"Vivre, c’est prendre parti"

La Pupila Insomne (ndt la pupille en éveil) ​​est l’un des blogs les plus lus de Cuba ; ses audiences dans le monde se sont multipliées ces dernières années, atteignant quelque 3 642 475 visites.
Son rédacteur en chef, Iroel Sánchez, est l’une des figures clés du nouveau contexte informationnel, où « médias alternatifs et officiels » s’opposent et où la vérité journalistique n’est plus aussi absolue qu’on pourrait le dire.

Dans ce nouveau scénario, Iroel a accepté de s’entretenir avec le blog Caracol de Agua (ndt escargot d’eau, bigorneau) de l’importance stratégique qu’il revêt pour la nation cubaine, en promouvant une communication horizontale de plus en plus inclusive, où tous les secteurs s’expriment et participent librement.

Iroel Sánchez. Foto : CubaHoy

1-Ecrire un livre, c’est créer une relation entre un support et un récepteur ; Dans le cas du blog, il a une plus grande portée, même s’il s’agit toujours du même rapport. Comment, s’articule alors, depuis un blog l’idée du « moi » et de « l’autre » ?

Dans le cas du livre, un lecteur peut transmettre son opinion à l’auteur par l’intermédiaire de l’éditeur, rencontrer l’écrivain lors d’une conférence, ou de manière fortuite dans la rue, mais cela dépendra toujours du pouvoir et de la portée

de l’établissement d’édition et de sa synergie avec les médias pour promouvoir le livre et l’auteur dans un certain contexte politique et social.

Si dans le blog les intermédiaires ( édition et médias )-disparaissent, le web 2.0 n’en finit pas d’exprimer un contexte d’inégalités, où les différences entre l’intensité, la fréquence et la portée avec lesquelles les voix peuvent s’exprimer en fonction de leur condition économique et sociale, ces intermédiaires, loin de diminuer se sont multipliés.

C’est pourquoi le « je » qui soutient un blog, s’il est honnête, ne peut oublier qu’il fait partie d’une minorité privilégiée et que cet « autre », même s’il peut devenir une présence multiple et constante, n’est pas représentatif de la diversité des voix qui peuvent exister sur une question donnée ;
d’autant plus quand, comme l’a expliqué Glenn Greenwald, (ndt selon wilkipedia Glenn Greenwald est un journaliste politique, avocat, blogueur et écrivain américain. À partir de 2013, il commence à publier les révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse des citoyens, entreprises et États du monde entier)
existent des programmes qui « menacent l’intégrité d’Internet lui-même, utilisés comme un espace de propagande diffusé par des États qui déguisent leur voix en ligne et la présentent comme une libre expression et une organisation ».

Sans oublier de tenir compte, que la rapidité et la proximité avec lesquelles les retours sont reçus et la possibilité d’interagir avec cet "autre" enrichissent, contribuent et font grandir celui qui tient un blog, à condition qu’il sache séparer le bon grain de l’ivraie, stimuler les voix les plus précieuses et traiter intelligemment les arguments de ceux qui s’opposent à vous et qui ne doivent pas toujours être écartés.

Du forum des membres de mon blog, ou de ceux qui commentent ou partagent ce que j’y publie sur les réseaux sociaux, d’excellents collaborateurs ont émergé, des contenus que je n’aurais jamais publiés parce que je ne les connaissais pas ou des sujets que je ne pensais pas aborder mais qui m’ont enrichi ainsi que ceux qui lisent la "Pupila Insomme", et je pense que c’est une expérience fréquente chez les blogueurs.

2-Grâce au cyberespace, la visibilité des Cubains à travers le monde a changé : jusqu’où les Macondos [1] existent-ils ou pas dans ce contexte ?

