équipements et des outils, d’autres des moyens pour stocker l’eau et exploiter les énergies renouvelables. D’autres encore ont bénéficié de produits agricoles, de produits d’élevage, de traitement et de transport, de ressources adaptées aux besoins spécifiques en matière de production. Toutes et tous ont reçu quelque chose en plus : des connaissances, des motivations pour changer les regards et se développer.
Et comme si cela ne suffisait pas, ils ont reçu un cadeau encore plus précieux : une famille, une équipe à laquelle ils savent pouvoir s’adresser en cas de doutes, de besoins de semences ou de soutien. Ce sont les résultats du projet Impulser la transition écologique à La Havane pour garantir la sécurité alimentaire, la durabilité des modes de vie et la diversité des écosystèmes, qui s’est déroulé pendant deux ans dans les exploitations agricoles de Guanabacoa.
Les bénéficiaires font partie des exploitations agricoles El Pedregal, El Mango, Homenaje, Ananda, Dos Hermanos, Algarrobo III et Cinco Palmas.
Cette expérience, mise en œuvre par l’Association cubaine de production animale (ACPA), avec les organisations non gouvernementales espagnoles Movimiento por la paz (Mouvement pour la paix) et Justicia alimentaria (Justice alimentaire) comme partenaires étrangers et financée par la Generalitat Valenciana*, a été menée conformément aux objectifs fixés, en collaboration avec des chercheurs d’institutions scientifiques telles que l’Institut des sciences animales (ICA), l’Institut de recherche fondamentale en agriculture tropicale Alejandro Humboldt (Inifat), l’Institut de recherche horticole Liliana Dimitrova et l’Université agraire de La Havane.
Pendant cette période, on a connu des changements sur le plan social : les personnes les plus timides, bien qu’un peu réticentes, s’expriment désormais correctement en public et au sein des foyers, les regards ont évolué en matière d’équité dans la sphère domestique et dans la sphère de production.
Un processus
Récemment, lors d’un atelier d’évaluation du projet, les résultats, les enseignements retirés et les bonnes pratiques ont été estimés, tout comme les obstacles rencontrés en cours de route et la nécessité d’assurer la pérennité des acquis.
Vivian Leiva, vice-présidente de l’ACPA à La Havane et directrice de l’initiative de coopération internationale, a retracé le chemin parcouru depuis la première rencontre pour expliquer ce qui allait suivre : les visites des exploitations agricoles, l’auto-diagnostic et la caractérisation des terrains, des sols et des cultures, qui permettraient ensuite la refonte agroécologique, un costume sur mesure pour agir sur chaque maillon des systèmes.
À l’issue de ces recherches approfondies dans les exploitations agricoles, des bâches informatives ont été élaborées pour chacune des six unités. Elles présentent notamment les bonnes pratiques mises en œuvre, les processus et la circularité interne, le coefficient de transformation agroécologique, les avantages des systèmes de sylvopastoralisme et l’utilisation des fourrages dans l’alimentation animale, entre autres, ainsi que des images de différentes étapes du projet dans ces exploitations.
Comme l’ont expliqué les bénéficiaires du projet lors de l’atelier, les échanges avec les spécialistes de chaque thème, proches du terrain, ont été productifs et enrichissants pour les deux parties, permettant une construction participative des connaissances.
Vivian Leiva a souligné que les ateliers de sensibilisation et de formation ont, quant à eux, abordé des thématiques telles que l’agroécologie et l’agriculture durable, la nécessité de passer à une agriculture durable, la biodiversité dans les exploitations agricoles, l’économie circulaire, les fourrages protéiques, l’autogestion et l’échange de semences, les micro-organismes efficaces et bien d’autres encore.
Parmi les résultats, elle a mentionné qu’au moins sept unités de production de différents types, les Unités de base de production coopérative (UBPC), la Coopérative de crédits et de services (CCS) et le projet de développement local de Guanabacoa, ont entamé la transition agroécologique. La production commercialisée augmente grâce au changement de modèle de production, de nouveaux scénarios de production exploitent les déchets organiques et récupèrent ou produisent de l’engrais organique d’origine animale.
