Eusebio Leal :”Transmettre à toutes les générations le culte de la beauté”

samedi 14 septembre 2019
par  Eusebio Leal Spengler, Traduit par Juanita Sanchez

La journaliste Ivette Leyva et Eusebio Leal parlent à Radio Habana . Photo : Yander Zamora/ La Tiza.

« Celui qui connaît c’est qui est beau et la morale qui s’en dégage ne peut pas vivre après sans morale ni sans beauté. »

José Martí

Face à Eusebio Leal,Historien de la Havane, des dizaines de personnes se sont assises dans le but del’interviewer ;ils ont recueilli par d’innombrables manières son avis sur« l’humainet le divin », l’immatériel et le tangible. Quand on sait que l’on aura la possibilité de jouer ce rôle, àl’immensehonneur s’ajoute une dose égale d’anxiété.

Quelle question lui poser parmi toutes celles qu’onveut ? Laquelle qui ne soit pas réitérative ?Comment délimiter et établir en si peude temps un pont entre sonœuvre desauvegarde patrimonial et la promotion d’une culture de dessin dans l’environnement visuel du Centre Historiquehavanais ?

Face au conditionnement de son temps si limité il s’avère nécessaire de rentrer dans l’essentiel et de viser le facteur commun qui caractérise la travail du Bureaude L’Historien au moment d’intervenir dans un immeuble, dans un espace ouvert ou d’éditer unepublication :l’esthétique de ce qui est bien fait.

–La beauté, dans sa relation avec le dessin, n’est pas le résultat d’une action cosmétique, d’une convocation à contretemps pour rendre « belles » les choses. Par ailleurs,un produit issud’un bondessin irradiede beauté dans l’harmonie réussie par sonexpression matérielle, l’invitation à en faire usage, les idées qu’il représente. Comment se réalise chezvous la notion de ce qui est beau ?

–Pour commencer il faudrait prendre comme exergue ce beau poème chanté de Silvio Rodriguez dans lequel il demande que « el rabo de nube » (ndt : tornade) emporte ce qui est laid et ne laisse parmi nous que ce qui estbeau.

Le beau établitoujours une relation mystérieuse entre nous et ce que nous admirons, mais il ne fait aucun doute que cela estaussi lefruit d’une éducation et de l’interaction avec une série de signaux qui établissent des lignes directrices.

« Quand j’étais enfant, à l’école on nous demandait de faire desdessins avecdes petits papiers en couleurs, quelque chose qui ressemblaitàl’origami japonais. C’était une suggestion pour l’emploi de la couleur et de la forme, pour la recherche d’une esthétique de la vie quotidienne, ce qui pour moi est la question fondamentale.

« Il y a une nécessité de transmettreàtoutes les générations ce culte de la beauté. Pour cela le dessin doit entrer dans l’univers du foyer, être présent dans les couverts, la vaisselle, les vêtements.

« Il y a des années une grande amie, NisiaAgüero, aconsenti de grands efforts pour amener l’art et le dessin aux tissus. Des enseignements pareils nous ont aidé à créer chez nous -le Bureau de l’Historien- une urgence pour dire notre mot à partir d’une politique:incorporer le dessin aux différentes sphères de notre quotidienneté. C’est ce que l’on a fait avec nos publications, c’est quelque chose danslaquelle (Carlos Alberto) Masvidal, Prix National de Dessin, a beaucouptravaillé et qui est exemplifiée dans les titres de notre maison d’édition Boloña, oudans lesnuméros de la revue qui témoigne de notre labeur,Opus Habana.

« On a aussi intégré le dessin à la conception d’une version moderne du musée qui dépasse l’échantillon de notre collection et parie à l’interactivité, c’est ce que nous avons développé au Palacio del Segundo Cabo.

« De même dans la nouvelle muséologie didactique adressée aux enfants et aux jeunes duCentro a+ espacios adolescentes(Centre a+ espaces adolescents) il y a tout un dessin qui profite des codes de l’ancienne usine qui existait là où aujourd’hui siège l’institution, pour faire un discours de la beauté dans le monde desfabriques.

Nous avons essayéd’incorporerces principes dans la conception du décor du logement digne,pour lequel nous faisonsquelque chose de plus que bâtir des murs, dansles limites imposéespar les prix. Jesuis parmi ceux qui croient qu’avec peu on peut faire beaucoup ».

