IL Y A 60 ANS « L’ETE DANGEREUX » D’ERNEST HEMINGWAY

dimanche 5 janvier 2020
par  Michel Porcheron

« L‘ETE 59 de HEMINGWAY », UNE des PAGES TAURINES de Jacques DURAND
(Editions .Atelier Baie)
Par Michel Porcheron

En janvier 1960, Hemingway était à Cuba, chez lui, à la Finca Vigia, où il se plongeait dans la rédaction de l’article promis à Life, sur le mano a mano de l’été 59 entre les toreros espagnols Dominguin et Ordonez, qu’il appelait l‘Eté dangereux. Ernest mit le point final (sic) à son article le 28 mai, avec un total de …108.746 mots et plus. Trop long. Life avait demandé initialement environ 10.000 mots…

Jacques Durand, journaliste, écrivain, aficionado raconte cette histoire de brillante manière. Il a en effet récemment choisi le sujet de cette affaire pathétique pour une de ses pages taurines (du 8 août) que publient les Editions Atelier Baie. Nous la reproduisons dans son intégralité.

IL Y A 60 ANS « L’ETE DANGEREUX » D’ERNEST HEMINGWAY

LA PAGE TAURINE DE JACQUES DURAND n° 230 / Editions ATELIER BAIE

Par Michel Porcheron

Longtemps chroniqueur taurin pour le quotidien Libération (1986-2012), Jacques Durand publie désormais une page taurine régulière aux Editions Atelier Baie, (basées à Nîmes), en web et sur papier (sur abonnement). « Un travail éditorial minutieux pour un écrivain reconnu bien au-delà de notre région et au-delà de la tauromachie », nous dit Bruno Doan, l’éditeur.

Le 26 décembre la Page taurine de J. Durand portait le numéro 240, où il est également question de E.H. Sa première page pour Atelier Baie date du jeudi 5 juillet 2012.

Pour en savoir plus sur Jacques Durand et les Editions Atelier Baie, voir le PDF en bas du texte.

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A gauche E.H avec Ordóñez / A droite, dans un avion, avec Dominguin et Ordóñez

IL y a soixante ans l’été taurin était dangerous en anglais, dangereux en français, sangriento, sanglant en espagnol et « de coca cola » pour le sarcastique Luis Miguel Dominguín. Hemingway devait pour Life et en 10.000 mots, selon la commande, rapporter le « duel » taurin de l’été 59 entre Luis Miguel Dominguín et son beau-frère Antonio Ordóñez.

« Duel » où il prendra nettement le parti d’Ordóñez

Hemingway s’approprie Ordoñez. Parlant de lui il dit souvent « nous » comme un valet d’épées. À sa mort en 61 Life publiera une lettre ou l’écrivain s’excusait d’avoir été́ partial par rapport à̀ Luis Miguel. À l’origine Dominguín avait les faveurs d’Ernest. Mais un jour, autour d’une piscine à La Havane, excédé́ par la prétention d’Hemingway à lui donner des conseils, à vouloir qu’on l’appelle Papa, à ne parler que de lui et à raconter combien de coups il avait tiré avec sa femme Mary, il le mouchera avec sa particulière insolence : « don Ernesto vous pouvez parler de tout ce que vous voulez et me donner tous les conseils qui vous plaisent mais ne parlez pas de toros parce que vous n’en avez aucune idée ». Douche froide.

En 59, Hemingway pris par son sujet et son contrat, il était payé au mot, en tombera 120.000 de mots que la revue raccourcira à 70.000 avant que A. E Hotchner, écrivain, éditeur, ex-joueur de base ball, ami d’Ernest ne le ramène à 45.000 pour la publication du reportage dans un livre que son auteur aura beaucoup de mal à terminer.

Le 18 avril 61 il téléphonait à Hotchner. « Hotchner, je ne peux pas achever le livre. Je ne peux pas. Tu me comprends. Je ne peux pas. » Il souffrait de troubles psychiques. Il avait été́ interné. On lui avait fait des électrochocs.

Le texte va faire grincer les dents des Espagnols quand, en 1960, Life le publiera dans son édition espagnole. D’abord l’écrivain y disait du mal de Manolete qu’il n’a jamais vu toréer. Il racontait que beaucoup des toros à son époque étaient afeités et qu’il était « un grand torero avec des trucs bon marché », qu’il les faisait parce que les gens le lui deman daient et qu’il toréait devant un public ignorant qui aimait être dupé. Sur l’emploi du mot « truc » Hemingway se défendra. Pour lui ce n’était pas forcement péjoratif. Dans son reportage il utilise truco à propos d’un desplante de Luis Miguel. Evoquant Chicuelo II il en rajoutait une couche sur Manolete affirmant que Chicuelo II toréait de dos en regardant le public pour que les gens se souviennent de Manolete dont le mythe, la tragédie et le souvenir hantaient l’Espagne.