Parmi les indicateurs réalisés, a-t-elle ajouté, figurent la mise sur le marché d’un produit alimentaire pour animaux à base de déchets végétaux, l’augmentation de la couverture des nouvelles cultures et la plantation d’arbres dans la zone d’intervention, et la mise en œuvre d’au moins une nouvelle technique durable pour la fertilisation des sols.
Avec, pour objectif, l’intégration de femmes et de jeunes dans les travaux agricoles, conformément aux principes du Programme national pour la promotion des femmes, l’un des axes de formation a abordé les questions de genre et a permis l’émergence d’initiatives productives viables liées à ces prises de position, l’élevage de chèvres, l’agrotourisme, entre autres. C’est ce qu’a expliqué Susana Palazón, du Projet de développement local Innova Ashé, responsable de cet aspect du projet.
Parmi les obstacles, on peut souligner les retards dans les processus d’acquisition des ressources - un temps qui a été consacré aux processus de formation - la qualité médiocre de certains intrants, le manque d’accompagnement du système agricole, la disponibilité insuffisante de carburant et les difficultés pour payer par virement.
Parmi les thèmes abordés lors du débat figurait l’opportunité de créer des initiatives incitant les jeunes à intégrer le secteur, car le manque de main-d’œuvre dans ce domaine constitue un goulot d’étranglement pour la production. D’autres thèmes ont été abordés, tels l’instabilité des cadres dans la structure agricole municipale et l’urgence de poursuivre la recherche de pistes et de modèles pour sauver l’élevage.
Les bénéficiaires disent que…
La ferme d’Ernesto Rebollar se situe au sommet d’une colline. Elle s’appelle Homenaje et se consacre à la culture de divers légumes et plantes protéiques sur des terrasses et des haies vives. « J’ai eu l’occasion d’apprendre énormément au cours de ce processus de transition agroécologique. Nous sommes onze fermes et je voudrais que nous soyons onze de plus dans un autre projet, car il y aura toujours quelque chose qui manquera à chacun d’entre nous ».
« J’ai grandi avec le projet, nous avons beaucoup appris », a déclaré Danay Alfonso, de l’UBPC 13 de marzo.
Pour Yulieth Caballero, directrice de l’UBPC Victoria de Girón et bénéficiaire directe de la laiterie n° 1, plus qu’une équipe, ça a été un peloton de combat dans des moments extraordinaires. « Cette ressource a fait partie de ce dont on rêve dans une laiterie, dans une ferme agroécologique et dans tous les scénarios, mais ce que je retiens essentiellement de cette expérience, et avec joie, c’est le savoir, l’échange, la résilience dont nous avons fait preuve », a-t-elle déclaré.
Et elle a ajouté : « Les exploitations agricoles ne sont pas toutes identiques, mais nous avons appris de chacune d’entre elles et en avons tiré quelque chose d’intéressant qui peut être reproduit dans d’autres contextes, les bonnes pratiques que nous avons apprises et que nous pouvons appliquer à notre environnement, ce qui nous rendra durables et nous permettra d’identifier le potentiel de chaque mode de production à Guanabacoa. »
Damaris Reloba, de la ferme Vista Hermosa, a expliqué que parmi les moyens obtenus figure un mini-laboratoire, actuellement en cours de validation par le Centre national de santé agricole (Censa), qui est mis à la disposition des autres bénéficiaires pour évaluer, entre autres, la teneur en matière grasse, la densité et la qualité hygiénique et sanitaire du lait et de ses dérivés.
Eduardo Obiols et Marlenis Ramón Fernández, de la ferme El Pedregal, seule CCS du projet Juan Oramas, ont exprimé leur gratitude d’avoir été choisis et d’avoir fait partie de l’équipe.