Les rétifs ne peuvent exister aujourd’hui.
Encore moins à Cuba, où malgré ce qui se dit dans certaines publications, il y a une société assez ouverte qui, associée au niveau d’éducation, permet d’assimiler une relation croissante avec les Technologies de l’Information et de la Communication

(TIC), voire beaucoup plus, et y compris au-delà des voies formelles, se sont constitués des réseaux de distribution de contenus.
Quant à la visibilité, si le discours central est toujours tenu par les grands médias, généralement unanimes dans leur position sur Cuba et les Cubains, on sait déjà comment l’extension encore insuffisante de l’accès aux TIC, a permis d’exprimer d’autres nuances dont la portée est encore gênée, à la fois par la formidable domination des grands canaux par les sociétés transnationales d’information et par nos limites à articuler efficacement une alternative.
Le problème n’est pas, je crois, de savoir si les rétifs existent ou non, mais si les Macondianos, qui commencent à se connecter via un PC, un téléphone portable ou une tablette, peuvent ( au-delà de recevoir ce qu’on dit d’eux ou du monde) faire entendre leur version des événements, préserver et diffuser leur culture et être plus que des consommateurs passifs des normes dominantes.
Ce n’est pas un problème exclusif à Cuba mais commun à tout le Sud.
Et jusqu’à dans la riche Europe il en inquiète beaucoup compte tenu du contrôle croissant d’Internet par une poignée d’entreprises nord-américaines alliées à des industries culturelles de même origine.
Seuls les pays dotés d’une grande masse critique démographique, d’une culture millénaire et de leur propre langue ont réussi à construire des alternatives dans ce scénario.
Cuba est un pays avec une culture jeune et une petite population qui parle la même langue que 500 millions d’autres personnes.
La fermeture n’est pas une alternative, et comme le dit Juan Antonio García Borrero dans un article récent sur l’émission de télévision « La Pupila Asombrada » (ndt La pupille étonnée, surprise ).
« Malgré la volonté incontestable des principales autorités du pays, visant à garantir le développement technologique, il n’existe toujours pas de réelle prise de conscience au sein de notre système institutionnel de l’incontournable nécessité de construire une politique publique qui encourage l’utilisation créative des nouvelles technologies.
« Si finalement cette politique publique n’est pas construite avec la contribution conjointe de domaines tels que la culture, l’éducation et les nouvelles technologies, nous courons le risque en tant que pays, d’être à jour en termes de consommation active de technologies, mais d’être relégués au rôle de simples consommateurs de messages élaborés par ceux qui ont l’argent pour imposer leur hégémonie.

Parce qu’il faut le souligner :
une chose est la consommation active (mais stérile), et une autre la consommation créative ou fructueuse. Avec cette dernière, nous garantirions aux individus la possibilité d’utiliser la technologie, au lieu d’être utilisés par elles, ce qui se produit couramment. "

3-Nous connaissons tous les limites des Cubains pour accéder à Internet ; cependant on parle d’une blogosphère dans laquelle le pays participe et s’exprime. Existe-t-elle réellement ? Cela influence-t-il le domaine social ? Quelle importance accordez-vous aux jeunes en son sein ?

Confondre « le pays » avec nous qui nous avons le privilège, en raison de notre situation professionnelle ou économique de pouvoir gérer systématiquement un blog, ne serait pas juste ou ne correspondrait pas à la vérité.
Cela n’empêche pas le fait qu’un certain nombre d’entre nous ont pu persister et être systématiques dans la mise en place de contenus, et dans certains cas en suscitant l’attention d’institutions importantes de notre société, et qu’il y ont eu également des réunions, échanges et ont participé en tant que blogueurs dans différents espaces institutionnels.
Il est également vrai que dans tous ces événements, les jeunes ont joué un rôle important, eux dont les compétences, la vision sans préjugés et la rébellion naturelle ont pesé un poids important dans cette blogosphère.
Tout cela, plus que de parler d’extension numérique, explique les caractéristiques de la société cubaine qui sont encore présentes dans des phénomènes comme la blogosphère.
Mais alors que les secteurs majoritaires et décisifs du pays, qui expriment leur vocation humaniste particulière, comme l’éducation et la santé sont pratiquement absents de ces événements et des espaces, il sera très difficile de dire que « le pays participe et s’exprime » à travers la blogosphère malgré la contribution incontestable et enrichissante que plusieurs de ses protagonistes ont apportée pour accélérer les flux d’informations, pour que nos moyens de communication soient plus dynamiques et pour que les institutions cubaines évoluent pour voir dans ces espaces une possibilité d’améliorer leur gestion et leur interaction avec les citoyens.

