Ulises Guilarte :« Notre principale ressource est le niveau de formation du peuple »

Au Congrès de la Centrale Cubaine du Travail...
mardi 30 avril 2019
par  CATHY DOS SANTOS

Cuba. Salaires, efficacité productive sont quelques-unes des thématiques débattues par les 1 200 délégués au 21e congrès de la Centrale des travailleurs de Cuba, qui s’achève aujourd’hui à La Havane. Entretien avec Ulises Guilarte, son secrétaire général.

Entretien réalisé par Cathy Dos Santos pour le quotidien l’Humanité.

Pour la première fois depuis les changements survenus dans l’économie de la Grande-Île, les salariés du secteur privé, qui représentent 13% de la population active ont participé aux travaux du syndicat.

Le 21e congrès de la Centrale des travailleurs de Cuba (CTC), qui s’achève aujourd’hui, survient dans un contexte de profondes mutations socio-économiques. Comment le syndicat les aborde-t-il ?

  • Ulises Guilarte

 En avril 2016, le septième congrès du Parti communiste de Cuba (PCC) a acté la poursuite de l’actualisation du modèle économique et social cubain, à l’issue d’un large débat populaire. La conceptualisation de ce modèle a établi que la propriété sociale prédominera sur les moyens fondamentaux de production, que l’entreprise d’État socialiste dominera en tant que structure productive et que l’orientation de l’économie sera régie par un plan de planification. Conjointement à l’entreprise d’État socialiste, des formes de gestion non étatiques coexisteront. Elles ont eu tendance à s’accroître et à se diversifier au cours de ces dernières années. Le congrès a également approuvé les bases du plan de développement économique et social jusqu’en 2030, ce qui nous permet de garantir, dans une économie contrainte, que nos importations servent à soutenir la croissance de l’outil industriel.

Quels ont été les impacts de cette « actualisation du modèle social et économique » pour le mouvement syndical ? Quels défis soulèvent-ils ?

Ulises Guilarte Tout d’abord, il y a eu une recomposition de l’emploi avec la gestion non étatique, qu’on appelait les « travailleurs indépendants » (cuentapropistas). Ce n’est ni plus ni moins que le secteur privé. La croissance de ce dernier a eu un impact sur notre travail syndical. On compte 593 786 travailleurs indépendants regroupés dans plus de 123 activités, essentiellement dans le secteur des services. Ces salariés représentent près de 13,6 % de la population active du pays. Cette recomposition de l’emploi n’est pas interprétée comme une privatisation des actifs de l’État, mais comme une hiérarchisation des activités, afin que celui-ci s’occupe des secteurs primaires et de base de l’économie. Le deuxième impact est la mise à jour du cadre réglementaire du travail avec desdécrets, des décrets-lois qui ont donné lieu à d’importants débats, comme par exemple la loi sur l’investissement étranger, ainsi que le Code du travail. La nouvelle norme juridique pour le développement du travail non étatique a fait l’objet d’une année entière d’analyses, de débats et de consensus.

Et en interne ?

Ulises Guilarte Nous avons structuré nos documents de discussions à partir des questionnements des adhérents sur ce que doit être le syndicat. Je suis de ceux qui pensent que le plus important n’est pas la façon dont nous croyons agir, mais la façon dont nos adhérents nous voient. L’un des questionnements du document touche à la syndicalisation, à savoir comment les travailleurs perçoivent le syndicat au point d’y adhérer. Les travailleurs se sentent-ils représentés par leur organisation syndicale ? Ces débats ont animé les 63 000 assemblées auxquelles ont participé 90,3 % des travailleurs. Ce sont 184 728 avis, propositions qui ont été avancés. On peut dire que 11 % de ces 63 000 assemblées présentaient des nuances très critiques quant au bilan de l’organisation. Certaines d’entre elles, bien que non significatives, remettent même en question l’existence du syndicat.

Quelles sont les principales préoccupations exprimées par les travailleurs cubains ?

Ulises Guilarte La question la plus débattue est celle des salaires et du pouvoir d’achat insuffisants face aux prix actuels, y compris dans les secteurs dits émergents où les salariés reçoivent des primes en CUC (peso convertible-devise) ou ont des suppléments de paye en raison des hauts niveaux de production. Le principe de la répartition socialiste reconnaît que les travailleurs doivent gagner leur vie et recevoir un revenu correspondant à la quantité et à la qualité du travail qu’ils fournissent. C’est pourquoi nous disons « à chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail ». Ces concepts qui sont théoriquement approuvés dans notre document d’orientation, dans la Constitution et le Code du travail, ne trouvent pas aujourd’hui d’expression concrète. Nous n’avons pas été inactifs sur la question, en dépit de la dualité monétaire et de change qui complexifie les réponses. Nous avons mis en place des solutions palliatives : depuis quatre ans, les salariés reçoivent à la fin de l’année fiscale un 13e mois, ainsi que des primes en fonction des richesses excédentaires générées par le travail. Actuellement, environ 890 000 salariés reçoivent également une partie de leur salaire en CUC. Le mouvement syndical défend une solution définitive avec une réforme générale des salaires.

Quel pourrait être le sens de cette réforme salariale ?