Critères
Malgré tout, la coordination entre l’ACPA et chacun des bénéficiaires a su surmonter ces difficultés. Jesús Reyes, responsable de la mission MPDL (Mouvement pour la paix, le désarmement et la liberté) à Cuba, s’est dit fier de ce qu’ils ont construit ensemble et a souligné que, malgré les problèmes liés à l’appel d’offres et à la qualité de certaines fournitures, chacun a fait sa part pour que « ces ressources aient cette utilité et cette valeur, et ils ont innové et inventé pour qu’elles aient la plus grande efficacité possible ».
« Nous sommes très satisfaits du travail accompli par les bénéficiaires », a déclaré lors de l’atelier de clôture le professeur Luis Vázquez qui a coordonné le thème de la transition agroécologique dans le cadre du plan de formation et d’innovation du projet.
Daniel González, responsable du développement du Groupe entrepreneurial d’élevage (Gegan), a plaidé en faveur de la poursuite du renforcement des relations institutionnelles afin que l’ACPA continue à se développer, car il est inconcevable d’organiser des réunions sur la science et les projets de développement de l’élevage sans que l’association y soit présente.
Selon Rafael Rodríguez, chercheur à l’ICA et coordinateur de l’équipe de cette institution dans le cadre du projet, « cela a été très important pour nous, non seulement nous sommes allés dispenser des formations, faire des diagnostics et enseigner la transition que nous souhaitions du point de vue de l’élevage, mais nous avons également appris des connaissances de ces producteurs qui, dans des conditions très difficiles, produisent de la viande et du lait dans ce pays ».
« Le projet, a-t-il ajouté, a eu un impact non seulement sur la technologie et la capacité à répondre à certaines problématiques liées à l’élevage, mais aussi sur la formation personnelle de tous. Ces deux années passées ont été très importantes. Espérons que les résultats se convertiront en alimentation pour la population ».
Pour Marina Echave, responsable de projets de coopération chez Justicia alimentaria, les paysans de chacune des fermes, très différentes les unes des autres, avec des caractéristiques et des productions distinctes, ont appliqué les différentes pratiques agroécologiques apprises, issues de l’économie circulaire et des systèmes de sylvopastoralisme.
« L’un des résultats obtenus est la création d’un réseau de soutien, d’accompagnement et d’aide, dont je suis certaine qu’il perdurera après la fin du projet, ce qui est l’un des aspects les plus positifs », a estimé Marina Echave.
Elle a également salué l’engagement de toutes les personnes bénéficiaires impliquées dans le projet sur le terrain, dans leurs propres fermes, et tout ce qu’elles ont appris.
« Ce sont des gens très impliqués, très désireux d’aller de l’avant, qui ont beaucoup d’idées, et le projet leur a apporté beaucoup d’inspiration et un soutien technique important, ce qui fait souvent défaut sur le terrain. Ils ont formé une équipe très précieuse et généreuse les uns envers les autres... et cela sera une première petite graine pour, peut-être, poursuivre avec des projets de coopération internationale ou de nombreuses autres façons en ayant pour objectif final de produire des aliments sains et accessibles pour la population de Guanabacoa ».
Marina Echave s’est dite très satisfaite de la réunion de clôture et des résultats du projet mis en œuvre par une équipe « très dynamique et très impliquée » qui, malgré le contexte complexe que connaît Cuba en ce moment, a réussi à mener à bien toutes les activités de manière satisfaisante.
La présidente de l’ACPA à La Havane, Aurelia Castellanos, a salué la volonté de chaque membre du projet d’apporter son soutien, dans des circonstances très complexes et avec ses propres ressources, afin que les initiatives, les ateliers, les visites sur le terrain et les échanges puissent aller de l’avant, ce qui témoigne de solidarité et d’engagement.
Elle a également souligné l’importance de créer des synergies et de s’associer aux autres projets mis en œuvre à Guanabacoa, afin que leurs bénéfices se concrétisent et que, de surcroît, les résultats puissent être multipliés. « Nous devons voir comment tirer parti du potentiel existant dans la municipalité et parvenir à augmenter la production alimentaire, ce qui est l’objectif ultime, et assurer le bien-être de la population ».
* La Généralité valencienne est l’institution du gouvernement autonome de la Communauté valencienne, en Espagne [NDT].