4-Pour les Cubains qui peuvent accéder à Internet, "La pupila Insomne" ​​favorise une communication horizontale qui dynamite les lacunes informationnelles de la presse officielle.

D’après votre expérience en tant que rédacteur en chef de ce média :
est-il possible d’imaginer une communication horizontale entre le gouvernement et les citoyens ? La situation de « citadelle assiégée » continuera-t-elle d’être un obstacle pour que nous pensions et que nous nous exprimions sur les réseaux sociaux et le blog ?
Cette communication est essentielle si nous voulons que notre cadre institutionnel se renouvelle et survive. Quant à la citadelle assiégée, nous sommes arrivés à une circonstance distincte où malgré le fait que la citadelle soit toujours debout, comme le démontrent quotidiennement les amendes imposées par le blocus et le financement américain de ce qu’ils appellent des « programmes de soutien à la démocratie », dans le même temps, les flux de voyageurs et d’informations avec l’étranger se multiplient.
Permettre que ces politiques d’ingérence soient un obstacle à notre expression sur les réseaux sociaux et les blogs serait une erreur, tout comme c’est une erreur d’ignorer leur existence.
Ce n’est qu’avec la participation du peuple, de ses institutions et de ses dirigeants, créant leur propre culture, que d’autres défis ont été surmontés et ce cas ne fait pas exception.
Penser que l’on peut répondre à la tentative des États-Unis de créer à travers internet une élite à Cuba qui soit efficace pour ses intérêts en créant une autre élite, serait nier la philosophie même grâce à laquelle la Révolution est arrivée jusqu’ici.

5- Travailler et se connecter à partir d’une institution étatique inscrite dans la Constitution comme propriété sociale, disons une radio, un journal ou une chaîne de télévision : cette situation conditionnera t elle toujours l’activisme dans les réseaux ?

Je ne pense pas que le type de propriété soit un facteur déterminant, car les médias privés réglementent et même interdisent l’activisme sur les réseaux. Cependant, entre nous, les réglementations ne peuvent se substituer au dialogue et à l’argument politique essentiel ; lorsque l’on procède de cette manière, loin d’aider la Révolution, cela l’affaiblit.

C’est un fait qu’il y a une guerre médiatique contre Cuba, qui s’est déplacée sur Internet avec les millions de dollars qui la financent.
Pour cette raison, l’activisme dans les réseaux de ceux qui détiennent une responsabilité publique, pas seulement les journalistes, se déplacera toujours sur un terrain miné par les intérêts de ceux qui cherchent à utiliser cet espace pour rétablir leur domination sur notre pays.
Ils ont créé un système de récompenses et de punitions pour diaboliser ceux qui dérangent leur stratégie et séduire ceux qui croient qu’ils peuvent leur être utiles.
C’est le conditionnement principal, que nous devons affronter avec intelligence mais aussi avec l’éthique et les arguments dont nos adversaires sont dépourvus.
Et il faut y stimuler la présence parce que l’audience est là ; pour un révolutionnaire, l’absence ou l’indifférence ne sera jamais une option, comme le disait Gramsci :
« Vivre, c’est prendre parti ».

[1Ndt Macondos, selon wilkipédia les makonde sont un peuple africain vivant en Tanzanie .... Leur relatif isolement a longtemps préservé ces populations des contacts avec les Européens. Ils n’ont été touchés par la colonisation qu’au début du xxe siècle. Par extension et dans le sens du texte : rétifs