Ulises Guilarte Cette réforme doit garantir que les travailleurs perçoivent un salaire en fonction de leur qualification, de la qualité du travail et de la quantité de travail fournie. Mais ce processus, j’insiste, est conditionné à un environnement d’unification monétaire et de change. L’équation n’est pas de donner davantaged’argent, mais une capacité d’achat suffisante pour couvrir les dépenses courantes, et permettre aux salariés et à leur famille de réaliser leur projet de vie en termes de loisirs, de logement, de satisfaction de besoins de nature spirituelle et sociale. C’est le défi le plus difficile auquel est confronté le mouvement syndical cubain. Il en va de la perception de son utilité afin de résoudre ce problème, en tenant compte des conditions objectives de notre économie et de ses difficultés financières en raison du blocus. Nous ne sommes pas des dirigeants syndicaux populistes ; nous participons aux plus hautes instances dirigeantes du pays. Notre économie fait face à des fluctuations de la main-d’œuvre. Nous avons perdu plus de 200 000 travailleurs hautement qualifiés qui ont quitté des secteurs moins bien rémunérés pour d’autres plus lucratifs, ou encore qui sont partis à l’étranger. Notre principale ressource reste le haut niveau de formation de notre peuple. Nous ne pouvons nous permettre de perdre ce professionnalisme, sinon nous mettrions en gage l’avenir de notre pays. Les salaires conditionnent le développement productif, la productivité, l’efficacité. Résoudre cette question est une priorité pour l’État, le gouvernement cubain.

Outre la question salariale, quelles sont les autres problématiques en débat ?

Ulises Guilarte L’amélioration du transport est importante. En raison des limites de l’économie, il s’est aggravé. Deux exemples : nous avons développé l’hôtellerie dans la partie nord du pays. Pour se rendre à leur poste de travail, les salariés ont une heure de voyage. Si le transport est défaillant, il cause de l’inconfort aux travailleurs, mais affecte également les processus de production. Concernant notre industrie laitière ou alimentaire, nous avons besoin d’équipements de réfrigération qui assurent une prestation de qualité dans les systèmes de distribution nationaux. Autre point central : les salariés demandent des garanties concernant l’approvisionnement en matières premières afin de pouvoir assurer la production. La solution ne peut pas être d’importer en permanence. Nous subissons un blocus criminel, génocidaire. Il est sans aucun doute l’obstacle majeur à notre développement. Mais nous avons aussi des blocages internes, de la bureaucratie, de l’inefficacité. Une majorité de Cubains s’est prononcée pour un socialisme prospère et durable. C’est en ce sens qu’il faut travailler, avec le personnel industriel et en relançant nos régimes d’exportation où nous étions traditionnellement des leaders mondiaux : tabac, rhum, produits de la mer, textile, chaussures. Et désormais dans des services professionnels où nous avons une force significative comme dans le secteur de la santé. Enfin, il y a des revendications plus internes qui demandent d’améliorer et de légitimer les espaces de participation et de débats que le mouvement syndical cubain a acquis de droit.

Quels sont ces espaces de participation ?

Ulises Guilarte Tout d’abord, les conventions collectives. Nous avons une loi organique sur le travail et un Code du travail élaborés par les salariés. Que contient le Code ? Des droits pour les travailleurs. Et pour les employeurs ? Des obligations. Les salariés cubains sont copropriétaires parce qu’il y a une prédominance de lapropriété sociale, qui est le moyen de production fondamental. Ailleurs, les dirigeants syndicaux exigent de pouvoir s’adresser aux employeurs afin de revendiquer les droits. À Cuba, les employeurs ont l’obligation de reconnaître le droit à la syndicalisation. Aucun employeur à Cuba ne peut refuser que nous ayons des conventions collectives et une présence syndicale. Même ceux qui sont à la tête de sociétés d’investissement étranger, des sociétés mixtes ou totalement étrangères. La loi sur l’investissement étranger reconnaît que ces employeurs doivent se conformer à la loi organique sur le travail. Ce sont des droits acquis ; il s’agit de les perfectionner, de s’assurer qu’ils sont légitimés dans leur réalisation.

Comment la Centrale s’adresse-t-elle aux travailleurs de l’État, des secteurs coopératifs, mais également désormais à ceux du secteur privé ?

Ulises Guilarte Nous avons décidé que l’entreprise d’État socialiste allait coexister avec un secteur non étatique. Nous sommes dans une étape intermédiaire. Nous allons poursuivre dans cette voie pour trois raisons essentielles. D’abord, parce que ce secteur non étatique est désormais la deuxième source d’emploi. Deuxièmement, il assure des services et des productions de qualité dans des secteurs tels que le commerce, la gastronomie… Enfin, il est source de recettes financières dans les budgets des gouvernements territoriaux. Nous nous devons d’organiser ces salariés en créant des espaces de débat afin qu’ils expriment leurs préoccupations, leurs insatisfactions, mais également des « alternatives innovantes ». Ces travailleurs ne sont pas isolés du reste de la société. Leurs enfants fréquentent une école gratuite. Leurs parents vont dans un hôpital gratuit. Par conséquent, l’égoïsme ne peut être de mise, tout comme la richesse excessive au détriment de l’immense majorité de la population. Nous avons réussi à syndiquer 61 % ces travailleurs. Depuis 2010, nous expérimentons. La révolution, c’est la participation de tous. En ce sens, le mouvement syndical cubain porte une lourde responsabilité sur ses épaules.

Ulises Guilarte, secrétaire général de la Centrale des travailleurs de Cuba

Entretien réalisé par Cathy Dos Santos


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