Sans nécessité de pauses pour rechercher dans le passé, Eusebio choisit parmi ses mémoiresuneexpériencetrès spéciale qui exemplifie son affirmation.

« Dans l’ancienne maison de l’Obrapía, qui n’était pas celle que l’on connaît aujourd’hui mais un bâtiment habité, un grand « Solar » pleinde« barbacoas » (ndt : aménagement en bois à l’intérieur de maisonsanciennes) et de labyrinthes, y habitaient des amis qui travaillaient précisément dansune revue. Un jour ils m’ont invité à dîner dans leur foyer et, en arrivant j’ai trouvé quelque chose d’inconcevable.Ils avaient tout arrangé en utilisant des caisses et d’autres objets que les personnes jetaient, en harmonisant couleurs, ils avaient unecage de tiges avec un canaris, une petite table avec ses quatrechaises différentes... Ils m’ont démontré qu’il était possible, avec très peu de ressources, de construire un petit espace de bonheur. Avec peu on peut faire quelque chose utile et beau, toujours et quand on l’utilise bien.

Foto : Yander Zamora/La Tiza

–Le Bureau de l’historien a choisi d’exprimercetappariement entre la forme et la fonction à travers des œuvres à fort impact social. Ainsi, nous voyons des maisons, des écoles, des centres de soins pour les personnes âgées ou les mineurs qui sont des références à la fois esthétiques et dans les services qu’ils fournissent. Comment arrive-t-on à ce concept ?

  • C’est le résultat d’une évolution, j’ai toujours niéque ce soit l’œuvre d’un illuminé, je refuse d’être le protagoniste absolu de ces affaires. On a quelques points depuis lesquels fleurissentdes initiatives qui s’expriment dans des projets tels que « a+ », un des plus importants d’après mon avis.

« Le pâté de maisons où le Centre tient sa place -délimitée par les rues Teniente Rey, Habana, Muralla et Compostela- était un pâté dans lequel siégeait une ancienne usine de médicaments, une autred’emballages,des dépôtsd’alcool, ce qui avait été le collège « José de la Luz y Caballero1 » était devenu un atelier de réparation des véhicules... Tout cela était devenu une anarchie, rien ne pointé vers une seule direction.

La nouveau projet avait été conçu comme un développement harmonique dans lequel il y avait deslogements ; la pharmacie allait être restaurée, on allait sauver l’empreinte positive du passé qui était l’école, mais il restait une pierre àrésoudre :l’ancienne usine.

« C’est là qu’on a conçu le Centre d’adolescents. La Direction d’Architectureet d’Urbanisme du Bureau de L’Historien, en particulier l’équipe qui avait travaillé avec l’architecte (Orlando) Inclán a fait untravail précieux, en laissant à la vuetoute la machinerie industrielle,la poutre en fer transformée avec un changement de couleur, les rues dentées... Sauver et montrer le patrimoine industriel c’est trèsimportant ».

De la description du projet devenu réalité Leal passe presque sans transition à nous parler d’un nouveau souhait ; comme si pour lui la possibilité d’être conforme tantqu’ilexiste un endroit important obscurci parla détériorationou sous-utilisation.

« Je rêve avec le grand bâtiment de l’usine d’électricité2 transformée en centre d’art moderne, où toute cette ancienne technologie puisse donner une explication d’elle-mêmeet nous introduise dans un monde où le silence n’habite plus, sinon la culture, la conférence, le va-et-vient des personnes d’un endroit vers l’autre. Arriver à introduire ces codes chez les nouvelles générations c’est transcendantal, surtout au milieu d’une dégradation de la ville.

« Dans différents endroits l’on voit comment surgit une sorte d’architecturedésorientée danslaquelle les gens cherchent à résoudre leurs problèmes, mais il n’y apasune parole qui leur dise « c’est la ligne, celui-ci est le petit espacepourmarcher, celle-là l’aire verte, la façade ». Il s’agit des faubourgs qui ignorent c’est qui est beau comme une nécessite ajoutée à celle élémentaire d’avoir un toit.