Réaction offusquée de l’écrivain Guillermo Sureda dans le Diario de Mallorca du 25 novembre 1960 : « on ne peut pas parler de Manolete avec légèreté́ comme le fait le célèbre prix Nobel. Manolete n’a jamais toréé de dos. Hemingway ne sait absolument rien du toreo de Manolete... Manolete, mister Hemingway, ne méritait pas ça.  » Deuxième grief. Hemingway est un couillon. Il a pris pour une « lutte à mort » un montage commercial organisé par Domingo Dominguín frère et apoderado de Luis Miguel à partir d’une pseudo rivalité. D’ailleurs c’est l’autre frère de Luis Miguel, Pepe, qui s’occupe des affaires d’Ordoñez. Hemingway se serait fait couillonner comme un Américain.

D’ailleurs les deux « rivaux » n’ont cet été́ là toréé ensemble que dix fois dont quatre fois en mano a mano  : à Valencia le 30 juillet où Dominguín recevra d’un toro d’Ignacio Sanchez un gros coup de corne ; à Malaga le 14 août où le mano a mano avec des toros de Juan Pedro Domecq est pléthorique, 10 oreilles 4 queues, 2 pattes ; à Ciudad Real le 17 août où Ordonez 5 oreilles, 2 queues, 1 patte, est « terrible » selon Alfonso son frère. Une course où, pour le remercier de lui avoir appris quelques éléments du base ball, Ordoñez avait fait défiler au paseo l’ami Hotchner qui quasiment s’évanouira quand Juan de la Palma frère et banderillero d’Antonio lui proposera d’aller planter une paire de banderilles. Dernier mano a mano le 15 août à Bayonne où Hemingway dans le callejon, trainait un seau plein de glace et de bouteilles. Ordoñez y coupera 6 oreilles et 1 queue à des « veaux afeités  » de Carlos Nuñez sous les yeux de Lauren Bacall maitresse de Luis Miguel mais que , selon certains, Ordoñez convoitait aussi.

À Malaga, où il souffrait déjà̀ de paranoïa, d’hallucinations et de pertes temporaires de conscience, Hemingway se baladait dans la contre-piste en distribuant du vin rosé à ses connaissances et amis. Qui, de peur qu’un toro saute et l’encorne, le mettaient, malgré́ ses protestations, dans un burladero. Apres la course ses proches avaient décidé́ de le faire interner dans un sanatorium du Minnesota spécialisé en maladie mentale.

Dans Cuando suena el Clarin publié en 1961 et dit-on suggèré par Luis Miguel, le fameux critique Gregorio Corrochano tombe sur Ernesto en le traitant de vautour : « La mort attire le vautour. Il rassasie sa gloutonnerie avec elle. L’homme aussi est attiré́ par la mort et il spécule là-dessus. En cela le vautour et l’homme se ressemblent. Le reportage sur l’été́ est un feuilleton irrévérencieux et tendancieux avec Manolete mort. »

Lui ne pense pas qu’Hemingway a été́ abusé par le faux duel mais qu’il a exagèré l’importance de la rivalité Dominguín Ordoñez par une sorte « d’idéalisme quichottesque ». Il l’accuse de faire de la mort un « tremendisme spéculatif, un suspense, une petite figure littéraire ».

D’où parle Corrochano comme rabâchent les perroquets lacaniens et socio-discursifs ? Il parle du coté de Dominguín. Il est un ami de la famille et originaire comme elle de la région de Tolède. C’est à la demande de Luis Miguel qui, depuis la parution de El verano sangriento, a une dent contre Ernest, qu’il est venu un soir à Somosagua, propriété́ du torero, lire l’extrait de son livre où il attaque l’écrivain. Corrochano évoquait Hemingway rodant dans les contre-pistes à la recherche de tragédies à écrire. Il disait, visant l’écrivain, que le sang pour le sang, la tragédie pour la tragédie, le drame pour le drame « ce n’est ni toréer, ni de l’art, ni de la beauté́ ».

De son côté, Dominguín qui jugeait le récit d’Hemingway comme « de la littérature bon marché » encourageait ses amis écrivains à le démolir.

Corrochano est aussi un ardent franquiste, fondateur du journal España et ne supporte pas les aficionados étrangers qui, comme Hemingway, ont aidé́ la République. Pas de rivalité́ entre les deux beaux-frères ? Evidement que si. Pour Alfonso Ordoñez, oui, bien sûr, l’été́ était dangereux, oui les deux se tiraient la bourre. D’abord parce que tout naturellement chaque torero quel qu’il soit veut supplanter l’autre ensuite parce que ces deux-là̀, même s’ils peuvent voyager ensemble, ont chacun un ego disproportionné, qu’ils se provoquent sans cesse et jusqu’à se taper devant témoins selon le témoignage récent (2008) d’un membre de la famille Dominguín.