Beau c’est d’être loyal avec le but de se lever chaquejour pourfaire de Cuba un pays meilleur,

pour être loyal jusqu’à la moelle, depuis le nom de famille (ndt : Leal se traduit par Loyal)

Photo : Yander Zamora/La Tiza.

— Face à cette prolifération d’ambiances anarchiques, dansquelle mesure est-il nécessairecombien de faire du dessin un composant plus actif dans le modèle de prospérité que l’on veut construire ?

— D’abord jedois direqu’on ne peut pas convertir enconsigne ouen schéma gravé dans de la pierre tombale quelque chose de si sérieux comme celle desouhaiter unsocialisme prospère et durable.Comment notre modèle peut-il être prospère et durable, si les mains de la créativité ne sont pas libérées, si un dialogue permanent avec la réalité n’est pas établi ?De quelle façon y arriver si d’abord on ne met pas la main sur le cœur de la nécessité, si tout d’un coup un événement extraordinaire -comme la tornade qui a puniune partie de la capitalecubaine le 27 janvier passé-nous montre et nous jette sur la table les énormes besoins accumulés dans la grande concentration supposée par la ville, peut-être l’unedes plus importantes à cette latitude des Antilles ?

« Quand je parle sur la monumentalité de La Havane je ne fais jamais référence au Centre Historique parce quej’ai affirmé toujours qu’elle a beaucoup de centres historiques comme Luyanó, d’autres aires de Diez de Octubre, La Lisa... Dans chaqu’un d’eux l’originalité et la créativité des générations se sont manifestées pour construire un dessin organiquement prévu depuis le jour où la ville est née, quand on oriente pour que les rues doivent aller du nord au sud, en cherchant les vents ; la place sera un lieu de réunion, la fontaine servira pour prendre de l’eau, laver le linge et donner une image de tranquillitédans le rapport de l’homme et de l’eau.

« Je crois que cette aspiration si noble avec laquelle nous tous voulons contribuer (le socialisme prospère etdurable)doit avoir comme base ces paramètres. La ville n’est pas un campement, c’est quelque chose de plus ; précisément le campement est resté en arrière, la ville est une expression supérieure ; dansson dessin il y a une rationalité qui ne peut pas êtreomise,on nepeutpas non plus prétendre qu’elle soit homogène. Chaque quartier a sa personnalité, chaque frontière invisible apporte un caractère différent, une façon de se comporter, de s’exprimer, de voir le monde.

« Il y a une synthèse de ce dessin dans la grande allée de la 5e Avenue, où chaque un certain temps les arbres changent, chaque tronçonest spécifique ; pour un moment on voit les palmiers « corojo », plus tard les palmiers ventrus, dans un point il y a les acaciasnoueux, dans un autre côté la araucaria... ça c’est la ville ».

La demie heure se termine. D’autresengagements attendentEusebio. On prend congéà contrecœur. On sent qu’à cet interviewéexceptionnel ilaurait fallu lui demander sur le décorum, la Patrie, l’humilité, lamigration, l’école, les cris de vendeurs, les traditions ou le café, sur la Vielle Ville qui renaît ou LaNouvelle Ville qui vieillit. De l’autre côté, avec la noblesse indéclinable que son éternel complet gris ne peut pas cacher nous aurions reçu comme toujours une réponse généreuse, savante et intense.

Mais on commence et termine en parlant sur ce qui « estbeau » parce que comme a dit« LaTiza{} », le Prix National du Dessin, Carlos Alberto Masvidal , dans le Bureau de l’Historien la beauté fonctionne et belle est l’œuvre de conservation du patrimoine entreprise par cette institution, laquelle nous permet d’aimer et de vivre dans une ville de500 années avec son brouhaha,son éclectisme et ses draps multicolores -plus jamais seulement les blancs- hissés dans tous les balcons. Parce qu’ilestbeau l’héritage decet historien dédié à la restauration desessencesd’une ville et des rêves de ceux qui l’habitent. Parce que beau c’est d’être loyal avec le but de se lever chaquejour pourfaire de Cuba un pays meilleur, pour être loyal jusqu’à la moelle, depuis le nom de famille.

Notes :

1 Ancien collège « ElSalvador », aujourd’hui une école primaire.

2Construction de Tallapiedra

Eusebio Leal, Historien de La Havane. Photo : Yander Zamora/La Tiza


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