17 août 59. Au soir du mano a mano de Ciudad Real Luis Miguel et les siens dinent à La Rana Verde d’Aranjuez. Paf, ils voient débarquer Ordoñez et sa bande. Qui s’installent à une autre table. Luis Miguel boite. Il n’est pas remis du coup qu’il a pris à Malaga, a encore les points de la cornade de Valencia, pense déclarer forfait pour son prochain combat avec Antonio à Bilbao. Entendant Ordoñez et ses acolytes fêter bruyamment le succès de l’après-midi ile décide que oui, il ira, malgré́ sa jambe qui lui fait mal, se mesurer à lui à Bilbao où il prendra un coup de corne dans le ventre.

Peter Viertel ami de Luis Miguel, ancien agent secret américain, voyait dans Ordoñez un « Luis Miguel plus triste et sans joie ». Origine du conflit : Luis Miguel qui a offert à Antonio une Cadillac pour son mariage avec sa sœur Carmina n’a pas supporté́ qu’Ordoñez, d’abord chapeauté par le clan Dominguín file, en 1956, avec l’homme d’affaire taurin Camara en déclarant qu’il « voulait chercher de la propreté́ » et que les Dominguín l’avaient trompé. Ils ne se parlaient plus.

Sur son lit de mort, Domingo, père de Luis Miguel demandera à son fils de se réconcilier avec Antonio. Luis Miguel lui répondra : « papa, pour moi c’est non ». Domingo avait insisté́. Luis Miguel s’était incliné ; si ça pouvait le tranquilliser, d’accord. Et avec son frère Domingo il avait mis en place cette rivalité́ qui était certes un montage mais fondé sur l’agressivité́ entre eux. Ordoñez ne pensait pas qu’il y aurait des confrontations directes en mano a mano. Ça ne l’arrangeait pas financièrement. Il disait : «  nous gagnons plus en toréant chacun de notre côté́ ». Fausse idée.

La campagne de 59 rapportera beaucoup à Ordóñez en termes d’argent et de réputation. L’entourage de Luis Miguel balançait sur Antonio. Son ami le lilliputien don Marcelino qui portait des culottes courtes et fumait de gros cigares tapait sur Ordoñez. Il expliquait du haut de sa taille de gamin de 8 ans qu’Ordoñez était un envieux qui ne supportait pas la réputation et la maitrise de Luis Miguel. Et que Luis Miguel dominait des toros qu’Ordóñez aurait laissé́ rentrer vivants au toril. De son côté́ Luis Miguel suggérait qu’Hemingway était attiré homosexuellement par Ordoñez comme il l’avait été́ par son père Niño de la Palma. Bref qu’il était un crypto maricon, plus « un prix Nobel du plan Marshall » (l’aide économique des Etats-Unis à l’Espagne, NDLR) « et qu’il écrivait sur la corrida pour plaire aux grosses Américaines ».

Il y a quelques années Curro Romero qui toréait en 59 déclarait à l’écrivain Antonio Burgos que ce fameux été́ « avait à peine été́ un été́ et n’était pas du tout sanglant ». Les pharaons ont la mémoire courte ou momifiée. Ordoñez, coups de corne à Aranjuez, Palma, Dax. Luis Miguel, coups de corne à Valencia, Malaga, Bilbao. Celui de Valencia, fort, dans l’aine. Le chirurgien Tamames inquiet : « si ça tourne en péritonite, il peut mourir en 48 heures  ».

Il le dit au torero. Réponse : « si d’ici là je ne suis pas mort, je serai dans deux jours à Malaga pour le mano a mano avec Ordoñez ».

L’été́ dangereux de 59 s’est fini par une bronca. Celle de Carmina sœur de Luis Miguel, épouse d’Antonio. Elle en a marre de leurs conneries : « je ne peux plus supporter ces bagarres continuelles, ces broncas que vous organisez, ces coups de corne. À vous, à ma famille je vous dis la même chose. Antonio, si ça ne change pas, je te quitte.  »

En 60 Ordoñez retourne avec Camara, Luis Miguel s’arrête et, chez lui à Ketchum, Hemingway commence à regarder avec insistance son W&C Scott double canon calibre 12 avec quoi l’année suivante, le 2 juillet à six heures du matin, coup de feu en pleine tête « comme on dynamite un rocher » écrira Antoine Blondin.

Réaction d’Ordoñez : «  Papa est parti. Cest mieux pour lui.  » À Pampelune, en compagnie de l’actrice Alexandra Steward et d’Orson Welles, il lui fera dire une messe dans l’église de San Fermin. Belmonte, quand il apprendra le suicide d’Hemingway, n’aura que deux mots : « bien joué ! ». Lui se tuera neuf mois plus tard.

(JD)

Sur le livre Ernest Hemingway : « L’été dangereux », Chroniques/ Première parution en 1988/ Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso. Introduction (50 pages) de James A. Michener/ Collection Folio (n° 2387), Gallimard/ Disponible au format numérique (Epub : 7,99 €).

(mp)


http://www.editions.atelierbaie.fr/content/19-jacques-durand


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